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Réparer, embellir, transformer et transmettre la ville

Par Matthieu Poitevin, le 10 avril 2021

Architecte *

Friche Belle de Mai @DR

[tribune] La ville à venir sera plus belle, plus poétique. C’est un vœu évidemment. Pas si simple que ça de le réaliser car il nécessite de changer radicalement de focale. Mais des architectes y travaillent.

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Matthieu Poitevin @DR

On considère la ville comme du foncier. Ce foncier doit permettre à celui qui le vend de s’enrichir et au promoteur de s’enrichir aussi. Dès lors, il faut bien que quelqu’un paie. Le fait est que c’est toujours au détriment de l’usager. Lui en gros, on s’en tape. On lui fabrique le produit le plus standard possible, on l’enrobe de marketing bidon et on lui vend une Dacia au prix d’une Ferrari. Et s’il n’achète pas, ça n’est pas un problème, un autre le fera.

 

La ville, ce temple du cynisme

Ce Système, qui éradique toute trace d’un passé pour la simple raison qu’il n’est pas rentable, a érigé la ville en temple du cynisme. C’est devenu insupportable. Nous avons laissé construire des logements plus insipides les uns que les autres au détriment des usagers. Et au profit des propriétaires fonciers et des énormes boîtes de promoteurs. Ce faisant, on a défiguré les villes et leurs caractéristiques propres au profit de produits génériques.

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Photo du film de Spielberg, Ready player one @DR

Si nous devions faire une comparaison, nous pourrions dire que les logements de ces 20 dernières années sont à l’architecture ce que le Babybel et au fromage ou ce que la Knacki est à la saucisse. Le fait est que, même s’ils résistent encore, les vendeurs de saucisses immobilières ont fait leur temps. Certains promoteurs l’ont bien compris et pensent déjà leur métier autrement…

On ne peut plus effacer les traces de l’histoire et surtout éradiquer l’identité d’un quartier. On doit faire avec ce qui est fait et a fait une ville – ses racines, ses récits… Et transformer les architectes en jardiniers du minéral pour laisser le temps à la pierre, au béton, au bois et au verre de pousser.
En clair, si nous parvenons à résoudre la question du prix du foncier, nous ouvrirons la porte à plus de qualité. C’est donc un juste retour des choses. Après l’abandon de la ville au privé, il faut que le public reprenne ses responsabilités.

 

La ville inspirante a su rester informelle
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Le slum Dharavi à Mumbaï @DR

Est-ce qu’il existe une ville idéale ? Je ne sais pas, d’ailleurs j’en ai un peu marre de tous ceux qui prétendent tout savoir sur tout, tout le temps ; où est la part d’intuition ? Où est la part d’aventure ou de risque pour celui qui prétend tout savoir ?
Il y a des bouts de villes sans doute par-ci par-là, loin de France en fait. Ce sont les villes à qui on a laissé le temps de se fabriquer autrement, en dehors du profit foncier, en dehors des planifications urbaines.

La ville inspirante est celle qui a su rester informelle, celle qui a su échapper aux fourches caudines de la ville rentable héritée de la charte d’Athènes. Celle qui permet des accidents, des collusions pour que le temps puisse trouver un coin de refuge et se faire oublier pour se reposer et construire son nid.
La ville inspirante vient peut-être de ces villes-cabanes qui parviennent, au prix d’un instinct de survie inouï, à devenir prospères et offrir des espaces publics réellement gratuits et pas assujettis à des terrasses payantes. Je pense à Dharavi, ville dans la ville à Mumbaï par exemple – sans faire l’apologie des taudis. Et à Athènes aussi.

 

Faire mieux plutôt que faire plus

C’est d’abord ne pas avoir peur du vide, laisser de la place pour que les choses puissent advenir. Privilégier les circuits courts, avoir conscience de l’empreinte carbone de nos actes. Retrouver le goût des choses à taille humaine, même si elles peuvent parfois déranger. Les plans d’urbanisme ne proposent plus de rues, plus de mitoyenneté, plus de rez-de-chaussée avec des commerces de proximité. Les vis-à-vis sont bannis, pourtant ils peuvent amener du bon et de la distraction parfois, s’ils sont bien pensés.

Pour dire les choses simplement, faire mieux c’est d’abord construire pour ceux qui vivent la ville, comprendre l’identité d’un lieu et la magnifier. Il faut absolument faire des logements plus grands et des espaces de rencontre plutôt que des espaces partagés que personne ne partage. Je rêve d’une ville où le plaisir de l’intime et du public serait tel qu’ils rendraient les réseaux sociaux complètement obsolètes.

 

Réparer plutôt que construire
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Quartier de Séoul @DR

La ville a été tellement méprisée pendant tant d’années, y compris par les architectes qui se sont battus en faisant du dumping sur leurs honoraires et en inventant des produits standardisés. Il est temps d’en prendre soin, comme d’une plante abîmée mais pas encore tout à fait morte.

Il faut faire avec ce qu’il y a. Arranger, étendre surélever, recomposer… ce qu’on voudra. Mais on est allé tellement loin dans la bêtise qu’il faut retrouver le sens des choses, l’essentiel. Il ne s’agit pas de faire de l’architecte un taxidermiste, mais de lui permettre de comprendre sa valeur. Il ne parviendra à s’affranchir de l’esclavage de la commande telle qu’elle lui est formulée aujourd’hui qu’en se libérant du poids et de l’inertie de la technocratie et des normes.
L’histoire ne peut pas être normalisée, elle se raconte et s’apprend. C’est en apprenant de la ville et de son histoire que nous parviendrons à lui redonner sa liberté.

 

Si Marseille m’était confiée…

Comme ça, en permettant tout à la seule condition d’en faire encore plus : plus de place et de places, plus de terrasses, plus de jardins, plus de surfaces, plus de matériaux biosourcés, plus d’intelligence, plus de générosité, plus de considération pour les gens et donc moins de saucisses !! Il faut faire de chaque projet un cas particulier et stopper la ville générique. Il faut surtout montrer la voie.

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Le Cube de la Friche Belle de Mai @DR

Je commence par m’attaquer à Noailles, ce quartier est le cœur de Marseille, il a été meurtri, il doit devenir exemplaire et démonstrateur. Je continue par la ville qui n’est pas constituée. Et rattache la trame de la ville constituée à la Valentine et aux quartiers nord, oubliés mandat après mandat. Puis je répertorie toutes les friches remarquables pour en faire des programmes mixtes et expérimentaux. C’est en les augmentant qu’on comprendra l’avenir de nos villes. Je transforme toutes les routes perchées sur des poteaux de béton en de gigantesques jardins volants.

Et ça n’est que le commencement. J’indique ainsi le sens des choses pour ensuite laisser faire…

 

Une réflexion internationale

Pour toutes ces raisons, je convoque en mai, à Marseille, « la plus grande agence internationale d’architectes », avec sept villes représentées (Nantes, Strasbourg, Saint-Étienne, Lille, Marseille mais aussi Athènes et Beyrouth). Mais pas Paris, pour enfin sortir du jacobinisme de notre pays. Avec 70 acteurs et autant de spectateurs. En habitant le temps d’une journée une friche magique vouée à être détruite et prouver ainsi que lorsqu’un lieu est habité, il est vivant.

Les ambassadeurs et leurs invités devront exposer un site qu’ils défendent, exposer la problématique qu’ils veulent développer et proposer un projet concret à la fin de la journée. Le temps des déclarations d’intention doit laisser la place à l’action ? Nous avions imaginé un think tank, nous ferons un do tank !

 

Marseille, redevenue terriblement attractive
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Les anciennes Halles Slimani, Marseille @DR

Détruire les Halles Slimani après cette journée reviendra à arracher de la terre un bout de vie. Et puis cette nouvelle municipalité réveille aussi des ambitions et des ardeurs. Elle réveille en moi le volcan que certains voulaient endormir.
Je voudrais dire que je suis fier d’être marseillais, non pas pour l’OM ou son folklore édulcoré, mais parce que cette ville est redevenue terriblement attractive et qu’elle a tout pour devenir la capitale de la ville informelle.
Ainsi chaque année. Elle accueillera non plus la plus grande agence, mais le plus grand atelier public de la ville des possibles.
Imaginons qu’Avignon, c’est le théâtre. Arles, la photo. Cannes, le cinéma et les promoteurs. Pourquoi Marseille ne deviendrait-elle pas la ville de l’architecture vivante ? Je ferai tout pour ça. ♦

 

* Matthieu Poitevin.  Est né, vit et travaille à Marseille. Produit où on l’invite. Professeur d’architecture. Créateur de l’agence Caractère Spécial et de l’association « va jouer dehors ». Président de la Scic « la main 93, Foncièrement culturelle ».
A fait de la phrase de Mallarmé « peindre non pas la chose mais l’effet qu’elle produit » sa devise pour la vie.
Ses principales références sont : la cité manifeste, Mulhouse. La friche la Belle de Mai à Marseille. Le CNAC (Centre national des arts du cirque) à Châlon-en-Champagne
À venir : Le grand T, à Nantes.

 

 

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