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Quand des détenus philosophent sur la liberté

Par Agathe Perrier

Journaliste

« Le temps libre est-il le temps de notre liberté ? », telle est la question sur laquelle planchent les détenus inscrits au concours « Philosophons en prison ». Tous doivent rédiger une dissertation en bonne et due forme sur un thème qui les touche, les fait réfléchir et laisse même leurs pensées s’envoler hors des quatre murs de leur cellule.

 

Parmi les 24 établissements volontaires, l’EPM (Établissement pénitentiaire pour mineurs) de la Valentine, dans le 11e arrondissement de Marseille. Cette structure ouverte en 2013 accueille 59 détenus de moins de 18 ans. Pendant la durée de leur peine – en moyenne quatre mois – ils poursuivent leur scolarité avec des cours de français, mathématiques, sciences ou encore anglais (bonus). Mais aussi, plus inattendu, de philosophie.

Quand des détenus philosophent sur la liberté
Anne-Sophie Rousset, membre des Philosophes Publics, aide les jeunes de l’EPM la Valentine dans le cadre du concours « Philosophons en prison » © AP

Ce lundi matin, ils sont cinq à suivre cette matière. Thomas Bailet, leur enseignant, n’est pas seul ce jour-là. Il est accompagné de Marie-Laure Binzoni et Anne-Sophie Rousset, deux membres du collectif « Les philosophes publics ». « Elles sont là pour vous donner des billes, de la matière pour vous permettre de rédiger votre dissertation », explique le professeur. Il espère que chacun se lancera dans le fastidieux travail d’écriture dans les semaines à venir. Évidemment, rien ne les y oblige. Pour les aider, des échanges oraux vont s’étaler tout au long du mois autour de la fameuse question « Le temps libre est-il le temps de notre liberté ? ». Et donner naissance à de vraies réflexions.

 

Pas une mais plusieurs bonnes réponses

Avant de démarrer les discussions, Marie-Laure Binzoni, également professeure de philosophie à Aix-en-Provence, tient à rassurer les élèves du jour. « En philosophie, contrairement à d’autres matières comme la science, il n’y a pas une seule bonne réponse attendue. Plusieurs personnes peuvent penser des choses différentes. L’intérêt est de développer ses idées, les remettre en question, même si on ne change pas d’avis ».

Un mécanisme qu’a bien compris N. Il a déjà participé au concours l’année dernière sur le thème « Peut-on vivre sans foi ni loi ? » – qu’il a d’ailleurs remporté (bonus). Si Thomas Bailet l’a aidé dans la structure de sa copie de trois pages et pour trouver le bon vocabulaire, c’est bien le jeune homme de 16 ans qui a nourri l’argumentation. « Ça m’a pris une semaine. J’ai écouté ce qui s’est dit à l’oral puis j’ai réfléchi », confie-t-il, l’air de rien. « Sa dissertation s’est démarquée parce qu’elle était bien construite, avec une introduction, un développement, une conclusion, et parce qu’elle mêlait des exemples donnés en cours et d’autres plus personnels », renchérit son professeur.

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Différentes notions ont été abordées autour de la question « Le temps libre est-il le temps de notre liberté ? » © AP

Faire émerger des questionnements

Dans la classe, le débat se poursuit. L’échange a dévié sur une nouvelle interrogation : « Peut-on vivre le temps présent ? ». « Encore heureux ! », répond spontanément D. « Mais c’est quoi le temps présent au juste ? », interroge N. « Ça y est, il est déjà passé », répond D. Les deux philosophes acquiescent et citent Saint-Augustin et Héraclite, qui ont tous deux réfléchi et écrit sur la notion de temps, pour étayer la bonne remarque de l’adolescent. Les élèves écoutent, valident, commentent tour à tour.

Arrivent enfin les dernières minutes, celles qui riment avec passage à l’écrit. « Chacun va faire une synthèse sur une notion abordée aujourd’hui. Quelques lignes », les encourage Thomas Bailet. Les « je sais pas quoi dire » laissent place à des mots puis des phrases que chacun prononce ensuite à voix haute. Ce n’est pourtant jamais gagné d’avance, mais cette fois le défi est relevé. « Je serais dehors, même pas je répondrais à ces questions », reconnaît D. Son camarade K approuve : « Dehors, j’allais plus à l’école. Ici, je vais passer des diplômes que j’espère avoir. C’est un peu un mal pour un bien ». Une pensée pleine de maturité du haut de ses 17 ans.

 

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N. a remporté le concours l’année dernière sur le thème « Peut-on vivre sans foi ni loi ? » © AP

Montrer ce qui se passe en prison

De la participation, des échanges, de l’écoute, pour autant tout n’est pas toujours aussi « idyllique » dans les cours de Thomas Bailet. Que ce soit dans ses ateliers de philosophie ou dans les cours de français, d’histoire ou de géographie qu’il assure en parallèle. La faute à une grande hétérogénéité de niveaux et au turn-over régulier des détenus. Le professeur ne se laisse toutefois pas abattre, imaginant constamment de nouveaux projets pour motiver ses élèves. L’idée du concours lui est venue il y a trois ans. Comme un défi contre ceux qui ne voient pas l’intérêt de la philosophie en détention. « J’ai eu envie de montrer ce qui se passe entre ces murs. Car contrairement aux idées reçues, il y a beaucoup de débats de qualité en prison », appuie-t-il. Aussi bien chez les mineurs que chez les adultes. Le challenge est d’ailleurs ouvert à tous avec deux catégories d’âge distinctes.

 

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Thomas Bailet et Marie-Laure Binzoni échangent avec leurs élèves du jour © AP

Un concours régional devenu national

Après trois puis six établissements participants les deux premières années, ce sont 24 centres qui se sont portés volontaires pour cette troisième édition. Petite nouveauté : le concours est désormais national et ne se limite plus à la région PACA-Corse. « Pour autant le concept ne change pas car les copies seront d’abord évaluées au niveau régional. Les trois meilleures passeront l’échelon supérieur et un nouveau jury délibérera pour les départager ».

Trois lauréats nationaux seront désignés au mois de mai. Leur récompense ? Un livre de philosophie, un abonnement à Philosophie Magazine et surtout un diplôme, comme chacun des participants. « C’est très important pour eux car c’est une attestation qui montre leur engagement dans une dynamique de réinsertion », souligne Thomas Bailet. Et prouve, par la même occasion, qu’il n’y a pas besoin d’être surdiplômé pour nourrir de belles réflexions. ♦

 

* Le FRAC Fonds Régional d’Art Contemporain parraine la rubrique « Société » et vous offre la lecture de cet article dans son intégralité *

 

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