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Mon correspondant a 90 ans !

Par Agathe Perrier, le 28 janvier 2020

Journaliste

Rose-Marie entourée de ses deux correspondants, Océane et Anthony © AP

26 élèves de 5e du collège Lakanal d’Aubagne entretiennent une correspondance. Rien d’exceptionnel jusque-là. Sauf que ces échanges concernent non pas des ados de leur âge, mais des seniors ! Une initiative de leur professeure de français pour travailler leur orthographe et rompre par la même occasion la solitude des personnes âgées. Et tout le monde s’est pris au jeu.

 

Un petit groupe dans un des couloirs du collège Lakanal dénote en ce mardi après-midi. Dans le brouhaha ambiant, la petite vingtaine d’hommes et de femmes semble un peu perdue. « Crie pas », lance un adolescent à une de ses camarades (trop) bruyante. « Y’a des vieux » – on regrettera juste le manque d’élégance de ce jeune homme.

Si ces seniors sont là, c’est afin de rencontrer pour la deuxième fois leurs correspondants. Un collégien, parfois deux, avec lequel ils échangent depuis leur première entrevue en octobre. « Ça a été un moment magique », se souvient Murielle Godin, professeure de français à l’origine de ce contact intergénérationnel. « Cette classe d’habitude turbulente a été transformée. Les élèves étaient devenus des enfants avec des papis et mamies. On a senti aussi beaucoup d’émotions chez les seniors ».

Une « magie » qui a de nouveau opéré lors de ce second rendez-vous. Les lettres envoyées pendant deux mois n’y sont pas pour rien. Elles ont créé de vrais liens entre ces duos improbables.

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Une partie des binômes réunis au collège Lakanal en janvier © AP

L’écriture contre la solitude

Depuis trois ans qu’elle enseigne dans l’établissement aubagnais, Murielle Godin a pris l’habitude de monter des projets avec ses classes de 5e. Des actions en faveur de SDF d’abord, puis pour des mamans dans le besoin et enfin des personnes âgées. « C’est en voyant à quel point mes enfants sont heureux de recevoir une carte postale de leur grand-mère que j’ai eu l’idée de reproduire la même chose avec ma classe », explique-t-elle. Ne restait plus qu’à trouver les fameux papis et mamies volontaires. La mise en relation a été rendue possible par le Centre communal d’action sociale (CCAS) d’Aubagne, qui mène des actions auprès de ce public.

La rencontre avec les collégiens a eu lieu lors de la « Semaine bleue », dédiée aux personnes retraitées et âgées (bonus). « On a enchaîné dans les jours qui ont suivi avec les premiers échanges. Les élèves ont fabriqué des cartes, rédigé des mots et on les a corrigés ensemble. Car le but premier de cet exercice est de les faire travailler sur l’écriture », souligne la professeure. Et sortir les seniors d’une potentielle solitude. Bien que tous ne la connaissent pas.

René et Adrienne, 93 et 91 ans, sont venus en couple. « Ce qui m’a plu dans cette initiative, c’est la notion de rencontre. J’estime qu’on peut apporter quelque chose à des jeunes et invers

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René, 93 ans, et son correspondant Marc, 13 ans © AP

ement », considère cet énergique papi. Avec cinq enfants et 22 arrière-petits-enfants, les deux retraités côtoient régulièrement la jeunesse. Ce qui ne les a pas empêchés de s’impliquer pleinement dans le projet. « La relation que j’ai avec Marc (ndlr : son correspondant) est vraiment différente de celle que je peux entretenir avec mes proches. Elle est plus amicale, affectueuse ».

 

Un objectif pour faire moins de fautes

Selon Murielle Godin, écrire avec un but motive les adolescents à s’appliquer et faire moins  d’erreurs. Ce que valide Océane, 12 ans. « Je fais encore plus attention à mon orthographe quand j’écris à ma correspondante, Rose-Marie. Et je trouve que j’arrive mieux à m’exprimer  ». Son camarade, Pierre, est de son côté félicité par Adrienne : « Tu as fait une seule faute dans ta dernière lettre ! Ton ami, lui, en a fait plus », lui souffle-t-elle.

Le copain en question, c’est justement Marc, le binôme de son mari. Le jeune garçon a pris du retard dans l’écriture de sa carte, envoyée sans passer par la case relecture. « J’écris avec le cœur, du coup je ne compte pas les fautes », reconnaît-il. « C’est son point faible », sourit René. Il ne lui en tient toutefois pas rigueur, préférant garder en tête le contenu de la missive. « Elle était très affectueuse et spontanée ». Marc y a principalement parlé de sa famille et de ses passions. « Ça fait bizarre parce qu’on n’a pas l’habitude de parler avec un senior. C’est émouvant aussi car on pense à la personne quand on lui écrit ». Le retraité profite de la présence de son protégé pour lui glisser quelques conseils qui le feront progresser en orthographe. Des préceptes que lui avait appris sa mère lorsqu’il était lui-même collégien. Précieuse transmission.

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Rose-Marie entourée de ses deux correspondants, Océane et Anthony © AP

« Une lettre, c’est tellement mieux qu’un SMS »

Les seniors autant que les adolescents semblent attachés à leur binôme. À l’arrivée de Noël, ce sont ces derniers qui ont demandé à leur professeure d’envoyer une carte accompagnée d’un petit présent. « Je leur avais fixé un montant maximal de trois euros. Au retour des vacances, ils étaient impatients d’avoir leur réponse. ‘Une lettre, c’est tellement mieux qu’un SMS madame’, m’a dit une des élèves », met en avant madame Godin, grand sourire aux lèvres.

Certains se sont donné du mal afin de personnaliser le cadeau à leur grand-parent de cœur. À l’image d’Anthony, deuxième correspondant de Rose-Marie qui a réalisé pour elle une maquette de bateau. Grâce à ses dix doigts. En retour, la mamie l’a bien gâté avec des petites voitures et un DVD. Sans oublier un attrape-rêve et un collier pour Océane, qui lui avait envoyé un savon à la vanille et une éponge.

Mais ce qui a le plus touché les deux collégiens n’est pas matériel. C’est le portrait de chacun réalisé par la retraitée et le mot racontant des petites histoires sur sa vie. « J’aime bien découvrir le passé, ce que je n’ai pas pu voir ou connaître parce que je n’étais pas né », explique Anthony. Il ne manque d’ailleurs jamais une occasion de poser à Rose-Marie des questions sur son vécu. Elle s’y plie avec grand plaisir, replongeant dans les souvenirs d’une jeunesse bien différente de celle de la génération actuelle. « J’aurais aimé être comme vous (ndlr : les adolescents d’aujourd’hui). Je ne sais pas si vous êtes plus heureux, mais vous êtes plus libres, libres dans vos têtes », leur confie la retraitée. Des paroles qui font grandir et relativiser son sort, consciemment ou non.

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Les portraits d’Anthony et Océane, réalisés par Rose-Marie © AP

Rendez-vous dans ?

La suite reste à écrire, au sens propre comme au figuré. La professeure espère que les contacts se prolongeront l’année prochaine. Il n’en dépendra que d’eux. Et tous sont partants pour le moment. « Il suffira d’échanger nos adresses mails ! ». Ce n’est pas un élève qui le propose, mais Rose-Marie : « J’ai du mal à écrire sur papier alors j’utilise l’ordinateur ». Une vraie mamie 2.0.

Une nouvelle rencontre est déjà prévue fin mars puisque les seniors ont été invités à revenir au collège pour la représentation d’une pièce de théâtre d’une autre classe de 5e – encore un projet porté par madame Godin. D’ici là, de nouvelles lettres s’échangeront. Et à travers elles, des souvenirs, des confidences et surtout beaucoup d’amitié. ♦

 

Bonus 

  • La Semaine bleue est une opération nationale organisée depuis 1951. Elle a pour but d’informer et sensibiliser l’opinion sur la contribution des retraités à la vie économique, sociale et culturelle, sur les préoccupations et difficultés rencontrées par les personnes âgées, sur les réalisations et projets des associations.

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