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« Voir d’un nouvel œil les vacances de proximité »

Par Guylaine Idoux

Journaliste

[Série] Le tourisme après le Corona #1 – Le monde d’après ? La pandémie pourrait être en train d’accélérer une mutation déjà en marche, celle des sacro-saintes vacances. Déjà bousculée par la transition écologique, la notion même de tourisme est en train d’évoluer. Le point avec Anne Gombault, directrice du centre de recherche Industries Créatives Culture de KEDGE* et Claire Grellier doctorante**.

 

Le tourisme après le Corona (1/2) - « La pandémie peut nous aider à voir d'un nouvel œil les vacances de proximité » 2
Le village de Crillon le Brave, dans le Vaucluse © HOCQUEL A – VPA

Vous écrivez que le tourisme est un secteur conservateur. Qu’entendez-vous par là ?

Jusqu’à la fin des années 2000, l’industrie du tourisme a vécu sur ses acquis sans véritable volonté d’innover, se pensant protégée par un coût à l’entrée prohibitif et un consommateur satisfait des standards internationaux, dans l’hôtellerie notamment. Mais le numérique, l’économie collaborative et le comportement des consommateurs, en quête de sens et de durabilité, ont changé la donne. De nouveaux acteurs, comme Airbnb, ont introduit des innovations radicales, qui poussent l’industrie du tourisme à changer, même si les forces conservatrices résistent fortement.

 

Quelles sont les retombées économiques estimées du tourisme mondial ? En France ?

En 2019, le World Travel & Tourism Council estimait la valeur du tourisme à 10% du PIB mondial (soit 8 900 milliards de dollars), un secteur qui emploie une personne sur dix dans le monde. Selon la Direction Générale des Entreprises, en 2018, la France était la première destination mondiale en termes d’arrivées de touristes internationaux (89 millions), générant 67 millions d’euros et 7% du PIB.

 

Que signifie le terme d’« overtourism », mentionné dans vos travaux ?

L’overtourism, ou surtourisme en français, se produit quand le flux de touristes dépasse la capacité maximale d’accueil. La qualité de l’expérience et de vie dans la destination se détériore de manière inacceptable, tant du point de vue des locaux que des visiteurs eux-mêmes. Les destinations développent alors des stratégies de restriction de l’accès, de planification et de diversification des activités, pour redonner la place aux habitants.

 

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Une plage de Méditerranée avant le Covid – © Pixabay

Le mot « vacances » semble avoir désormais pour synonyme « voyage ». Comment en sommes-nous arrivés à ce glissement ?

Il n’y pas de glissement. Les vacanciers ne sont pas tous des voyageurs, loin s’en faut. Et inversement. La tendance actuelle est moins à la découverte et au rêve altruiste et humaniste qu’au repli sur soi pendant les vacances, avec des motivations ermites (l’appel des grands espaces inhabités), grégaires (se retrouver soi avec la foule) ou cénobites (ermitage collectif type club de vacances) comme le décrit très bien l’ethnologue Jean-Didier Urbain dans ses travaux. Les vacances se définissent d’abord par une rupture avec le travail et/ou le quotidien, mais pas forcément avec le voyage source de rencontre et d’un certain inconfort, qui implique de changer son cadre de référence.

 

Quelles grandes avancées voyez-vous poindre ces prochaines années ?

Une meilleure gestion des risques ; le développement du tourisme de proximité et une industrie de plus en plus « glocale », par exemple en diffusant un produit local au niveau mondial ; un tourisme plus responsable, plus durable, social et inclusif ; un tourisme plus créatif et innovant avec une diversification accrue de l’offre (tourisme créatif, slow tourism, staycation…) ; un renforcement du e-tourisme.

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VTTistes dans le département du Vaucluse – copyright HOCQUEL A – VPA

L’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) a-t-elle des préconisations ? A-t-elle les moyens effectifs de peser dans les évolutions à venir ?

Dans la crise actuelle, à court terme, l’OMT annonce que 96% des destinations ont introduit des restrictions totales ou partielles depuis la fin du mois de janvier et estime une perte de 20 à 30% du chiffre d’affaires pour le secteur. L’OMT veut jouer l’unité, la coopération internationale et le respect des consignes de l’OMS mais ne présente aucun plan spécifique. Elle s’aligne sur les directives internationales et communique avec « Stay home today, #TravelTomorrow ». L’organisation essaye d’user de son pouvoir politique en traitant avec les États. À moyen terme, c’est le marketing de l’offre et le comportement des consommateurs qui décideront de la trajectoire future de l’industrie du tourisme. Le changement de paradigme n’est pas acquis même s’il est souhaitable.

 

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En Grèce avant le corona – DR

D’un point de vue plus individuel, la pandémie peut-elle (doit-elle) nous amener à reconsidérer notre vision des vacances ?

La pandémie peut nous aider à voir d’un nouvel œil les vacances de proximité, par exemple, à reconsidérer la destination France quand elle avait disparu au profit d’autres pays européens grâce aux vols low-costs ; même si plus de la moitié des Français prenaient déjà leurs vacances en France. Le tourisme est lié à une envie de découverte. C’est l’une des motivations principales du voyage. Les autres motivations sont celles de l’évasion (sortir du quotidien), de la sociabilité (partir avec nos proches), de la transformation (réflexion sur soi). Des offres de micro-aventures ou de staycations (contraction de « stay in vacation ») commencent à fleurir pour proposer des expériences uniques de découverte locale. Cependant, la pandémie ne doit pas nous enfermer. La culture est une de nos fenêtres sur le monde pendant le confinement. Le voyage qui éduque et permet la rencontre avec l’autre, s’est beaucoup démocratisé : il continuera heureusement à être une aspiration pour l’avenir après le déconfinement.

 

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En balade dans les villages alentours – © HOCQUEL A – VPA

En parallèle de mon activité de journaliste, j’écris des guides de tourisme. D’un point de vue moral (et écologique), je m’interroge souvent sur le bien-fondé de cette activité. Qu’en pensez-vous ?

C’est une activité formidable d’écrire des guides de tourisme ! Il ne faut pas céder à la diabolisation du tourisme, mais plutôt contribuer à améliorer ses pratiques. Et ne pas confondre l’industrie et les touristes en faisant culpabiliser ces derniers. Le voyage est une invitation à sortir de soi et tous les conseils des guides sont les bienvenus pour nous aider à y parvenir. ♦

 

(*) Professeur de management à KEDGE Business School, Anne Gombault est directrice du centre d’expertise Industries Créatives Culture à Bordeaux et du MSc Art & Creative Industries à Paris. Depuis vingt ans, elle mène des travaux de recherche en France et à l’international sur le management de la culture et des industries créatives, dont le tourisme. Elle travaille particulièrement sur le tourisme créatif et observe actuellement l’impact de la crise du covid-19 sur l’industrie du tourisme mondial.

(**) Claire Grellier est coordinatrice pédagogique du centre d’expertise Industries Créatives Culture et doctorante en sciences de gestion à l’Université de Bourgogne sous la co-direction de Dominique Bourgeon et Anne Gombault. Son travail de thèse porte sur le comportement des entrepreneurs innovants dans le tourisme en France.

 

Bonus

  •  Avec son collègue Umberto Rosin (co-directeur scientifique du MS Management des biens et activités culturels, Università Ca’Foscari), Anne Gombault a réalisé une passionnante étude de cas sur Venise qui, au temps du corona, paie cher sa dépendance au surtourisme. L’occasion d’esquisser de nouvelles pistes d’avenir ?