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Un havre de santé pour les 12-25 ans

Par Nathania Cahen

Journaliste

Dessin Jean-Michel Ucciani

Plus de 10 000 jeunes, issus des quartiers pauvres, adressés par des travailleurs sociaux ou par la Protection judiciaire de la jeunesse, et aujourd’hui souvent jeunes migrants, ont déjà poussé la porte salvatrice d’Imaje Santé. Depuis 20 ans, cette association marseillaise lutte contre le renoncement aux soins de 12-25 ans en détresse psychologique ou (et) physique.

 

Nous nous retrouvons à cinq dans un bureau de l’association, à deux pas de la rue d’Aubagne. Il y a là Émilie Touchot, la directrice, et trois soignants qu’elle a réunis pour mieux parler de ce centre atypique : Franck Descombas et Julie Arçuby, le plus ancien et la dernière arrivée chez les psychologues, ainsi que le Dr Ségolène Ernst.

« Nous recevons TOUS les jeunes, quel que soit leurs statut social. Mais faisons passer en priorité ceux qui se trouvent le plus en difficulté », expose Emilie Touchot. « Il y a une grosse déperdition de l’accès aux soins dans cette tranche d’âge, complète le psychologue clinicien Franck Descombas. Ici nous offrons à chaque jeune qui en a besoin un entretien individualisé, un suivi si nécessaire, le tout de façon confidentielle ce qui n’est pas toujours aisé dans certains quartiers. Sans nous substituer aux établissements de soins ».

L’écoute est la première étape. Immédiate quand l’urgence est palpable, avec un rendez-vous dans les deux semaines sinon. Un psychologue, un généraliste, une infirmière, une assistante sociale vont, selon les besoins, et en s’appuyant les uns sur les autres, identifier les maux, y remédier si possible. Orienter quand nécessaire vers d’autres structures partenaires, comme le Planning familial, des centres médico-sociaux ou les PASS (Permanences accès aux soins de santé) de l’hôpital.

Un havre de santé pour les 12-25 ans 1« Mon rôle est pluriel, explique la médecin généraliste Ségolène Ernst, présente deux journées par semaine. J’accueille, j’écoute, je fais un état des lieux qui englobe les droits, la sécurité sociale, je rassure, j’oriente, je donne de l’info-conseil au fil d’une consultation souvent longue, jusqu’à une heure et demie ». Avec un service d’interprétariat si nécessaire. « C’est aussi un rôle d’accompagnant et de facilitateur car certains des jeunes reçus n’ont pas les moyens de se déplacer, de comprendre, de prendre un rendez-vous. Certains n’ont aucune idée de ce qu’est une prise de sang et de son utilité. Ce peut même être choquant au regard de sa culture ». Et Ségolène Ernst de glisser qu’exercer ici correspond à sa vision de la santé, « qui n’est pas seulement somatique, mais médico-psycho-sociale ».

 

Les jeunes migrants isolés

En 20 ans d’existence, Imaje (pour Information Marseille Accueil Jeunes Écoute) Santé s’est adapté aux changements de public, aux mouvements migratoires. Sans communication grand public, juste fléché systématiquement ou ponctuellement par des associations, des lieux d’hébergement d’urgence. Aujourd’hui, une grande majorité de celles et surtout ceux qui s’engouffrent dans le local sont de jeunes migrants isolés, régulièrement atteints de pathologies tropicales. Des hépatites B, des tuberculoses, beaucoup de douleurs somatiques – abdominales (ils mangent ce qu’ils trouvent), musculaires (ils dorment par terre), des fractures (mauvais traitements, bagarres) – souvent aggravées par la précarité. Beaucoup de troubles liés à l’anxiété également – dépression, problèmes relationnels dans la famille… Qui demandent parfois des soins de suite mais restent difficiles à mettre en place faute d’une adresse. « Notre souci est de briser les barrières de la langue ou des finances pour leur permettre d’accéder à des soins de qualité », insiste Émilie Touchot.

Les cas de psychotraumatismes se multipliant, Franck Descombas a même suivi à l’université Paris-Diderot un DU spécialisé. « Le psychotraumatisme vous déshumanise, vous exclut de la communauté humaine. Je voulais avoir davantage d’outils à ma disposition. Entre leur pays d’origine et ici, beaucoup de jeunes migrants ont subi des tortures, des outrages… Et une fois arrivés, il n’est pas rare qu’ils soient de nouveau exposés à la violence, au racket, aux nuits à la gare, explique le psychologue. Les violences institutionnelles sont là aussi. Trop de structures relativisent la précarité et la situation de ces jeunes. Or ils restent très vulnérables et un rien peut réactiver leur traumatisme. Certaines situations sont insupportables : un jeune Guinéen qui avait été torturé, emprisonné, et vendu comme esclave en Lybie s’est retrouvé à l’Unité d’hébergement d’urgence de La Madrague, à Marseille. Il partageait sa chambre avec trois hommes et faisait chaque nuit de terribles cauchemars ».

 

Des consultations transculturelles

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Pour les 20 ans d’Imaje Santé, un bel album illustré a été édité. En vente sur le site.

Elles sont en place depuis le mois de septembre, souhaitées par l’équipe pour accompagner les primo-arrivants. « Cela nous permet de travailler sur différentes problématiques de santé incluant la culture et l’interprétation culturelle, explique la psychologue Julie Arçuby. Dans certaines cultures, une parasitose peut être liée à un envoûtement, être le fait d’un djinn… L’idée n’étant pas de déconstruire les croyances mais de les prendre en compte ».

Au-delà de certaines spécificités, quelle que soit sa fonction, chacun doit être en mesure de faire un premier accueil et de maîtriser toute une chaîne de structures, de dispositifs et d’abréviations, de CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile) en OQTF (Obligation de quitter la France)…

 

Du cas par cas, du concentré d’attention

L’objectif d’Imaje Santé n’est pas de faire du nombre mais de la qualité et de l’humanité. Les soignants reçoivent plutôt 5 que 30 jeunes par jour, porteurs de toutes les situations, y compris de très jeunes mamans à la rue. « Et quelles situations ! Un aperçu de toutes les violences que l’humain peut infliger à l’humain. Même nous avons parfois du mal à en parler, d’où l’importance des espaces communs », souffle Ségolène Ernst. Beaucoup de choses sont souvent intriquées entre elles, d’où la volonté de bannir si possible la réponse « ce n’est pas nous ».

« Ce qui soigne le mieux, c’est le lien, estime Franck Descombas. Le lien avec l’école, une association, une formation… » D’où les ponts et passerelles, nombreux, tendus entre Imaje Santé et une cinquantaine de structures complémentaires. « On pousse les murs, on élargit notre champ d’action jusqu’à remplir les dossiers scolaires. C’est aussi du soin, au même titre que le logement », relève Émilie Touchot. Un travail d’équilibriste, qui consiste aussi pour chacun à se protéger, un peu, du burn out comme du trop plein d’émotions. ♦

 

Bonus

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    20 bougies pour Imaje Santé.

    À l’origine d’Imaje Santé, en 1999, un médecin pédiatre, un pédopsychiatre et une psychologue clinicienne constatant des carences dans l’accès aux soins des adolescents et jeunes majeurs de Marseille, décident de créer l’association. Dès le démarrage, ils ont appuyé leurs pratiques sur :
    – la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (Charte d’Ottawa 1991) : « La santé est un état de bien être total, physique, social et mental de la personne. Ce n’est pas la simple absence de maladie ou d’infirmité. »
    – la Convention des Droits de l’Enfant et de l’Adolescent (1989).

 

  • Pratique – Imaje Santé, 38 rue Estelle, Marseille 6e. Deux permanences dans les cités à Saint Antoine et Malpassé. Un projet d’antenne dans les quartiers Nord.
  • Imaje Santé fait partie de la Fédération des Espaces pour la Santé des Jeunes (FESJ).
  • Qui sont les financeurs d’Imaje Santé ? L’ARS, le Département 13, Aix-Marseille Métropole, la ville de Marseille et celle des Pennes-Mirabeau, la région Provence-Alpes Côte d’Azur, l’Assurance Maladie 13, la CAF 13, la Fondation de France, la fondation Roche, le fonds de dotation Claire et François. L’association a toujours besoin d’adhésions et de dons (reçu fiscal en retour).
  •  Le livre des 20 ans peut être commandé via HelloAsso : 20 euros pour une belle cause
  • Les interventions en milieu scolaire – dans les collèges et les lycées, les missions locales… Des binômes vont expliquer le fonctionnement d’Imaje Santé afin d’être identifiés par les jeunes et les professionnels. D’encourager les espaces de parole. « Mais nous n’allons pas vers tous les jeunes, et n’intervenons que dans 10 des 250 collèges de Marseille. Nous pourrions avoir une antenne dans chaque arrondissement pour satisfaire toute la demande », relève Émilie Touchot. Des journées thématiques sont également organisées en direction des professionnels sur des thématiques comme la violence, la sexualité, ou la gestion du secret professionnel.