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Un food-truck dans un Ehpad

Par Marie Le Marois, le 14 décembre 2023

Journaliste

Le food-truck de l'Ehpad Fondation du Parmelan est ancré dans le centre ville, à proximité du lac d'Annecy. Un lieu privilégié ouvert à tous. @DR

En juin 2023, un food-truck s’est installé devant l’Ehpad Fondation du Parmelan, à Annecy. Non seulement, il remporte un franc succès auprès des 185 résidents et du personnel soignant. Mais, il attire aussi des habitants du quartier qui viennent y manger plat du jour et crêpes. Un antidote à la solitude et à la tristesse, surtout lorsque Francette et Suzanne tiennent la caisse.

 

Avec son habitacle bleu ciel et son allure de guinguette, le food-truck ‘’Les Midis du Parmelan’’ ne passe pas inaperçu. Sa carte, en ce jour d’automne, est de surcroît alléchante. Poulet basquaise, salade César, frites maison, glaces artisanales, crêpes en veux-tu en voilà. La clientèle, ravie, papote devant la crêpière fumante, se pourlèche les babines de pâte de spéculos. C’est le cas de Chantal, une résidente de l’Ehpad autrefois comédienne. Une de ses anciennes élèves l’invite souvent ici, emballée par le concept : « C’est génial parce que le prix est abordable, 2,50 euros la crêpe, alors qu’à Annecy, tout est hyper cher ».

Volubile, la jeune femme ajoute que, pour les résidents, « ça change de leur quotidien ». Enfin, pour les accompagnants, c’est un peu plus « sexy que de se retrouver à l’intérieur ». C’est incontestable, depuis le 12 juin 2023, le food-truck de la Fondation du Parmelan dépayse et égaye ses pensionnaires qui peuvent aller et venir librement. Exception faite des personnes désorientées retenues par le code du portillon de l’Ehpad. 

 

Créer du lien avec le quartier

Chantal, une résidente de l’Ehpad, avec une de ses anciennes élèves. La crêpe au spéculos est un grand succès. @Marcelle

Autre point fort pour la comédienne, « le food-truck crée des mélanges ». Dans une ambiance joyeuse se croisent, outre les résidents, habitants du quartier, personnes qui travaillent à côté, employés de lEhpad. L’idée a germé lors de la fermeture des Galeries Lafayette, à quelques numéros de là, pour cause de travaux. « Les familles emmenaient souvent leur parent déjeuner à la cafétéria. On s’est dit pourquoi ne pas installer un food-truck en attendant la réouverture ? Tout s’est décidé en trois mois », raconte David Ferreira, responsable hôtellerie & restauration. Il souligne l’effet inattendu : « Cette proposition a décloisonné l’Ehpad » et créé du lien avec le quartier.

 

 

Plats frais et abordables

Un food-truck dans un Ehpad 7Depuis la création, 1219 formules du jour, 3120 salades, 930 portions de frites, 2200 glaces, 1300 crêpes… ont été servies. Hormis les glaces qui proviennent d’un artisan-glacier d’Annecy, la restauration rapide est cuisinée le jour-même dans le camion et le plat à l’Ehpad.

Les produits frais et locaux sont privilégiés, avec des partenariats tels qu’Atypique pour ses « fruits et légumes moches » et la Fruitière d’Arbusigny pour son Reblochon AOP. Ce fromage est l’ingrédient phare de la tartiflette du Parmelan, plat du jour très couru le samedi. D’autres connaissent un franc succès comme la paella, contrairement au poisson du vendredi. Les formules du jour, qui coûtent 13 euros, sont les mêmes que celles servies dans la salle à manger de l’Ehpad. Rien ne se perd, rien ne se jette. Les portions restantes bénéficient au personnel qui les ramène chez eux. 

 

Ambiance informelle

Le food-truck est installé devant l’Ehpad à côté du portillon d’entrée. Maria prépare une crêpe, tandis que Suzanne tient la caisse, avec David Ferreira et Marie-France à ses côtés. @Marcelle
Maria à la crêpière, David Ferreira à sa droite

Très rapidement après l’ouverture, la direction a intégré des résidents au projet. Suzanne et Marie-France se sont tout de suite proposées pour tenir la caisse alternativement, un après-midi sur deux, à côté du véhicule. Suzanne, qui se dit « grande bavarde », est ravie de pouvoir discuter. « Je retrouve même des gens du quartier car j’habitais avant à quelques rues dici ». Cette femme distinguée, installée à l’Ehpad depuis février 2022, encaisse la commande de deux clientes avant de leur lancer : « Merci mesdames et bonne dégustation ». Le commerce, celle qui était autrefois négociatrice dans l’immobilier « connaît ». Toute à ses billets, elle met un peu de temps à reconnaître un médecin qui passe sans blouse, puis échange quelques mots, ravie. Elle apprécie le côté informel du camion : « Ça permet de voir les soignants sous un autre angle. Les rapports sont autres, il y a moins de barrières, on oublie qui est qui ».

 

Apporter de la joie aux résidents

Suzanne est en joie de tenir la caisse @DR

Pour « rien au monde », Suzanne ne laisserait sa place. C’est d’ailleurs avec une pointe de regret qu’elle la partage avec Marie-France. Celle qu’on appelle Francette est aussi ancienne commerçante – elle tenait un garage avec onze employés, « les calculs, je connais ! » Consciencieusement, elle note sur un cahier chaque produit vendu. Et en face, la nature du paiement – carte bleue ou espèces, « comme ça, je my retrouve ». Cette octogénaire en fauteuil roulant se réjouit quand elle remplit une page et demie de commandes. Et s’enorgueillit d’amasser à chaque fois une centaine deuros. 

Tenir la caisse est son but au réveil, animée par le contact avec la clientèle et le sentiment de liberté procuré. « Et cest réconfortant de savoir qu’à 80 ans, on peut encore aider ». Cette activité produit sur elle un effet « boosteur » : « Je fais encore partie de la vie, cest quelque chose de très fort dont jai besoin », confie celle qui ne voit pas le temps passer avec les clients. « Certains viennent régulièrement, ils restent à côté de moi toute laprès-midi à discuter. Ils parlent de leur vie, se confient. Certains ont connu le drame de perdre un enfant, comme moi. Parfois, il y a des moments de bourre et on na pas le temps de discuter ! »

Francette comme Suzanne sont fidèles au poste, « même quand il pleut, on est là ». Cet été, à cause de la canicule, elles ont été contraintes d’arrêter quelque temps. « Ah ça oui, on n’était pas contentes ! »

 

D’expérimentation à prolongation

Crêpes, pâtisseries, chocolat et vin chaud sont servis, l’hiver, dans le hall de l’Ehpad. Francette est à la caisse @DR

Ce dispositif expérimental ne devait pas dépasser l’été, mais « le fait que des résidentes soient partie prenante du projet lui a donné une autre dimension. Face au succès, on l’a prolongé à l’automne », expose David Ferreira. Puis l’automne s’est transformé en hiver, sous la pression de Suzanne et Francette qui n’ont cessé de le supplier pour poursuivre l’aventure, « quitte à mettre des manteaux et des gants », dixit Francette. Il a cherché une solution, « sinon je les avais debout devant mon bureau », plaisante-t-il.

Ce pragmatique a trouvé : les encas de l’après-midi sont désormais servis à l’intérieur de l’Ehpad, dans le hall. Crêpes, tartes, pâtisseries, chocolat chaud, vin chaud, thé rencontrent aussi leur succès et la clientèle extérieure n’hésite pas à pousser le portillon de l’entrée. Aux beaux jours, nos commerçantes pourront réintégrer le food-truck, mais pas celui qu’elles connaissent : la direction rendra début 2024 la location du camion pour acquérir le sien. « Il sera plus spacieux », prévient le responsable, satisfait du modèle économique. Il atteint en effet son équilibre. « On dégage même des bénéfices et c’est le but ». Ils permettront de participer à la réalisation d’une unité de vie protégée (UVP) pour les personnes atteintes d’Alzheimer, qui verra le jour en 2025.

 

 

Les mercredis avec les enfants

Le Food-truck s’est habillé pour l’hiver

Quand ce nest pas son tour de tenir la caisse, Francette amène ses petites-filles déguster des crêpes. D’ailleurs, elle aimerait voir davantage d’enfants aux  »Midis du Parmelan ». « Je crois qu’une dame va venir avec des enfants défavorisés, jai hâte ». Créer un partenariat avec des associations œuvrant pour l’enfance fait partie des projets de la direction.

Mais le souhait de Francette lui a insufflé une autre idée : accueillir gratuitement les enfants des salariés mercredi prochain pour une journée intergénérationnelle. Avec ateliers, déjeuner et goûter de Noël. Elle répond à un double besoin : « D’un côté, beaucoup de nos salariés rencontrent des problèmes pour faire garder leurs enfants le mercredi et de l’autre, nos résidents apprécient la présence des enfants qui leur apportent de la vie », résume David Ferreira. Si cette expérimentation fonctionne, le responsable hôtellerie & restauration compte l’étendre à d’autres mercredis.  

 

Ouverture d’une épicerie

Un panneau indique les deux possibilités de restauration @Marcelle

Parallèlement au foodtruck, la direction a ouvert en juin 2023 la salle à manger de l’Ehpad : familles, amis, mais aussi voisins du quartier peuvent prendre place à table au milieu des résidents. « Il est arrivé que des entreprises fassent leur repas ici », souligne le responsable. Mais le succès est plus mitigé puisque seuls 290 repas ont été servis. David Ferreira sait qu’il doit rendre un peu « plus cocooning » les lieux pour attirer la clientèle. Et envisage déjà de changer le mobilier, végétaliser les lieux et installer des claustras pour créer de petits espaces et une ambiance plus intimiste. « Ça fera moins réfectoire ». 

Maintenant que l’Ehpad de la Fondation du Parmelan a ouvert ses portes, plus rien ne l’arrête. Micro-brasserie et micro-crèche sont dans les tuyaux. Ainsi qu’une supérette dans le hall avec, pourquoi pas, les légumes moches d’Atypik et le reblochon. Des résidents seront mis à contribution, s’ils le souhaitent, notamment pour faire des confitures avec les figues et les kakis du jardin. Et bien sûr, pour tenir la caisse.

Francette et Suzanne peuvent être rassurées : personne ne prendra leur place au food-truck.♦

*La Fondation de France – Méditerranée parraine la rubrique Société et partage avec vous la lecture de cet article*

Bonus 

[pour les abonnés] – La Fondation du Parmelan – Facilit’age –

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