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Des policiers spécialistes des violences conjugales

Par Clara Martot

Journaliste

En septembre dernier, un groupe spécialisé contre les violences conjugales a vu le jour au sein de la police des quartiers Nord de Marseille. Cinq fonctionnaires sont mobilisés à temps plein. Leurs méthodes sont bousculées par les impératifs du confinement mais, face à une hausse des signalements, leur travail fait figure d’urgence parmi les urgences.

Belle journée de mars dans les quartiers Nord. La rue Odette Jasse est déserte mais une file de voitures est stationnée à cheval sur le trottoir, devant le commissariat du 15e arrondissement. À l’accueil, la ferveur d’un mardi banal. Ni épidémie ni confinement ne sont encore à l’ordre du jour. Les agents de police reçoivent donc en nombre les plaintes des habitants du secteur. Une centaine par jour, en moyenne. Deux semaines plus tard, tout sera différent. Mais l’urgence du moment ne laissera pas de répit aux fonctionnaires que j’ai pu approcher ce jour-là : les policiers du pôle « violences faites aux femmes ».

Ce pôle spécialisé a été créé par le chef de la division Nord, Patrice Longuet. Le commissaire est à la tête des brigades de cinq arrondissements du nord de Marseille depuis un an. Il a pris cette initiative en septembre dernier : « quand je suis arrivé à la division Nord, j’ai vu des centaines de dossiers de violences conjugales en cours. Je me suis dit que ces affaires devaient être priorisées. » À la même période, le Grenelle sur les violences conjugales parvient à attirer les regards sur ce fléau qui touche 220 000 femmes chaque année. Patrice Longuet sourit : « C’est devenu la priorité du gouvernement. On est dans le bon timing ! » Au commissariat du 14e arrondissement, la brigadière-cheffe Audrey George se montre sensible à la question. Elle a donc été choisie pour prendre la tête de ce groupe spécialisé de cinq fonctionnaires.

 

Un métier d’hommes

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La brigadière-cheffe Audrey George

Audrey George comptabilise 22 ans de police. Elle nous ouvre la porte de son bureau entre deux auditions. Elle prévient qu’il faut tirer un portrait serré : les photos de ses enfants accrochées dans son dos ne doivent pas apparaître dans le champ. Puis déroule en guise d’accroche : « Quand je suis rentrée dans la police, c’était un métier d’hommes. Et même au-delà de ça, les agents n’étaient pas particulièrement sensibilisés aux violences conjugales. Récemment, les choses ont commencé à changer et on a pu observer une libération de la parole chez les femmes. Mais de notre côté, ça manquait toujours d’interlocuteurs. Car on était débordé de travail. »

Avec la création de ce pôle spécialisé, les agents ont mis un en place un protocole digne de ce nom. Déjà, les policiers doivent refuser les mains courantes, qui n’engagent pas de poursuites, afin que le dépôt de plainte devienne la norme. Ensuite, le regroupement : « Avant, les dossiers de violences conjugales étaient traités par chacun des cinq arrondissements de secteur. Aujourd’hui, tout est centralisé », explique Patrice Longuet. Un exemple ? « Si une femme vient déposer plainte au commissariat du 3e, on la prend automatiquement. Le pôle analyse le dossier et recherche d’éventuels antécédents. Si l’affaire est sérieuse, c’est lui qui poursuit les investigations. »

Nouveau protocole aussi du côté des appels de police : « Si une femme appelle le 17, nos collègues vont systématiquement procéder à l’interpellation du suspect. Avant, on sonnait, on questionnait… Aujourd’hui, on entre directement au domicile ». S’ensuit la garde-à-vue. Là aussi, « le groupe est au courant de tout ce qui se passe, vante Patrice Longuet. Nous avons la présence quotidienne d’une assistante sociale et d’une psychologue. Cela est très utile par exemple pour comprendre pourquoi certaines femmes se rétractent ou ont peur de porter plainte. »

 

« Les retraits de plaintes, c’est courant. Dans ces moments-là, on se remet en question. »

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Une autre policière affectée à ce pôle.

Le fait qu’une victime vienne retirer sa plainte n’empêche pas le parquet d’engager des poursuites judiciaires. D’ailleurs, le groupe constate que les déferrements d’agresseurs sur la base de leurs enquêtes sont aujourd’hui presque quotidiens. Mais cela n’empêche pas de se sentir démuni face à une victime manifestement sous emprise : « Les retraits de plainte, c’est courant. J’en ai eu un encore dernièrement, où la femme s’est même opposée à l’interpellation de son compagnon » raconte Audrey George. « C’est très frustrant. Dans ces moments-là, on se remet en question. Moi je me demande : qu’est-ce que j’ai raté ? C’est dur à digérer. Mais il ne faut pas en vouloir aux femmes. Elles ont besoin d’un temps nécessaire de prise de conscience. »

Dans d’autres cas, le déclic advient au commissariat. « Souvent, il y a quelque chose qui se passe en audition, assure une collègue membre du pôle. Selon nos vécus, il y a des affaires qui vont vraiment nous toucher. » Dans le cas de cette jeune policière passée par la brigade de protection de la famille, ce sont les enfants. « Moi, je suis sensible aux victimes. C’est pour cela que je ne pourrais pas travailler sur les stupéfiants, par exemple. Il y en a beaucoup dans le secteur, mais moi ça ne me plairait pas. »

 

Reconstituer chaque contexte

Sur son bureau, des photos de famille, encore, et une orchidée jaune. « C’est une des victimes qu’on a aidée qui nous l’a offerte. On allait souvent manger dans son restaurant et quelque chose n’allait pas. Il y eu une Des policiers spécialisés en violences conjugales 3enquête et son compagnon a été condamné à de la prison ferme. La femme nous a remercié en disant que c’était grâce à notre travail qu’elle avait pu franchir le cap. »

À l’inverse, Audrey George concède avoir déjà auditionné des femmes qui « exagéraient », notamment dans le cadre de procédures de divorce quand la garde des enfants est en jeu. « C’est rare, mais ça arrive. Et c’est pour cela que notre travail est important car on a enfin le temps d’élargir les enquêtes, notamment en allant interroger les proches et les voisins. Cela permet d’étayer les propos des victimes et de reconstituer chaque contexte. »

Trop tôt, en revanche, pour dresser un premier bilan d’action du pôle : « on manque de recul pour le moment », explique la brigadière-cheffe. Elle terminera l’entretien en confirmant ce qui relève de l’évidence, mais n’est jamais assez rappelé : « en tous cas, ce qui est certain, c’est qu’on reçoit des victimes de tous les milieux sociaux. »

 

Le groupe « violences faites aux femmes » à l’heure du coronavirus

Comment les cinq policiers du pôle spécialisé de la division Nord travaillent-ils sous confinement ? « On est en mode dégradé », souffle Audrey George que nous avons pu joindre par téléphone. Tous les services travaillent par demi-groupe une semaine sur deux. Et au vu du contexte, il est crucial d’identifier les dossiers urgents : « On continue à procéder à des interpellations comme en temps normal. On traite en priorité les cas les plus récents. » Le problème étant qu’en termes de violences conjugales, chaque cas est susceptible d’être urgent. Mais, malheureusement, les enquêtes débutées avant le confinement sont presque à l’arrêt : « On a l’habitude de faire des enquêtes de voisinage, de convoquer les suspects… Dans ce contexte, c’est impossible. Et c’est stressant car on n’est pas habitué à être ralenti comme cela », regrette la fonctionnaire. Elle explique que certaines femmes arrivent encore à se déplacer pour déposer plainte et que les signalements de proches et de voisins sont en hausse. Un constat identique avec les premiers chiffres dévoilés par le gouvernement. Dès la première semaine de confinement, les signalements pour violences conjugales avaient augmenté de plus de 30% en zone gendarmerie et à Paris. Tandis que sur la semaine du 6 au 12 avril, 2 000 nouvelles victimes avaient été enregistrées. ♦

 

Bonus

Les chiffres des violences faites aux femmes – Sur le site officiel du Secrétariat d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, on apprend notamment qu’en moyenne, le nombre de femmes âgées de 18 à 75 ans qui au cours d’une année sont victimes de violences physique et/ou sexuelles commises par leur ancien ou actuel partenaire intime, est estimé à 219 000 femmes. On trouve le détail de ces violences dans le rapport de l’Observatoire national des violences faites aux femmes.