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Madeleine, 103 ans, à la tête de cinq générations

Par Marie Le Marois

Journaliste

Madeleine (à droite) à la fin des années 40 avec ses filles, sa mère et sa grand-mère, toutes à sa charge.

Madeleine, 103 ans, est une femme exceptionnelle : un optimisme à toute épreuve, une vivacité d’esprit et surtout, fait rarissime, à la tête d’une famille « pentagénérationnelle ». A travers son histoire, c’est Marseille qu’elle raconte.

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Madeleine dit ‘’Mémé’’, née en avril 1916, a quatre filles, huit petits enfants, huit arrière-petits-enfants et une arrière-arrière petite fille.

Madeleine aimait l’école, c’était sa passion. Sauf quand son institutrice lui a reproché de faire des A « comme des casseroles pendues ». Elle a pleuré dans les bras de son grand-père, son idole, « un homme droit et bon ». D’origine italienne comme sa femme (« l’année où ma grand-mère est née, en 1860, Nice est devenu française »), il était responsable de la tonnellerie au Château de Plombière, aujourd’hui détruit. La petite Madeleine a vécu avec sa famille au château jusqu’à 10 ans puis déménagé quartier Saint-Lazare. 10 ans, c’est aussi l’âge de son unique bêtise : « Ma mère m’avait grondée car j’avais montré mon genou en croisant les jambes ».

Jeune fille, alors que les Marseillaises déambulent sur la Canebière avec leur ombrelle, Madeleine ne sort pas, « il n’y avait que les études qui comptaient ». Elle a 19 ans quand son père meurt dans ses bras des suites de la guerre, l’âge où elle réussit les trois parties du Brevet Supérieur, « j’étais la plus jeune institutrice de ma session ! » L’âge aussi où elle se marie avec l’apprenti boulanger de sa mère. « Il était charmant, droit, très beau malgré ses oreilles décollées. On s’embrassait, oui ! Mais pas sur les lèvres, ce n’était pas correct ». A ses débuts d’institutrice, elle gagne 32 francs par jour ! Mais trois ans plus tard, devenue sourde à la naissance de sa fille aînée, elle travaille dans la boulangerie de sa mère.

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Madeleine, jeune fille (en bas à droite)

Elle se souvient très bien du pont transbordeur qu’elle emprunte pour faire ses formalités à la mairie. En 1949, elle achète la guinguette ‘’Le Délice Plage’’, pieds dans l’eau, devant la statue de David… qui n’existait pas à l’époque. Pendant 40 ans, pas de repos, pas de vacances. Cette coquette – « je ne sortais jamais sans mes gants, mon chapeau, mon tailleur sur-mesure » – travaille sept jours sur sept jusqu’au milieu de la nuit, le dimanche étant consacré à recoudre les toiles des transats. « Ce n’était pas la belle vie qu’on mène maintenant ! Mais il y avait la satisfaction de soi, j’étais fière de tenir le coup ».

 

Madeleine, 103 ans, à la tête de cinq générations de femmes 10Veuve à 36 ans, elle élève seule ses quatre filles dans sa maison, avec sa mère et sa grand-mère à charge. « Il n’y avait pas de retraite à ce moment-là ! » Les loisirs ? Elle ne connaît pas. « Je ne savais ni nager, ni danser. J’ai peut être été dix fois au cinéma dans ma vie, je me souviens juste de La Grande Illusion avec Jean Gabin ». Cette fan de pâtes italiennes, surtout la recette des raviolis de sa grand-mère – « enfant, on défaisait des volets pour les sécher » – fait ses courses dans son quartier à Malmousque, chez Marie-Jeanne. A l’époque, on achète en vrac, les bouteilles sont consignées et le beurre payé à l’hecto.

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Madeleine avec ses employés du Délice Plage

Quand la mairie l’expulse en 1979 pour construire les Plages du Prado, il lui faut payer la destruction de la guinguette et licencier ses onze employés. « Je me suis retrouvée sans un sou mais je ne me suis pas apitoyée ». Battante, elle aide Fernande, sa fille, dans sa crêperie puis dans son bar-tabac… jusqu’à 78 ans ! Cette passionnée de jeux d’esprit et de poésie – elle récite encore du Victor Hugo – reste toujours coquette et pleine d’humour : « à mon âge, on ne peut plus plaire, alors j’essaie de ne plus déplaire ! » ♦

 

Bonus

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Marseille, le Pont Transbordeur

La particularité de la famille pentagénérationnelle est d’avoir un trisaïeul à sa tête, c’est à dire un arrière-arrière-grand-parent à sa tête. Avec l’allongement de la durée de la vie, les lignés à cinq générations, autrefois rarissimes, deviennent relativement fréquentes. Avec en grande majorité des femmes en haut de la pyramide. En mai 2001, l’INSEE a dénombré 30 000 personnes arrière-arrière grands-parents*. Ces familles sont en grande majorité composées de femmes (94,2 % à la génération 5), selon la première étude scientifique, menée en 1999 sur 500 familles par le laboratoire Novartis-Pharma en collaboration avec la Fondation nationale de Gérontologie (FNG). Ceci s’explique par leur plus grande longévité, par le différentiel entre l’âge de la première maternité chez les femmes par rapport à celle de la première paternité chez les hommes, associé au fait que les femmes se préoccupent plus de leur santé que les hommes. Cette étude montre également que les valeurs que chaque génération souhaite transmettre sont massivement tournées vers « la bonne entente, l’esprit de famille, l’amour », rapporte Martine Dorange, psychosociologue à la FNG à l’époque de l’étude. « Viennent ensuite d’autres valeurs telles que la tolérance, la compréhension le respect… La transmission s’inscrit davantage en termes de lien et de valeur que de biens et de services matériels ». Mais il n’est pas certain que ces familles de cinq générations perdurent, étant donné une première maternité de plus en plus tardive.

*L’Insee Première n° 776 – « Douze millions et demi de grands-parents » paru en 2001, qui publiait des chiffres sur les arrière-arrière grand-parents, était basé sur une question spécifique posée lors de l’enquête Famille de 1999. Cette question n’a pas été posée lors de l’enquête Famille de 2011. Il n’y a donc pas de données plus récentes à l’Insee sur ce sujet.