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L’Institut Télémaque mobilise pour l’égalité des chances à l’école

Par Rémi Baldy

Journaliste

« Je vous rappelle dans quelques instants », m’écrit par SMS Lysia Beysselance. La responsable régionale de l’Institut Télémaque vient juste d’arriver à La Ruche, l’espace de coworking où elle a ses bureaux. Mais une urgence a pris le pas sur notre entretien : le confinement, sur le point de débuter.

« Comme nous travaillons avec les collèges, nous allons suspendre nos activités pour quelques semaines », conclut-elle. Une accalmie qui n’en est pas vraiment une pour Lysia Beysselance, en quête de 30 tuteurs professionnels pour cette association qui agit pour l’égalité des chances à l’école.

 

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Lysia Beysselance, responsable de l’institut Télémaque en Paca
Marcelle – Comment est né l’Institut Télémaque ?

Lysia Beysselance  – L’initiative a été lancée à Paris en 2005, puis dans d’autres villes de France, par des dirigeants d’entreprises. La France était alors dans le contexte des émeutes de banlieue et des études montraient régulièrement nos carences concernant le déterminisme social. Le pari était de créer une alliance entre le monde professionnel et l’école en accompagnant, dès le collège, des jeunes avec du potentiel.

À Marseille, la situation n’était pas forcément idéale pour démarrer car il existe déjà beaucoup de dispositifs, mais des entreprises nationales avec des bureaux ici nous ont encouragés. Et nous nous sommes installés en 2018.

 

Concrètement, comment fonctionne votre accompagnement ?

Tout d’abord nous nous rapprochons des équipes pédagogiques des établissements avec qui nous sommes en partenariat. Elles nous signalent dès la classe de 5e les jeunes qui ont du potentiel mais sont freinés par leur environnement. Nous avons trois niveaux d’actions. D’abord le suivi personnalisé avec deux tuteurs. L’un vient du monde professionnel et va travailler sur la notion d’ouverture culturelle ainsi que sur les codes sociaux à travers des sorties au théâtre, dans les calanques ou au stade Vélodrome par exemple. L’autre est un référent pédagogique, souvent l’un des professeurs ; il soutient la partie enseignement et orientation des élèves, en discutant des éventuelles difficultés qu’ils rencontrent mais aussi des activités qui pourraient les épanouir.

Ensuite nous organisons deux fois par mois des sorties collectives auxquelles tous les jeunes sont conviés. Cela peut être un atelier pâtisserie, une promenade en bateau ou l’élaboration d’un escape game, comme nous l’avons fait récemment au sein de La Fabulerie. Le contrat est de venir au moins une fois par trimestre, mais ils répondent présent beaucoup plus souvent, certains presque à chaque fois. Ces activités collectives permettent également de travailler sur le développement personnel comme la prise de parole en public, la gestion des émotions ou la connaissance de soi.

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Atelier linogravure à la Fabulerie (novembre 2019)

Enfin, nous allouons une bourse annuelle de 350 euros aux collégiens et 700 euros aux lycéens. Elle permet de payer les activités avec le tuteur, mais aussi l’ouverture culturelle avec des abonnements à la presse par exemple. Et pendant le suivi, nous finançons à deux reprises un projet découverte à hauteur de 1 000 euros : certains jeunes se rendront sur un chantier solidaire à l’international, mais ils peuvent aussi suivre des cours de photographie, acheter un ordinateur ou visiter une capitale européenne.

 

Quel est le bilan de ces deux premières années ?

Nous accompagnons 55 jeunes issus de trois collèges de Marseille -Edgard Quinet (3e), Versailles (3e) et Pythéas (14e)-  et comptons plus d’une cinquantaine de parrains professionnels. À la rentrée prochaine, nous souhaitons vivement travailler avec deux nouveaux établissements, Vieux-Port (2e) et Barnier (16e). Nous avons donc besoin de 20 accompagnateurs supplémentaires.

 

Quel est le rôle de ces tuteurs et pourquoi faut-il que l’entreprise entière s’engage ?

Ils aident à développer le potentiel des jeunes qu’ils accompagnent en les ouvrant à la culture et au monde professionnel à raison d’une rencontre par mois. C’est important que les entreprises s’impliquent car il s’agit de mécénat, et ce sont elles qui financent la démarche. Nous estimons à 1 350 euros par an et par jeune le coût de nos actions. Après défiscalisation, cela ne représente plus que 540 euros. Et cela comprend tout : la bourse annuelle, le projet découverte, les animations en groupe et nos frais de fonctionnement.

Est-ce difficile de trouver des partenaires lorsque le tissu économique local compte peu d’entreprises de taille intermédiaire ?

Je pensais que cela serait compliqué, mais j’ai été agréablement surprise car les entreprises ont tout de suite adhéré. Ce n’est pas une question de taille, nous sommes en train de conclure un partenariat avec une société qui emploie une vingtaine de salariés. C’est avant tout une question de volonté des personnes, qu’il s’agisse du président ou du directeur des ressources humaines par exemple. Nous travaillons avec une quinzaine d’entreprises dont 6 locales.

En quoi vous différenciez-vous des autres organismes ?

Chaque structure a ses spécificités. Nous sommes les seuls à travailler avec un double tutorat, scolaire et professionnel, pendant six ans. Les autres initiatives se concentrent souvent sur l’un ou au l’autre, mais pas les deux. J’ai rencontré beaucoup d’associations pour ne pas faire doublon avec ce qui existe déjà, et pour travailler ensemble aussi. Avec 10 partenaires, nous avions co-construit un évènement, annulé à cause du coronavirus : « Tarpin de talents » devait réunir des jeunes et des professionnels autour de rencontres et d’ateliers. Nous espérons pouvoir l’organiser de nouveau, dès que possible.

 

Allez-vous étendre votre champ d’action au-delà de Marseille ?

Il y a déjà beaucoup à faire ici, sur les trente collèges en éducation prioritaire, la moitié n’a pas de dispositif d’égalité des chances. Je suis très sollicitée à Aubagne et Aix, je pense que nous commencerons à travailler là-bas dans deux ou trois ans. Concernant le reste de la région, notre méthodologie nous oblige à regarder les besoins, mais aussi le tissu d’entreprises, et nous ne pouvons aller quelque part si nous n’y avons pas de partenaires…

 

Votre processus repose sur le temps long, mais observez-vous déjà quelques résultats ?
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Visite du MAAOA (Vieille Charité, décembre 2019)

Oui, nous en avons déjà ! Il y a des relations de confiance très fortes entre filleuls et tuteurs qui se sont nouées. Certains font des sorties en famille. Nous commençons à voir des jeunes s’ouvrir. Je pense à une collégienne très réservée, qui n’était pas à l’aise dans sa classe et avait des difficultés à s’inscrire dans un groupe. Elle participe très souvent à nos sorties collectives et nous a confié que cela allait beaucoup mieux aujourd’hui grâce à ces moments. C’est très encourageant. ♦

 

Bonus
  • Témoignage d’une tutrice – Audrey Roman-Chareyre : « Ce qui m’a plu c’est la relation personnalisée que propose Télémaque. En suivant un jeune de la classe de 5e à la Terminale, cela crée un lien étroit et particulier. J’accompagne Margarida, une jeune Portugaise arrivée en France depuis deux ans, et j’ai commencé par lui faire découvrir sa nouvelle ville, Marseille. Nous avons également fait une sortie de trois jours à Paris où nous sommes allées voir une pièce de théâtre, « La vie est belle » au Lucernaire. Margarida en faisait avant et cela lui a donné envie de recommencer, c’est très réjouissant. J’essaie également de lui montrer qu’elle peut aussi m’apporter des choses, sur sa culture et le Portugal notamment. Une fois le confinement terminé, nous allons essayer de cuisiner ensemble des recettes de chez elle« .

 

  • Au niveau national – L’Institut Télémaque a suivi plus de 800 jeunes lors de l’année scolaire 2018-2019 à travers plus de 170 établissements. L’association s’appuie sur près de 120 partenaires et un maillage dans cinq régions : Île-de-France, Hauts-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes, Occitanie et Paca.

 

  • Le déterminisme social – Concept cher au sociologue Pierre Bourdieu, le déterminisme social signifie que l’origine socio-économique des parents d’un individu détermine son ascension dans la société. Et en France, il est très fort si l’on en croit l’OCDE qui en 2018 indiquait qu’il faut six générations pour qu’un enfant pauvre atteigne le revenu moyen.