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Jeux vidéo : la récup’ comme modèle économique !

Par Olivier Martocq

Journaliste

Free Agent est une entreprise marseillaise totalement inconnue du grand public. Elle possède pourtant le studio Storybird, qui a fait le buzz ce week-end au festival international des jeux à Cannes, et RushOnGame, une plateforme en ligne de vente et téléchargement qui compte 350 000 membres. Une saga entamée avec la récup’ et le reconditionnement des consoles et jeux des années 80.

 

Je n’aime pas les jeux vidéo et ne les pratique pas. Sur la BD, je reste enraciné dans l’école belge et ne supporte pas les mangas japonais en format livre de poche qui se lisent à l’envers. À la télévision, Goldorak et Albator n’ont pas bercé mon enfance. Autant dire que j’ai trouvé de multiples prétextes pour repousser la demande insistante d’un total inconnu, Sami Chlagou, pour un reportage sur sa société spécialisée dans les trois domaines précités. Le salon international des jeux à Cannes et le fait que ce Marseillais y présente « Gigantic Army »,réalisé pour la console leader au monde, la japonaise Nintendo Switch, explique la prise d’un rendez-vous pour un café matinal rapide au sein de ses bureaux, situés à deux pas de la rue d’Aubagne. Il m’avait, en outre, expliqué que ce quartier l’avait vu naître et qu’il était résolu à ne pas l’abandonner malgré des besoins en technologies avancées et des locaux difficilement compatibles. Cette rencontre a été un de mes plus grands chocs professionnels…

 

Adresse et locaux improbables !

La rue Fongate, à deux pas de la préfecture est à l’image du centre-ville de Marseille où la rénovation n’a pas encore démarré. Les façades des immeubles semi-bourgeois sont à l’abandon. Les devantures d’anciennes échoppes d’artisans sont fermées Jeux vidéo : la récup’ comme modèle économique ! 4par des rideaux métalliques. Derrière, les lieux ont été transformés en garage ou en débarras. Rien dans cette rue n’indique la présence de geeks. Encore moins l’existence de l’un des dix studios européens adoubés par le tentaculaire Japonais Nintendo. D’où la stupeur en pénétrant dans l’univers de Sami Chlagou. Au fil des immeubles qu’il rachète, tout ou en partie, les uns après les autres, s’ouvre une succession de cavernes d’Ali Baba… Dans les caves, les rez-de-chaussée, les étages hautement sécurisés s’alignent des centaines de mètres linéaires de rayonnages. Il ne s’agit pas d’entrepôts, il en possède des classiques sur des zones industrielles, mais de véritables musées dédiés à des figurines, des jeux, des consoles, des affiches. Un univers vintage, époque qui, pour les jeux vidéo, se situe entre les années 72 et 90. Et dont certaines pièces valent plusieurs dizaines de milliers d’euros pour les collectionneurs.

  

Une saga qui commence par les vide-greniers

Jeux vidéo : la récup’ comme modèle économique ! 3« Je suis diplômé de Kedge ». Fort de ce viatique universitaire, Sami Chlagou lance en 2012 Free Agent Game. Sur le Kbis le nom en jette. Sa chambre fait office de bureau. « A l’époque, je chine je fais des brocantes et des vides greniers, je nettoie les jeux et les consoles d’occasion et je les revends sur des places internet comme Ebay ». La suite et l’accélération brutale, c’est quand le jeune patron se rend compte que le neuf est dix fois plus demandé que l’occasion. Mais surtout que les jeux de console passent très vite de mode. « Et donc, on commence à écumer les sites de déstockage et à négocier des volumes avec la Fnac, Virgin…». La troisième étape lui impose d’investir l’intégralité des avoirs de sa petite société. « Pour vendre, autant se passer des intermédiaires ». Et donc il crée RushonGame, sa propre plateforme spécialisée dans l’univers des jeux. « Là, on travaille sur les réseaux sociaux en donnant un maximum de détail sur les jeux et surtout on peut les proposer 20% moins cher puisqu’on n’est pas intermédiaire. On achète directement aux studios qui les sortent ». Lien direct avec le client qui est considéré comme un « membre » et pas un acheteur, passion commune, RushOnGame trouve rapidement son public. 350 000 membres aujourd’hui et de 12 à 15 000 visites chaque jour.

 

Maîtriser toute la filière

Jeux vidéo : la récup’ comme modèle économique ! 1« On constate en 2017 que le vintage est tendance, alors on cherche dans le monde entier des éditeurs qui ont développé des jeux mais n’ont jamais réussi à les faire éditer ou les vendre, et on négocie des droits avec eux ». Ces jeux sont des originaux refusés par les majors de la profession comme Sonny, Nintendo et Sega.  La petite équipe qui s’est constituée autour du manager intrépide réalise tout à la main. Met les disques dans des boîtes, recrée un univers vintage. Fabrique des figurines à l’effigie des héros, les peint. « C’est un succès considérable. On sort 30 jeux en deux ans adaptés à toutes les consoles ». Les tirages sont limités à deux ou 3 000 exemplaires. Ils deviennent immédiatement collectors dans un milieu qui compte des millions de joueurs sur la planète. Ils sont traduits dans toutes les langues. À côté de ces jeux qui étaient au rebut, qui connaissent donc une première vie, Sami Chlagou s’attaque aux jeux vintages qui ont été un succès, mais ne sont plus commercialisés. « On les ressort dans la même version qu’il y a 25 ans. Même boite, même notice, mêmes touches, mêmes vis : chaque détail compte car le collectionneur est un maniaque ». Nouveau succès. Il est vrai que les consoles et les ordinateurs actuels sont capable de lire tous les jeux, y compris ceux dont les programmes remontent aux années 80, aux performances impressionnantes. « On n’a plus besoin d’avoir la machine d’époque. Le collectionneur, le puriste, voudra la totale mais pas le gros de la clientèle qui, elle, veut retrouver un univers, des sensations et peut le faire à partir de sa machine actuelle ».

La suite de la Saga, c’est, fin 2018, l’association avec Storybird, un studio qui conçoit des jeux. « C’est un des 10 en Europe à avoir l’agrément Nintendo Switch ». Aujourd’hui Free Agent maitrise ainsi toute la filière.

 

Management : une vision New Age

Jeux vidéo : la récup’ comme modèle économique ! 2 « La qualité n°1 que je recherche, c’est l’empathie et, ensuite, une spécificité ». La tenue est décontractée. Le sweat, les baskets et la casquette de rappeur prédominent dans le staff rapproché du boss. Zac est au départ un musicien, auteur-compositeur de rue. Ayant révélé un véritable talent pour écrire des mélodies pour le fond sonore des jeux selon les années et les univers, il est devenu une référence internationale dans ce domaine très pointu. Gregg, graffeur et peintre qui a remporté des prix, a mis son talent au service des figurines collectors. Mathieu, constructeur de décors, parcourt les salons du monde entier pour attirer le public sur le stand. Il a aussi en charge le design. Tristan est la plume, celui qui écrit tout du scénario à la présentation du jeu, et même la notice. Mica, c’est Photoshop, le dessin, les maquettes. L’équipe est jeune, entre 25 et 45 ans. Il n’y a pas d’horaires définis mais il faut arriver avant 10 heures le matin. Billard, piano, baby-foot sont les jeux de détente pratiqués sur place – ce qui n’est pas le moindre des paradoxes – mais il est vrai que se mettre devant un écran et prendre une console revient ici à bosser ! Sami Chlagou tient à ce que tous les anniversaires soient souhaités, propose des vacances communes, familles comprises. « On essaie d’être unis dans la vie comme au boulot qui est devenu un second chez nous car c’est là qu’on passe beaucoup de temps ». Et le patron de reconnaître que, chez Free Agent, la productivité est hors norme : « On est tous actionnaires donc on travaille aussi pour faire fructifier notre part de capital ».

 

Bonus  

  • Jeux et dates de sortie :

Guns of Mercy, 03 janvier 2019
Gigantic Army, 22 février 2019
Super Trench Attack, mars 2019
Okinawa Rush, avril 2019
Aggelos, mai 2019
Verdict Guilty, juin 2019
Findding Teddy, juilllet 2019