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Harcèlement scolaire, l’affaire de tous

Par Marie Le Marois, le 8 septembre 2022

Journaliste

Même un enfant populaire et beau gosse peut un jour être harcelé car jalousé © Pixabay

Face au fléau du harcèlement scolaire, l’association Plus Fort sensibilise les parents, forme les profs et accompagne les jeunes touchés. Elle déploie ses outils depuis quinze ans dans le sud et prochainement dans toute la France. Il y a urgence, le harcèlement touche un enfant sur dix (le double pour le cyberharcèlement). Et s’observe de plus en plus tôt.

 

Guénaëlle Perelle est l’une des six psychologues de l’association Plus Fort et sa directrice adjointe. Cette clinicienne, praticienne EMDR et EFT, explique tout ce qu’il faut savoir quand l’enfant est victime, agresseur ou témoin.

L’enfant harcelé

Guénaëlle Perelle
Guénaëlle Perelle et les enfants en plein jeu de rôle

Pas de profil type. « N’importe quel enfant peut se retrouver dans cette situation, même s’il existe des profils récurrents (surpoids, lunettes, premier de la classe, etc.) Tous les enfants en surpoids ne sont pas harcelés. Et inversement, l’enfant populaire, beau gosse, peut être un jour harcelé car jalousé. Tout dépend en fait de la réaction de l’enfant à la première moquerie. Le harcèlement démarre quand il ne répond pas de manière efficace et efficiente. Du coup, le harceleur s’engouffre et ne s’arrête plus.

 

Prévention harcèlement Education nationale
@Education nationale

L’enfant parle peu. « Dans une majorité de cas, les parents sont au courant de la situation longtemps après que l’enfant ait subi le harcèlement. Parce qu’il n’a pas voulu rajouter de soucis à ses parents, qu’il a eu peur de leur réaction (qu’ils interviennent auprès du harceleur, qu’ils le jugent trop faible…). Ils sont au courant un jour, car l’enfant a fini par craquer, un autre parent les a informés de la situation (‘’mon fils m’a dit que le tien avait des ennuis’’). Ou bien encore ils sont parvenus à interpréter les signes envoyés par leur enfant ».

 

♦ « Nous préférons parler à l’association d’enfant-cible plutôt que harcelé car ce mot peut enfermer l’enfant dans une posture de victime », Guénaëlle Perelle

 

Cyberharcèlement
Pixabay @Marco Wolff

Repérer les signes. « Il n’existe aucun signe précis et, à la fois, plein de signes : troubles de l’alimentation, du sommeil, irritabilité, mal-être, changement de camarade – il nous parlait d’untel et ne nous en parle plus. Ce peut être aussi l’angoisse soudain du dimanche soir, du retour des vacances, un certain repli de l’enfant.

Ces signes sont sa façon de parler et quelque part, s’il les montre, cela signifie qu’il est d’accord pour en parler. Les signes peuvent venir également de l’école : des retards en cours, des devoirs non faits, un mot dans le cahier sur un mauvais comportement. L’enfant cible peut réagir en s’énervant en classe, par exemple, et le prof, ne sachant pas tout ce qui se passe, le punit. C’est la raison pour laquelle nous formons le corps enseignant à tous ces signes de mal-être ».

 

♦ Le harcèlement est une violence répétitive physique, verbale ou psychologique. À ne pas confondre avec une agression ou un conflit.

 

l'Arbre de la joie
Un des outils de Plus Fort : l’Arbre de la joie

Réagir positivement. « Si votre enfant finit par se confier, il ne faut surtout pas s’affoler. Lui répondre par exemple ‘’dis-moi qui c’est, je vais aller le voir’’, ce qui peut avoir pour effet qu’il se referme comme une huître. Il faut en revanche le remercier de nous avoir parlé, souligner son courage et le mettre vraiment au cœur de la solution.

Car si on agit à sa place, on le dépossède de sa capacité d’agir – il subit comme lorsqu’il est harcelé. Il est préférable de lui dire ‘’de quoi as-tu besoin’’, ‘’qu’est ce que je peux faire pour toi’’, de lister avec lui les solutions et lui en proposer d’autres. Ce peut être aller voir le référent harcèlement de son école, appeler un professionnel, chercher des ressources sur Internet, regarder des vidéos sur Instagram. L’idée, et j’insiste, est de toujours le mettre au centre de la réflexion, pour l’aider dans la situation actuelle mais aussi les éventuelles prochaines ».

 

  • (Re)lire comprendre le processus du harcèlement entre élèves ici

 

Lui donner les clés pour répondre aux moqueries ou brimades. « Pour l’aider à réagir aux moqueries de manière efficace, il faut lui proposer des façons d’agir : répondre par l’humour, quitter son agresseur la tête haute en disant ‘’ça ne m’intéresse pas’’, ignorer, etc. Il n’y a pas une meilleure stratégie mais plusieurs, et elle doit être au plus près de ce qui est faisable pour l’enfant. On ne va pas lui dire d’aller voir le harceleur s’il est introverti, par exemple. »

 

L’aider à sortir de cette posture. « On a des enfants qui se complaisent inconsciemment dans cette posture car elle a des bénéfices secondaires – ‘’je préfère qu’on me parle, même si c’est pour m’insulter, que pas du tout », ‘’c’est mieux d’exister aux yeux des autres que d’être rien’’. Il arrive aussi parfois qu’ils reproduisent le harcèlement que leur parent a vécu enfant, par fidélité transgénérationnelle. Il est important d’aider l’enfant à lâcher cette identité pour en créer une autre ».

 

  • (Re)lire notre série sur le cyberharcèlement ♯1 et ♯2

 

Et de façon durable. « Le harcèlement peut être vécu comme un traumatisme. Il peut laisser des traces et impacter sa vie future (il peut subir sa vie, revivre un harcèlement adulte, devenir harceleur.)… Il faut l’aider à gérer la situation sur le moment mais aussi à la digérer et l’évacuer. C’est la raison pour laquelle l’intervention d’un professionnel me semble importante.

 

harcèlement en primaire
@Pixabay

Faire de la prévention. « Parler du harcèlement avec son enfant, rappeler que c’est anormal et inacceptable quelle que soit la circonstance. Rappeler que tous les enfants doivent être heureux d’aller à l’école. Lui demander le soir comment s’est passée l’école avec des questions ouvertes – ‘’qu’as-tu aimé aujourd’hui, moins aimé…’’ Et surtout pas sur un ton inquisitoire – ‘’tu as été embêté aujourd’hui ?’’ Ne pas hésiter à parler de soi, de sa journée – ‘j’ai une collègue qui m’a fait une réflexion, ça m’a fait mal’ ou ‘’je l’ai envoyée paître’’. Regarder des émissions sur le sujet, lire des livres… »

 

L’enfant harceleur

agresseur
@Pixabay

Pas de profil type. « Ce peut être d’anciennes victimes – ‘’en CM2, je me suis fait harceler, je suis le plus petit, donc en 6e, je vais attaquer en premier’’. Ce peut être aussi des auteurs à l’école mais victimes à la maison ou ailleurs (centre social, par exemple). Il peut y avoir des auteurs qui le sont par mimétisme, pour être intégrés dans la bande. Des auteurs qui, pour s’affirmer, ont besoin d’écraser les autres. Dans tous les cas, l’enfant-auteur ne va pas si bien que ça ».

 

♦ « Dans l’association, nous préférons parler d’enfant-auteur plutôt que de harceleur car c’est un comportement négatif à une période donnée et non un statut à vie », Guénaëlle Perelle

 

Le harcèlement scolaire, l’affaire de tous 3
@Education nationale

Comprendre son comportement. « On va essayer de comprendre pourquoi il agit comme ça, qu’est-ce qui se passe dans sa tête. De quoi a-t-il besoin – d’être le plus populaire ? Reconnu ? Se sentir exister ?

Il faut alors lui montrer qu’il y a d’autres moyens pour y parvenir. Et lui expliquer que la posture de harceleur a des conséquences – le risque de perdre un jour ses amis qui sont là plus par peur que par amitié. De garder à moyen terme des habitudes de violence dans n’importe quelle situation. Et, à long terme, des études le montrent, de vivre des épisodes de dépression. Bien sûr, les parents peuvent réagir positivement s’ils pensent que le harcèlement est le symptôme d’un mal-être. Car certains sont, au contraire, fiers du comportement de leur enfant, ancrés dans la croyance de la loi du plus fort.

 

L’enfant témoin

Si notre enfant a assisté à une scène de harcèlement. « Le remercier de nous en faire part. Lui dire que c’est normal s’il a eu peur de défendre la victime et que ça ne fait pas de lui un faible. La solution n’est pas nécessairement d’intervenir directement auprès de l’enfant-auteur mais d’aller en parler à un adulte ou d’aider l’enfant-cible à le faire.

 

Faire de la prévention. « Le harcèlement scolaire se fait toujours en présence de témoins. Il est donc important de sensibiliser nos enfants. Leur dire qu’il ne faut pas rire dans ce genre de situation, de l’encourager et, évidemment, de filmer ou prendre en photo ».

 

 

 

Les chiffres 2022

Selon l’association Plus Fort, le chiffre des enfants harcelés ne bouge pas, il avoisine toujours les 10% (ce qui fait quand même un enfant sur dix !). En revanche,

-celui des enfants cyberharcelés a augmenté, il est de 20%.

-celui des enfants auteurs également. « Le harcèlement se déroule davantage en groupe, notamment à cause des réseaux sociaux : chacun va participer derrière son écran ou être témoin passif en lisant ou relayant ».

-Le harcèlement commence légèrement plus tôt à cause du cyberharcèlement mais pas que : « il est étroitement lié à la période de l’adolescence qui s’est étalée, elle commence plus tôt et se termine plus tard ». ♦

 

Bonus

[pour les abonnés] – L’asso Plus Fort – La loi du 2 mars 2022 – Le témoignage de Juliette, dont le fils a été harcelé en 6e –

  • Plus Fort, quinze ans d’expérience

L’association se déploie en étroite collaboration avec le rectorat dans les départements des Bouches-du-Rhône et des Alpes-de-Haute-Provence. Elle se concentre sur la prévention de la violence et du harcèlement. Ainsi que le développement des compétences sociales, émotionnelles, cognitives et relationnelles des enfants et adolescents (estime de soi, gestion des émotions, gestion des conflits…)

Pour mieux traiter ce problème de santé publique, elle agit sur trois publics. 

– Formation et sensibilisation des professionnels de l’éducation et de l’animation « car le harcèlement se joue aussi ailleurs, dans les centres sociaux et les clubs de sport, par exemple », insiste Sandrine Lametairie, fondatrice et directrice de Plus Fort.

-Sensibilisation des parents, à travers des Cafés-parents et des conférences.

-Sensibilisation des enfants et adolescents en milieu scolaire et hors scolaire (Foyer d’aide à l’enfance, centres sociaux…) Consultations individuelles des jeunes victimes ou auteurs.

Ses outils sont originaires du Québec, USA, Suisse, Europe du Nord : jeux de rôle, travail sur la posture, groupes de parole, mise en situation, jeux, vidéos, dessins, écrits et lectures.

 

♦ Les bénéficiaires de Plus Fort en 2021, c’est 8182 enfants/adolescents, 570 professionnels et 480 parents.

 

  • Depuis le 2 mars 2022, le harcèlement scolaire est reconnu comme un délit par la loi. L’avis de Guénaëlle Perelle est mitigé : « C’est positif car cela signifie que la société reconnaît la gravité du harcèlement. Mais en même temps, je ne suis pas certaine qu’elle a la capacité d’appuyer la loi comme telle. Dans les faits, il existe d’autres mesures plus éducatives. Cependant, lorsque nous évoquons les conséquences juridiques devant les élèves que nous rencontrons, ça les marque. Ils comprennent que le harcèlement est très grave ».

 

  • Témoignage de Juliette, maman d’un enfant victime : « Notre fils s’est fait harceler durant trois mois en 6e (lire l’histoire ici). Il a aujourd’hui 22 ans. Il nous a avoué dernièrement qu’il n’avait toujours pas digéré ce traumatisme et qu’il avait revécu ce genre de situations, notamment lors de ses études supérieures. De lui-même, il a consulté une psychologue qui, en trois séances, lui a permis de travailler sur cet épisode et de s’en décoller. Notre fils n’est plus le même, il est devenu acteur de sa vie ».

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