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À l’œuvre pour un habitat décent

Par Nathania Cahen, le 9 décembre 2019

Journaliste

@Compagnons Batisseurs Provence

Habitat dégradé, précarité énergétique, mal-être chez soi : autant de maux auxquels Les Compagnons Bâtisseurs s’efforcent de remédier à coups de pinceaux et de conseils. Avec un principe de base : associer aux travaux les personnes aidées. Reportage à Marseille.

 

À l’œuvre pour un habitat décent
Eliott et Paulette.

Depuis le mois de septembre, le petit appartement de Paulette M. s’anime deux fois par semaine. Ce sont les jours où Eliott Sessou, salarié des Compagnons Bâtisseurs, vient avec son matériel poursuivre le rafraîchissement des lieux. Privée de l’usage de ses jambes, l’octogénaire vit depuis 2017 cloîtrée entre la chambre-salon et la cuisine du petit T2 qu’elle occupe depuis 46 ans dans le centre de Marseille (quartier Lodi, dans le 6e). Et qui n’a été refait qu’une fois, il y a 27 ans, par son frère. C’est dire si les tapisseries ont vécu. « Mais je ne veux pas qu’on touche celle de l’entrée avec les palmiers, c’est ma fille qui l’avait choisie », insiste la vieille dame.

Le chantier a démarré en septembre, après un diagnostic de l’ergothérapeute qui a fait des propositions (un dispositif pour faciliter les shampoings et une rampe dans la salle de bains) et quelques rendez-vous avec Paulette, pour discuter de ses envies et de ses idées. Elle a finalement choisi une peinture parme pour le salon et une nouvelle couche de bleu dans la cuisine. « Plus de menues réparations, pointe Eliott, comme remettre une porte en place, réparer le flotteur de la chasse d’eau, une prise de courant arrachée… » Le tout dans une bonne ambiance café-parlotte auxquelles participe l’aide-ménagère, où il est question de politique, de l’OM, et du temps qu’il fait.

« C’est mon assistante sociale qui a pensé aux Compagnons Bâtisseurs, explique la retraitée d’une délicieuse voix flûtée. Elle a jugé qu’il serait bon pour mon moral de refaire un peu l’appartement ». Elle se réjouit, les travaux seront terminés pour les fêtes de Noël, « mais ça va me faire drôle quand Eliott ne sera plus là car il travaille bien et il est sympathique ». Eliott Sessou a rejoint l’association au mois de mars. « Avant je faisais la même chose, de l’intermédiation locative, mais ailleurs », précise le jeune homme, 29 ans. « Ce qui me plaît ? J’aime le travail manuel mais ici, il n’y a pas la dimension rentabilité. Et j’apprécie le côté transmission, apprendre à des gens comment faire ou faire ensemble ».

 

Un effet sur la désespérance

C’est Nathalie Castan qui supervise le projet « personnes âgées ». Ancienne prof d’histoire-géo, elle a rejoint les Compagnons Bâtisseurs en 2002, parce que très bricoleuse, parce que tentée par autre chose aussi. « Je n’ai jamais eu de regrets », assure-t-elle. Elle a commencé par travailler sur des chantiers comme animatrice technique, avant de devenir chef de projet, puis référente.

À l’œuvre pour un habitat décent 4Ce volet expérimental a été monté il y a un an, suite aux requêtes, toujours plus nombreuses, de familles ou de travailleurs sociaux pour des personnes âgées en grande précarité, sans les ressources nécessaires pour améliorer leur lieu de vie. Et en l’absence de dispositif institutionnel. S’il est difficile avec ce public d’appliquer le principe de l’Auto-Réhabilitation Accompagnée (ARA), pilier de la démarche des Compagnons bâtisseurs, un biais a été trouvé : « Nous voulons toujours valoriser et associer la personne aidée aux travaux entrepris : définir ce qu’il faut améliorer, choisir les couleurs, faire des recherches Internet, dresser la liste des fournitures nécessaires, préparer une petite collation… » Nathalie Castan relie ces travaux d’embellissement à leur impact sur la personne : « À Aubagne, nous sommes intervenus dans un appartement qui n’avait pas été rénové depuis 30 ans. Le résultat se voyait autant sur les lieux que sur ce monsieur soudain rayonnant, plus ouvert. Il y a un effet sur la désespérance. » Seul souci, le financement de cette action ciblée personnes âgées. La compétence incombe au Département, qui investit essentiellement dans les aides techniques type barres de maintien ou déambulateurs. Heureusement il y a eu un prix du fonds de dotation Qualitel, des aides de quatre caisses de retraite complémentaires dont AG2R, sans oublier la Fondation Abbé Pierre qui veille. Il n’empêche, des dossiers sont en attente.

 

Partenaire plutôt que prestataire
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Anne-Claire Bel, directrice de l’association PACA.

Implantée dans 13 régions (métropole et outre-mer), l’association nationale des Compagnons Bâtisseurs mène depuis 1957 (bonus) des projets d’amélioration de l’habitat et d’accompagnement des familles en situation de précarité. La branche Provence, créée en 1979, fête ses 40 ans cette semaine. Elle réalise des éco-diagnostics au domicile de personnes en situation de précarité énergétique, ou des diagnostics dans le cadre de la permanence d’accès aux droits liés à l’habitat… qui peuvent déboucher sur les fameux chantiers d’Auto Réhabilitation Accompagnée (377 en 2018 pour la région Provence). « Nous sommes dans une démarche participative, explique Anne-Claire Bel, la directrice. Nous voulons imbriquer étroitement le faire et le faire ensemble, mettre les habitants au cœur de la problématique, leur mettre des outils entre les mains et les accompagner. Nous mettons un point d’honneur à agir comme des partenaires plutôt que des prestataires ». Sans oublier la dimension juridique : « Nous informons les personnes que nous rencontrons de leurs droits. L’absence de ventilation ou une défection de chauffage relèvent de la non-décence. Il est nécessaire de rappeler leurs obligations aux propriétaires, d’engager si nécessaire une médiation avec ceux-ci ». Rappeler également leurs obligations aux locataires (en vertu du décret n°87-712 du 26 août 1987) travaux pour lesquels les Compagnons Bâtisseurs donnent un coup de main le cas échéant. L’association accompagne essentiellement des locataires mais parfois aussi des propriétaires-occupants très modestes.

 

Fabriquer des étagères, acheter un meuble…

À l’œuvre pour un habitat décent 6Ce sont bien souvent les travailleurs sociaux ou des associations qui saisissent les Compagnons Bâtisseurs sur des problèmes de non-décence, de précarité énergétique, ou encore des difficultés (manque de moyens ou tout simplement d’énergie) à s’approprier un logement après un deuil ou un divorce. Les coups de pouce sont variés : fabriquer des étagères, acheter un meuble et déchiffrer les plans pour le monter, repeindre une chambre avec les enfants… « Nous faisons du sur-mesure, avec l’objectif que les personnes se sentent bien chez elles ». Des réunions thématiques (environ 180 par année) sont également organisées pour inciter les gens à sortir de chez eux : bien se chauffer en hiver, apprendre à fabriquer des rallonges électriques ou une peinture naturelle à base de yaourt, réussir une mosaïque, lutter contre les punaises de lit…

Les animateurs et chargés de mission des Compagnons Bâtisseurs touchent souvent la misère du doigt. L’habitat dégradé n’est pas rare loin s’en faut, et il est parfois délicat de rentrer dans l’intimité des gens. « L’effondrement du 5 novembre n’est que la partie émergée de l’iceberg, commente Anne-Claire Bel. C’est une réalité, qui n’est pas propre à Marseille. Je me souviens d’une petite fille qui m’avait fait visiter sa chambre à Draguignan : une cave en bas d’un escalier en colimaçon, dont un mur s’était affaissé. Nous faisons régulièrement des signalements aux services municipaux concernés ». Engagés les Compagnons Bâtisseurs ? ♦

 

Bonus
  • À l’origine des Compagnons Bâtisseurs – La création du mouvement remonte à la fin de la seconde guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide. Des millions de personnes originaires des pays de l’Est viennent trouver refuge en Allemagne et en Autriche. En 1953, le père fondateur Werenfried Van Straaten fait appel à des étudiants pour aider les réfugiés à construire des logements. Cet appel donne naissance aux Compagnons Bâtisseurs. En France, le mouvement voit le jour en 1957. De jeunes volontaires participent alors à des chantiers castors (des ouvriers qui construisent leur maison). Petit à petit, le mouvement va grandir et se structurer. Aujourd’hui, 9 régions comptent des Compagnons Bâtisseurs, à repérer sur cette carte avec leurs antennes locales.

 

  • Une antenne très féminine à Marseille – Elle compte 32 salariés et 6 volontaires (service civique ou volontariat européen). 4 des 5 chefs de projets sont des femmes, séduites par ce projet global, à la croisée du technique et du social. Dans les rangs, une ancienne architecte, une ex directrice de centre social, l’ex salariée d’un bureau d’étude…
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  • 5 chantiers solidaires pour les 40 ans de l’association – Avec l’aide des Bricos du Cœur : réaménagement de la cuisine de l’association Destination familles et rénovation du local de l’association « Vie et racine » à Marseille, aménagement de la boutique solidaire « D’une rive à l’autre » à Grasse, travaux divers à l’école associative Galilée, à Saint-Maximin », peinture du local de centre social La Fenêtre à Avignon.

 

  • Les aides financières – Elles proviennent du public : EPCI (établissements publics de coopération intercommunale), de la CAF et la MSA, des collectivités locales et régionales… Mais aussi du privé avec des subventions des fondations Bruno, Abbé Pierre, Macif, et Fondation de France, ainsi que certains bailleurs sociaux.

 

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