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Autopsie d’une poubelle – fin de série

Par Guylaine Idoux

Journaliste

Le Défi des Familles Zero Waste est terminé. L’heure du bilan a sonné. Notre famille a fait un beau voyage sur la planète Zéro Déchet. Elle en revient changée à jamais, consciente que le chemin sera long. Le nôtre et celui, plus global, de la société dans laquelle nous évoluons.

 

Rappel des épisodes précédents. De février à juillet 2019, notre famille a participé avec 26 autres au Défi Zéro Déchets de « Zero Waste Marseille », accompagnés par les bénévoles de l’association. Objectif : une réduction radicale de nos déchets. Dans le dernier épisode, notre famille confessait une baisse de motivation. Trop compliqué, trop long, trop fastidieux. L’heure du bilan a sonné. Où en sommes-nous (en vrai) ?

Autopsie d’une poubelle - fin de série 3J’aimerais vous écrire que nous avons réussi. J’aimerais vous assurer que notre compost nourrit notre potager bio de rebord de fenêtre, que nous faisons notre lessive, que le plastique a disparu de nos vies, que nous fréquentons les épiceries vrac, que le fiston mange des goûters maison emballés dans des wraps à la cire d’abeille bio et que notre poubelle tient dans un bocal. Sauf que dans la vraie vie, il y a la vie, justement. Celle d’une famille recomposée qui vit dans un joyeux bordel et dans un appartement sans extérieur de l’hyper centre marseillais, où les deux parents travaillent, où le fiston est collégien et les deux grands étudiants parisiens, où le TGV est un quasi membre de la famille, où le temps presse souvent voire tout le temps, où les journées sont longues et les soirées fatiguées.

 

Sacs tissu réutilisables, gourdes, shampoing solide et jouets d’occasion

Les quatre premiers mois, nous avons fait bonne figure, voire plus. Le beau-père a commandé puis géré le pré-compost de cuisine (celui qui coûte une blinde et se met sous l’évier pour éviter 7 kg de déchets organiques chaque mois -épluchures de fruits et légumes entre autres), il a traversé la ville pour mettre le pré-compost dans un vrai compost, il a appris à coudre des sacs en tissu réutilisables, il a -presque- pensé à chaque fois à les emmener avec lui, il a fait les courses à l’épicerie vrac le samedi. Le fiston aussi a fait front. Il s’est levé le samedi matin, une fois par mois, pour assister aux réunions Zero Waste en baillant. Il a arrêté les Pim’s et les bouteilles d’eau plastique, il a porté les gourdes, il a adopté le shampoing solide et les jouets d’occasion. La mère, enfin, ne s’est pas trop mal débrouillée non plus. Finies les soirées paresseuses après les journées de travail, place au fait-maison, les gâteaux évidemment mais tout le reste aussi, et ça fait beaucoup : la lessive, le shampoing, les produits d’entretien, les emballages à la cire d’abeille et les cosmétiques. Elle a traqué les emballages plastique et nettoyé les placards au vinaigre pour faire fuir les mites. Résultat : la poubelle familiale a maigri de 30 à 7 kg mensuels. Mention bien, donc.

 

Les vers ont fait déborder le vase…

Autopsie d’une poubelle - fin de série 1Et puis, au 5e mois, il y a eu l’incident de trop. Les vers du compost qu’on avait (trop) tardé à vider, qu’on avait laissé en plan quoi, qui ont colonisé les meubles bas de la cuisine. De retour d’un reportage de plusieurs jours, épuisant d’ailleurs puisqu’on se dit tout ici, il aurait fallu, une fois de plus, garder son sourire et son calme en passant la cuisine au vinaigre plutôt que la soirée collés-serrés sur le canapé devant Netflix. Pas le bagne mais la goutte d’eau. Les trois qui font bien la tête, parce que bon, vraiment, le Zéro Déchet et tout le tintouin, ras la casquette. Bah oui, quoi, on est une vraie famille de la vraie vie, avec des emplois du temps serrés qui riment avec supermarché-d’en-bas-de-la-rue plutôt qu’épicerie-vrac-à-dache, sac en papier à 10 centimes s’il vous plaît oui merci parce que oh-non-c’est-pas-vrai j’ai encore oublié le sac en tissu. Tellement de trucs dans la tête, la charge mentale quoi.

 

Continuer même si c’est imparfait

Autopsie d’une poubelle - fin de sérieHeureusement, Fiona, notre référente Zero Waste, a joué les maître yoda. Petits scarabées, nous nous sommes accrochés. Nous ne serions pas parfaits mais nous n’abandonnerions pas. D’ailleurs, de retour dans un supermarché « traditionnel », nous nous sommes surpris à nous sentir réellement dégoûtés par le tout-plastique et le goût émoussé des fruits et légumes. Cinq mois de zéro déchet nous ont profondément changés. Surprise : le fiston, qui grognait dans son coin depuis le début, a été le premier à ne pas vouloir lâcher. Le Zero Waste ne règne plus en maître absolu dans nos vies mais nous ne l’avons pas chassé. Nous l’avons a-dap-té. Et comme il faut bien quantifier, disons que nous avons stabilisé notre poubelle à moitié de la moyenne française (30 kg mensuels). Les colibris continuent de faire leur part.

Mais au-delà, nous avons compris qu’il faudra se battre sur tous les fronts, pas seulement à la maison. Dire très fort et très souvent qu’il n’est plus possible de consommer comme avant. Militer, à Marseille comme ailleurs, pour adapter la ville au zéro déchet. Valorisation du tri, notamment des déchets organiques, multiplication des composts collectifs, développement des filières de réemploi, éducation au zéro déchet… Continuer de réduire ses déchets à titre personnel, c’est bien, mais militer en parallèle (via des associations, des partis politiques, des ONG…) pour une société qui adopte la démarche, c’est mieux. Pour reprendre l’un des slogans de Zero Waste, il va falloir que nous apprenions, collectivement, à dépasser nos limites et pas celles de la planète. ♦

PS : compost de cuisine de type bokashi à vendre, bon prix. Faire offre.

 

Bonus

 

  • Pour les familles tentées par l’expérience, un nouveau défi démarre au mois d’octobre, coordonné par La nouvelle Mine, à Gréasque. Deux défis se dérouleront en parallèle, dans le pays d’Aix et à Marseille.

 

  • Il n’y a pas encore de bilan de ce défi. Mais nous avons les chiffres du bilan du Défi zéro déchets lancé en 2017 dans le Bocage Bressuirais (région Nouvelle Aquitaine) : 41 familles (représentant 161 personnes) au départ, et 31 à l’arrivée. Pour ces dernières, voici la progression : -0-20% (1), -21-40% (10), -41-60% (8), -61-80% (1), ont augmenté leur production de déchets (8). Moyenne : -17%. La moyenne de production des participants (sur une base 5 mois) est de 26,20 kg/an/ hbt par an quand la moyenne nationale flirte avec les 270 kg/an/hbt.