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UPOP, l’anti-pensée unique

Par Nathania Cahen

Journaliste

Le philosophe Alain Badiou et Jean-Pierre Brundu - photo Diane Vandermolina

Il n’y a pas une, mais des universités populaires. Qui ont en commun de mettre des savoirs à la portée de tous, sans prérequis. À Marseille, l’UPOP propose chaque lundi depuis trois ans des conférences humanistes, en prise avec les problématiques de notre société.

La première université populaire a été fondée à Rødding, au Danemark, en 1844. Le projet venait répondre au besoin d’instruire le milieu paysan, souvent trop pauvre pour dépenser du temps et de l’argent à l’université. Aujourd’hui, le Danemark compte 79 universités populaires.

En France, les premières structures dédiées à l’éducation des adultes des milieux populaires sont les associations philotechniques. La première a été fondée à Paris en 1848 par le mathématicien Eugène Lionnet pour « donner aux adultes une instruction appropriée à leurs besoins ». À partir de 1881, les lois scolaires mises en place par Jules Ferry instaurent un enseignement gratuit, qui ne concerne évidemment pas les adultes. Les universités populaires vont dès lors s’efforcer de combler cette lacune en s’adressant à un public qui n’a pu bénéficier auparavant de « l’instruction publique ». Ainsi sont nées les premières universités populaires françaises. À commencer, en 1882, par le Cercle démocratique pour l’instruction et l’éducation du peuple, créé par Victor Bonhommet au Mans.

 

Un mouvement urbain, d’origine ouvrière

D’après Hugues Lenoir, enseignant-chercheur émérite en Sciences de l’Éducation à l’Université de Paris-Nanterre et membre du Lisec (laboratoire interuniversitaire des sciences de l’éducation et de la UPOP, l’anti-pensée unique 3communication) la première Université populaire du nom est née en 1899 à Paris. Elle s’appelait La coopération des idées. « Cette simple dénomination est à elle seule révélatrice du projet, pour ne pas dire du programme des UP. Il s’agissait à la fois d’associer les idées et les hommes d’origines sociales fort différentes, les uns issus du monde ouvrier et les autres de la sphère intellectuelle », explique Hugues Lenoir. Cette rencontre possible entre deux mondes jusque-là étrangers découle pour partie de l’Affaire Dreyfus quand, pour soutenir ce dernier, une partie du prolétariat radical côtoiera ceux que l’on appelle depuis lors « les intellectuels ». Le développement des UP sera fulgurant : 15 à la fin de 1899, 116 en 1900, 124 en 1901 et 230 au total jusqu’en 1914. Elles compteront environ 50 000 adhérents, quelques dizaines pour les unes et quelquefois un millier comme à L’Émancipation du 15e arrondissement à Paris. Ceux qui les fréquentent sont des hommes et des femmes, parfois en famille, de milieux divers : employés, petits bourgeois, ouvriers, militants… Il s’agit d’un mouvement plutôt urbain, développé d’abord à Paris qui en comptera 38, puis en banlieue où elles seront au nombre de 31 et une soixantaine d’autres dans les villes industrielles de moyenne importance. Environ 80% d’entre elles sont une initiative d’origine ouvrière. Aujourd’hui, une soixantaine d’universités populaires mailleraient l’hexagone.

 

Des cafés-repaires de Mermet à l’UPOP de Marseille
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Jean-Pierre Brundu. Photo Michel Raphaël

À priori, rien ne destinait Jean-Pierre Brundu à prendre un jour la tête d’une université populaire. Et pourtant. Sans diplômes mais bardé d’une vaste culture maison, ce provençal pure souche s’est lancé dans cette aventure éducative une fois sonnée l’heure de la retraite. « Expert en généralités, avide de lectures et de savoirs à la façon d’un vampire », il déroule un long CV de self-made man qu’il fait remonter à un père chaudronnier convaincu de la valeur des diplômes et du rôle essentiel de la cravate pour accéder au pouvoir. Mais à 17 ans, le jeune Jean-Pierre préparait les commandes dans une supérette Casino. Il n’en restera pas là et aura une carrière bien remplie.

L’émission « Là-bas si j’y suis » est pour beaucoup dans son passage à l’acte. En septembre 2005, en parallèle de l’émission qu’il anime sur France Inter, Daniel Mermet lance l’idée des Cafés Repaires : « Dans votre village, dans votre quartier, il y a sans doute d’autres auditeurs, alors pourquoi ne pas se retrouver autour d’un verre pour refaire le monde ? Et surtout, les Repaires, c’est bien plus fort que tous les réseaux sociaux du monde, puisqu’on peut se voir en vrai. De la Terre de Feu à Vladivostok en passant par les Caraïbes ou un patelin de campagne, chaque recoin du monde peut accueillir un Repaire. Si aucun n’existe à proximité de chez vous, rien de plus simple que de le créer. Pour cela, il vous suffit de trouver un bistrot accueillant. Ensuite, prenez contact avec l’équipe de Là-bas pour nous communiquer vos coordonnées et pour inscrire la date de la prochaine rencontre à l’agenda. Puis à vous d’animer les rencontres, d’organiser les débats, le temps de paroles, les sujets, les invités… ». Quelque 70 cafés-repaires existent aujourd’hui encore à travers la France, dont une poignées en PACA.

 

Une saison 2020-2021 foisonnante avec 36 intervenants

Séduit par ce principe, Jean-Pierre Brundu décide de créer un café-repaire à Aubagne en 2014. Mais il n’y a pas foule à la conférence hebdomadaire. Trois ans plus tard, l’Upop déménage à Marseille et fait son nid du côté de la Canebière. Avec succès.

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Photo Michel Raphaël

La nouvelle saison annonce la venue de 36 intervenants et non des moindres, tous universitaires, enseignants-chercheurs ou experts reconnus dans leurs domaines. « Le réseau s’est tissé petit à petit. Au début, on tire le fil de la pelote. Et désormais il ne se passe plus un jour sans que je ne reçoive une candidature spontanée », remarque Jean-Pierre Brundu. Ce dernier privilégie la diversité et le changement, et fait en sorte que les deux tiers de ses conférenciers soient des nouvelles têtes. Ceux-ci prennent généralement beaucoup de plaisir à se prêter à l’exercice et, souvent, se disent heureux de rencontrer un public « non-captif ». « Ils sont parfois intimidés même, demandent si ce qu’ils ont fait était bien ».

Thème de cette nouvelle saison : les inégalités, envisagées tout au long du cycle dans les sept disciplines retenues – économie, histoire, langage, philosophie, sciences, sociologie et urbanisme.

 

Gratuit pour ceux qui n’ont pas les moyens

Le public de 110 adhérents se compose en majorité de retraités, et de femmes à plus de 60%. L’adhésion se monte à 30 euros, mais la gratuité est acquise à celles et ceux qui n’en ont pas les moyens. Chaque conférence réunit de 60 à 100 personnes à la Casa Consolat mais lors de la venue du sociolinguiste Médéric Gasquet-Cyrus en septembre 2019, plus de 150 personnes se sont pressées dans la petite salle (nota bene, il revient au mois de mars !). Ce qui n’est malheureusement plus imaginable avec l’épidémie de Covid, qui a fait tomber la jauge à une cinquantaine de places.

UPOP, l’anti-pensée uniqueL’Upop est engagée politiquement ? « Mais oui, c’est de la politique. Cela amène les gens à se débarrasser de la pensée unique, à se poser des questions et à réfléchir par eux-mêmes ». Le débat est un moment important, « et souvent les moins avertis posent les questions les plus pertinentes », relève Jean-Pierre Brundu. Fort du succès de son UFOP, ce dernier espère pouvoir bientôt changer d’échelle, et disposer d’une salle plus grande à la Cité des associations ou dans la fac de droit voisine. Ce serait l’occasion rêvée de rajeunir l’auditoire ! ♦

 

Bonus
  • Les conférences de l’Upop – Tous les lundis à 19h, sur le mode un invité – un exposé -un débat – un verre ensemble. Toutes les conférences sont filmées et mises en ligne. Soit aujourd’hui une bibliothèque de 200 interventions disponible pour tous. Les trois prochaines conférences seront tournées vers l’urbanisme. Avec l’architecte Corinne Vezzoni, « Regards sur la ville », l’architecte Olivier Bedu « Fréquenter et habiter l’espace au quotidien», et Patrick Lacoste, urbaniste et cofondateur de l’association marseillaise Un centre-ville pour tous, « la fabrique des ségrégations spatiales ». Le site de l’UPOP Marseille déroule le programme de l’année avec toutes les précisions voulues.

 

  • À la radio aussi – On peut compléter ce cycle de conférences en écoutant l’émission L’Agora que Jean-Pierre Brundu anime sur Radio Galère tous les mardis de 18 à 19h.