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Recueillir celles qui galèrent

Par Agathe Perrier

Journaliste

Qu’elles soient jeunes, âgées, françaises, étrangères, malades, en bonne santé, seules ou encore avec des enfants, l’association marseillaise Maison de la Jeune Fille (MJF) Jane Pannier a fait de toutes les femmes en détresse son cheval de bataille. Multipliant les casquettes et les pirouettes avec la loi pour les tirer d’une situation difficile. Faisant de l’humain sa priorité.

 

Courage. C’est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque je pense à la MJF Jane Pannier (du nom d’une jeune protestante marseillaise – bonus). Le courage des équipes qui s’évertuent à sortir chaque année des centaines de femmes de la galère. Et le courage aussi de ces dernières, cabossées par la vie, qui aspirent à un quotidien meilleur. Quel que soit leur profil ou encore leurs origines. Shayma Abdulrahman est l’une d’entre elles. Irakienne, elle est arrivée en France, à Paris, en 2017. « Là-bas, on m’a conseillé de venir à Marseille pour ma demande d’asile car il y avait beaucoup moins de monde », confie-t-elle. Une vingtaine de personnes à l’époque, contre presque dix fois plus de nos jours, comme Marcelle vous le racontait cet été. C’est également à Marseille que Shayma trouve une place en CADA (centre d’accueil de demandeur d’asile), à Jane Pannier, qui a la spécificité de n’accueillir que des femmes seules ou avec enfants.

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Marc Roux, président de l’association MJF – Jane Pannier, Chiara Pettenella, cheffe de service du CHRS Claire Joie, Félicie Dhont, référente sociale et Olivier Landes, directeur © AP

Un accompagnement à tous les niveaux

On est alors en mars 2018. Aujourd’hui, la quadragénaire y vit toujours avec son petit garçon. Elle aura obtenu entre temps, en mai dernier, le statut de réfugiée. Depuis, elle cherche un logement et un travail de comptable, métier qu’elle exerçait dans son pays d’origine. « L’association m’a accompagnée physiquement, moralement et sur tout le volet administratif. Je me considère chanceuse », estime Shayma.

Le CADA Jane Pannier dispose de sept appartements allant du studio au T4 pour une capacité totale de 85 places. Plus d’un tiers est accessible aux personnes à mobilité réduite. « Une caractéristique rare en France pour ce type de structure », comme le souligne Marc Roux, président de l’association. Chaque individu est suivi pendant toute la durée de la procédure de demande d’asile, famille comprise. « Cela va de l’aide à la scolarité pour les enfants à l’accompagnement médical. On les prépare aussi à la sortie du dispositif, quelle que soit l’issue », explique Félicie Dhont, référente sociale au sein du CADA.

Si la demande est acceptée, comme pour Shayma, les réfugiées ont jusqu’à six mois pour quitter l’hébergement. Un laps de temps pendant lequel elles sont encore aiguillées par l’association pour trouver un emploi, un logement pérenne, débloquer leurs droits… Si l’asile est refusé, le délai n’est plus que d’un mois, obligeant les salariés à faire marcher leur imagination pour ne pas livrer à la rue ces laissés-pour-compte.

 

Brouillon auto 35Contourner la législation pour mieux traiter l’humain

La loi a beau être la loi, elle a quand même des limites. « Toute notre difficulté dans le cas des demandes d’asile est d’arriver à concilier des règles spécifiques à respecter, avec le côté humain. On ne peut pas lâcher les gens, accepter la violence qu’on nous impose et mettre dehors une personne au bout d’un mois parce que son dossier est refusé. Donc on contourne un peu la loi pour proposer des choses décentes », glisse Olivier Landes, directeur de la MJF Jane Pannier. « Je n’ai jamais vu quelqu’un être mis à la porte », renchérit Félicie Dhont. Une façon de rassurer Shayma, censée quitter le CADA dans deux mois. Un changement qu’il faut d’ailleurs anticiper. « Tout comme l’arrivée en France constitue un déracinement pour ces personnes, la sortie du CADA est un déchirement. Car ces femmes ont créé des liens avec les équipes et notamment les référents sociaux. C’est un moment difficile à vivre pour tout le monde », ajoute le directeur. Ce qui est vrai au CADA Jane Pannier mais pas forcément dans toutes les structures de ce type.

 

De l’hébergement et du logement

L’aide aux demandeurs d’asile et réfugiés n’est qu’une des quatre activités principales de la MJF Jane Pannier. Il y a aussi l’hébergement d’urgence, activité historique depuis sa création en 1919. Elle dispose pour cela de deux « CHRS » (centre d’hébergement et de réadaptation sociale) pouvant accueillir 111 personnes. « On propose un accueil inconditionnel. Il n’y a pas de critères de statut administratif ou de ressources à l’entrée, ni à la sortie. C’est dans notre charte », insiste Marc Roux.

Les premières bénéficiaires ont été les prostituées marseillaises. Puis, au fil du XXe siècle, les profils se sont diversifiés. Aujourd’hui, 20 places sont  réservées aux jeunes femmes de 18 à 25 ans, 20 autres à des victimes de traite d’êtres humains, et 14 à des victimes de violence. Les femmes hébergées temporairement – de l’ordre de quelques mois à deux ans – bénéficient d’aide sur tous les plans. Des loisirs et des sorties culturelles notamment, ce qui leur permet de lâcher prise, de s’ouvrir sur la société et, en quelque sorte, de se (re)découvrir elles-mêmes. Le but étant qu’elles recouvrent une totale autonomie personnelle et sociale.

Brouillon auto 33La MJF Jane Pannier propose aussi des solutions de logement. À la différence de l’hébergement, elles se veulent durables et pérennes. Et toujours à destination de femmes en rupture socialement, seules ou avec famille. Deux lieux y sont dédiés à Marseille : l’Oustaou de Jane, dans le 13e arrondissement, et Le Moulin, boulevard National (1er). Le premier s’adresse à des femmes ne pouvant vivre de façon autonome sans soutien, quand le deuxième est dédié à celles qui se trouvent en souffrance psychique.

 

En charge des couloirs humanitaires dès 2020

Les mois à venir s’annoncent chargés pour la MJF Jane Pannier. À partir de janvier 2020, l’association va prendre en charge le dispositif « couloirs humanitaires » (bonus) pour tout l’arc méditerranéen. Objectif : accueillir une cinquantaine de familles syriennes, irakiennes ou palestiniennes dans des petits villages de la région. « Là encore, on va accompagner ces personnes sur le volet administratif pour qu’elles obtiennent le statut de réfugiés. Tout un collectif va se créer également autour d’elles au sein des villages pour leur permettre de s’intégrer », précise Olivier Landes. L’objectif est qu’elles trouvent un logement, que leurs diplômes soient reconnus et qu’elles puissent exercer le même métier que dans leur pays d’origine. Une « petite expérience » pour l’association, mais surtout une nouvelle démonstration de ses compétences en matière d’entraide et de solidarité. ♦

 

Bonus

  • Le dispositif « couloirs humanitaires » a été créé en mars 2017 par la Fédération d’Entraide Protestante, la Fédération protestante de France, Sant’Egidio et le Secours Catholique – Caritas France en partenariat avec le gouvernement français. Son but est d’accueillir au total 500 personnes dans tout le pays, de nationalités syrienne, irakienne ou palestinienne en situation de grande vulnérabilité et avec un besoin de protection fort, et qui étaient parties temporairement se réfugier au Liban. Elles obtiennent de l’État un visa pour qu’elles puissent venir en France de façon sécurisée. Les associations chargées de la gestion du dispositif s’engagent en contrepartie à leur assurer l’hébergement par des familles françaises, un soutien économique et un accompagnement administratif.
  • Quelques chiffres sur la MJF Jane Pannier pour l’année 2018 :
    • 594 personnes accueillies au sein des deux CHRS (hébergements temporaires),
    • 101 personnes accueillies au CADA Jane Pannier,
    • 26 personnes à la pension de famille l’Oustaou de Jane,
    • 21 personnes à la résidence d’accueil Le Moulin.

L’association a réalisé un chiffre d’affaires de trois millions d’euros en 2018. Elle est financée à 99% par l’État. Le reste provient de dons.

  • Qui était Jane Pannier (1876-1944) ? Protestante engagée, elle a été la première présidente de la Cimade, association de solidarité active et de soutien politique aux migrants, aux réfugiés et aux déplacés, aux demandeurs d’asile et aux étrangers en situation irrégulière. Sa mère, Ernestine Schloesing, avait créé la Maison de la jeune fille et le Centre d’accueil féminin en 1919 (qui fusionneront en 1995) .Ernestine Schloesing souhaitait prévenir la prostitution dont sont victimes les nouvelles arrivantes en ville.
    Comme en témoignent les quelques éléments de sa biographie, cette dernière a été une féministe marseillaise et une militante engagée dans les œuvres de bienfaisance destinées aux jeunes femmes vulnérables :

    • en 1915, elle est présidente de « l’Entraide Féminine », le plus important groupement de l’époque qui a pour vocation de porter assistance aux femmes seules en difficultés.
    • Elle organise une école féminine d’initiation civique et sociale afin d’assurer l’avenir professionnel des jeunes filles.
    • En 1916, elle fonde la section de lutte contre l’alcoolisme au sein de cette même organisation.
    • En 1925, elle devient vice-présidente du Conseil National des Femmes Françaises (le CNFF)