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Réinsérer les femmes cabossées par la vie

 

On pourrait croire que Manosque, berceau de Jean Giono et de Pierre Magnan, est un repaire de gens heureux. Ce n’est pas vrai pour tous, notamment des femmes isolées ou précaires. L’Atelier des Ormeaux, créé par Christine Peltier, fait un travail incroyable depuis 1994, entre chantier de réinsertion pour les femmes cabossées par la vie et hébergement pour les victimes de violences conjugales. Rien d’innovant dans leur démarche mais une multiplication d’actions qui font leurs preuves.

 

Malika a 35 ans lorsqu’elle se fait piéger par son mari. Il lui confisque ses papiers lors de leur arrivée à Alger, des vacances lui disait-il. De bains de mer et de repas de famille, il n’en est rien. L’homme a pour dessein le divorce, procédure en sa faveur en Algérie. Quand elle réalise la mascarade, Saïda veut s’enfuir, retourner en France. En 2013, elle débarque à Manosque, chez un membre éloigné de sa famille. Sans un sou en poche. La jeune femme se terre pendant un mois, jusqu’à ce qu’elle pousse la porte de l’Atelier des Ormeaux, où elle est accueillie « à bras ouverts ». Elle intègre l’un des sept appartements de L’Oustaou, réservés aux femmes ayant subi des violences conjugales. Depuis 2006, 200 femmes et autant d’enfants sont passés entre les murs de ce CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) qui comprend également un accueil de jour. Souvent, leur situation est liée aux vagues migratoires ou une arrivée récente avec, en fond, un chômage autour de 11% dans le département.

 

Mettre à l’abri les femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants

Quand elles débarquent à l’association, ces femmes n’ont plus rien. Ni argent de côté, ni dignité. « La plupart étaient totalement dépendantes de leur compagnon », se désole Marie-Claude Breney, éducatrice et coordinatrice du CHRS. Elle rappelle que depuis début 2019, une femme meurt tous les deux jours quand c’était tous les trois jours en 2018. La première mission de l’association est de les mettre à l’abri, avec leurs enfants. L’adresse, un immeuble ancien donnant sur cour, est secrète. Le portail, imposant, est toujours fermé à clé. Une fois en sécurité, les ‘’dames’’, comme on les appelle ici, peuvent commencer à lâcher-prise. À ne plus être sur le qui-vive.

 

Renforcer l’estime de soi

Pour se libérer de l’emprise, mais aussi de la honte et de la culpabilité, le chemin est très long. Sortir de cet état est d’autant plus complexe que se mêlent des sentiments contradictoires. Elles ont peur mais, en même temps, sont amoureuses, n’ont pas envie de renoncer à leur rêve de famille idéale, craignent le vide et l’inconnu. Vulnérables et isolées, elles ont une estime d’elles-mêmes proche de zéro. Pour chaque dame, un accompagnement personnalisé est mis en place : groupe de parole, atelier de soins esthétiques, rencontre avec les psy du CMP (Centre médico-psychologique), accompagnement chez le médecin ou l’avocat.

Leur lente reconstruction passe également par des petites actions. « Tous les matins, un café est organisé par nos éducatrices, qui font elles-mêmes la vaisselle, obligeant les dames à rester assises. Ce qui est très compliqué pour elles ! Cette initiative peut paraître anodine mais les mamans apprennent à être servies », souligne Marie-Claude qui évoque également l’impact des sorties culturelles. « Notre sortie fétiche est la maison de l’exploratrice Alexandra David-Neel à Digne. C’est un choc pour elles de découvrir cette femme partie à la découverte du monde, qui se faisait envoyer de l’argent par son mari ! ».

 

Puis les accompagner vers l’autonomie
Atelier des Ormeaux pour les femmes dans la précarité 7
Les César ont couronné un film choc sur les violences conjugales : « Jusqu’à la garde », de Xavier Legrand.

La mission de l’association est enfin d’aider ces femmes à devenir autonomes. Cela passe par la stabilisation de leur situation administrative (ouverture des droits à l’assurance maladie, RSA, Pôle Emploi…), mais aussi des entretiens éducatifs pour vivre leur parentalité. « Elles culpabilisent vis à vis de leurs enfants pour être restées auprès d’un père violent – bien souvent elles le quittent pour eux – et en même temps, elles ont des difficultés à être mères ». Tout est mis en œuvre pour qu’elles tissent des liens avec leurs enfants. « Mais parfois elles sont tellement en difficulté qu’elles sont incapables de s’en occuper », se désole Marie-Claude. Les enfants, de leur côté, sont accompagnés par les psy du CMPI (Centre médico-psychologique infantile). « 99% présentent des troubles. Ils ont assisté aux violences quand ils n’ont pas eux-mêmes été victimes de violence », détaille l’éducatrice, qui souligne que ces enfants sont de futurs hommes et femmes. Il ne faudrait pas que l’histoire se répète.

 

De six mois à trois ans pour se reconstruire

Les mères restent à L’Oustaou le temps d’une reconstruction qui peut prendre de six mois à trois ans. Car certaines pathologies comme des troubles psychiatriques ou le cancer peuvent s’ajouter à leurs problèmes. Parfois, hélas, des femmes, encore sous emprise, repartent vivre chez leur compagnon. Compliqué de se débarrasser de la culpabilité et de la peur. « En 2018, nous avons été très ‘’performantes’’, une seule femme est repartie chez elle. Mais depuis janvier, deux nous ont déjà quitté », déplore Marie-Claude.Il n’est pas dit qu’elles ne reviendront pas. Une, deux fois, parfois plus. C’est arrivé à plusieurs reprises.

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Les couturières à l’œuvre @Atelier des Ormeaux

Malika, elle, a eu besoin d’un an et demi pour se remettre sur pied. Récupérer ses papiers, divorcer, apprendre le français, monter un dossier pour obtenir un appartement HLM et, surtout, reprendre confiance en elle. Un long chemin avec l’Atelier – sa « nouvelle famille » – au terme duquel elle a intégré l’atelier de couture des Ormeaux alors qu’elle n’avait jamais cousu ni même travaillé de sa vie.

Dans cet atelier, installé au CCAS (Centre communal d’action sociale), douze dames s’activent sur leur machine à coudre. Elles réalisent des travaux de commande : rideaux en tissus techniques, costumes pour les établissements scolaires ou les écoles de danse, ameublement pour le luxe. Mais aussi une ligne de maroquinerie écoresponsable réalisée avec du textile recyclé ou des bâches évènementielles en bon état. Ces femmes cumulent plus ou moins de difficultés sociales et familiales (souvent seules avec charge d’enfants), de mobilité (pas de permis), de santé, de logement, d’endettement. Et la moitié a vécu une longue période d’inactivité. L’Atelier des Ormeaux leur propose un contrat de quatre mois renouvelable jusqu’à deux ans et payé le SMIC.

 

La couture comme support d’insertion
Atelier des Ormeaux pour les femmes dans la précarité
Halima devant la boutique. @Atelier des Ormeaux

La couture leur permet « de se remettre en selle et de réintégrer le monde du travail avec les droits mais aussi les devoirs que cela comporte, souligne Sylvie Le Breton, responsable du chantier d’insertion. On travaille avec elles tous les savoirs dont le savoir-être : venir à l’heure à l’atelier, respecter les règles de sécurité, travail bien fait… » En plus des 26 heures par semaine, les dames bénéficient d’un accompagnant socio-professionnel pour résoudre leurs freins à l’emploi comme le logement, la mobilité ou la garde des enfants.

Sur les 23 dames accompagnées en 2018, dix ont eu une sortie ‘’positive’’ : six  avec un job en CDI ou une création d’entreprise, quatre avec une formation qualifiante ou un permis de conduire… Les autres travaillent encore à l’atelier ou, malheureusement pour quatre d’entre elles, sont au chômage. « On essaie de faire notre maximum mais chacune est partie prenante de son évolution. On l’accompagne, on ne fait pas à leur place. Le but étant les unes et les autres soient de plus en plus autonomes », précise Sylvie Le Breton.

Malika, elle, a été embauché en CDI au bout de deux ans par l’Atelier de couture. Elle est en charge de la fabrication des sacs en bâche publicitaire et se frotte à la vente en tenant régulièrement la boutique De Filles En Aiguilles où sont vendus tous les modèles de l’atelier. La jeune femme de 41 ans est en train de passer son permis et projette une formation informatique. En lui faisant confiance, l’Atelier lui a donné des ailes pour avancer. « Je ne pensais pas que j’irais si loin ».

 

Bonus
Atelier des Ormeaux pour les femmes dans la précarité 3
Une des très belles créations de l’Atelier des Ormeaux @Atelier des Ormeaux
  •  La ligne de maroquinerie en bâche recyclée est vendue également sur le site Métamorphose, réseau créé entre 5 ateliers d’upcycling pour valoriser la filière, échanger pratiques et modèles, réinsérer les femmes éloignées de l’emploi.
  • Le Centre d’hébergement L’Oustaou accueille également des victimes de violences intrafamiliales, des filles qui sont violentées par leur mère. Situation qui existe de plus en plus.

 

  • L’Atelier des Ormeaux, c’est aussi un accueil de jour pour 600 à 700 personnes par an, avec un coin pour se réchauffer, une douche, des colis alimentaires, des encas pour ceux qui n’ont pas la possibilité de cuisiner, des bons laverie, un écrivain public, des ateliers cuisine, des sorties culturelles et des rendez-vous possibles avec l’assistante sociale et  le psychiatre. C’est enfin un chantier d’insertion pour les hommes avec, comme support, l’entretien des espaces verts et, comme clients, des collectivités locales, des entreprises et des particuliers.

 

  • Les besoins et un contact tél. : 04 92 87 05 07

 

  • Plus de moyens pour travailler avec les auteurs et pas seulement les victimes. « Ils ont très souvent les mêmes fragilités : enfance maltraitée, placement en foyer… , confie Marie-Claude. Il serait bien de traiter le couple en même temps ». C’est le cas à Besançon et Vesoul, villes qui enregistrent une baisse du taux de récidive des violences conjugales
  • Plus de moyens pour salarier une éducatrice à L’Oustaou qui resterait le soir auprès des mamans. « Ce temps est précieux. L’entrée dans la nuit est toujours une phase difficile », ajoute Marie-Claude, qui aimerait également pouvoir embaucher une éducatrice jeunes enfants et un psychomotricien.
  • Plus de moyens pour rénover la cour de L’Oustaou avec notamment des jeux pour les enfants.

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