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Ces chirurgiens au chevet du tiers-monde

Par Agathe Perrier, le 14 décembre 2020

Journaliste

On connaît bien Médecins Sans Frontières ou encore Médecins du Monde. Moins HumaniTerra. Pourtant, cette ONG marseillaise œuvre, elle aussi, dans des pays du tiers-monde, en réalisant des opérations chirurgicales qui sauvent ou changent des vies. En aidant à (re)construire des structures médicales et à former du personnel.

 

12 janvier 2010, Haïti. Un séisme d’une magnitude comprise entre 7 à 7,3 sur l’échelle de Richter frappe cet état des Grandes Antilles, faisant 280 000 morts, 300 000 blessés et 1,3 million de sans-abris. Huit jours plus tard, une équipe de cinq chirurgiens et professionnels du monde médical débarque dans la capitale, Port-au-Prince, en provenance de France. En trois mois, ils seront 18 au total à s’y relayer, à raison de quinze jours chacun en moyenne. Dont le docteur Mohammed Salem. Pas moins de 117 patients sont passés entre ses mains expertes. Deux semaines sur le terrain, à opérer de 8h à 18h, en avalant un sandwich sur le pouce entre deux interventions, à dormir parfois à même le sol. « Et pourtant, quand je suis revenu chez moi, je me projetais déjà dans la prochaine mission », confie le médecin. C’est ça l’esprit d’HumaniTerra.

 

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Haïti, après le tremblement de terre de 2010 © DR
Une ONG de chirurgie…

Spécialisé en chirurgie viscérale et digestive, Mohammed Salem est depuis septembre 2020 le président de cette ONG marseillaise. Créée il y a 22 ans par le docteur Christian Échinard, elle a toujours eu pour but de réaliser des actes chirurgicaux dans des pays du tiers-monde en souffrance. « Cela va de la campagne de prévention à l’opération jusqu’au suivi post-opératoire. Tout ce qui permet, en fait, que le patient réintègre la vie courante », explique le fondateur, qualifié en chirurgie plastique reconstructrice et esthétique, et toujours actif au sein de l’organisation.

La première mission a eu lieu au Cambodge. L’équipe s’y est rendue au milieu des années 1990 et n’en est repartie qu’en 2018. Christian Échinard n’est pas peu fier : « On a envoyé régulièrement pendant 20 ans des bénévoles pour opérer, aussi bien dans les villes que les zones pauvres. On a également aidé à tout reconstruire (ndlr : le pays a été marqué par 20 ans de conflit entre 1978 et 1999) et former de nombreux chirurgiens désormais reconnus ».

 

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Le centre pilote de grands brûlés construit et équipé par HumaniTerra en Afghanistan © DR
… de construction et de formation

Outre le soin, HumaniTerra œuvre sur place à la construction et la réhabilitation de structures de soins dignes de ce nom. En Haïti, l’ONG a aidé à rebâtir l’école nationale d’infirmières. « Elle avait été entièrement détruite au cours du séisme, en emportant avec elle les 240 membres du personnel. C’était terrible. On a aidé à la reconstruction de l’édifice et fait venir des formatrices en France. Aujourd’hui, l’école est autonome et le bâtiment plus adapté aux phénomènes sismiques », glisse Mohammed Salem.

Un exemple parmi de nombreuses réalisations. La mémoires du président, tout comme celle de son prédécesseur, déborde d’autres interventions. Comme en Afghanistan, où HumaniTerra est arrivée juste après la chute des Talibans en 2001. « 350 femmes se suicidaient chaque année en s’immolant par le feu pour échapper à un mariage forcé. On y a donc construit un centre pilote des grands brûlés et mené une campagne de prévention contre l’immolation », raconte Christian Échinard. L’ONG y est restée jusqu’en 2012 et a initié, en parallèle, des interventions au Burkina Faso, Cameroun, Équateur, Palestine ou encore Jordanie.

 

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Consultation d’ophtalmologie à l’air libre à Phnom Penh © DR
« On a ça dans les tripes »

Pour mener à bien ces missions, HumaniTerra peut compter sur une équipe solide de 650 bénévoles. Des chirurgiens de toutes spécialités, mais également des anesthésistes, infirmiers, kinésithérapeutes, réanimateurs, gynécologues, ORL, dermatologues… Qui viennent de Marseille et de la France entière. Chacun est libre de participer à une ou plusieurs campagnes au cours de l’année, d’une moyenne de 10 à 15 jours. Certains, plus rares, restent plus longtemps. « 95% de nos bénévoles travaillent dans le privé et doivent donc cesser leur activité lorsqu’ils partent en mission. On estime que ça leur coûte 15 000 euros pour 15 jours », souligne Christian Échinard.

L’ancien président et le nouveau ont eux-mêmes enchaîné les missions. Trois par an pendant 20 ans pour le Dr Echinard. « On a ça dans les tripes comme on dit dans le jargon, sourit Mohammed Salem. Quand on arrive sur place, on côtoie la misère et on a qu’une envie : la diminuer ». Le moment le plus difficile n’est finalement pas les nuits à dormir par terre ou les journées d’opération à rallonge. Mais les veilles de départ. « Dans toutes les missions, j’ai vu de grands gaillards, des médecins qui en France sont même plutôt grandes gueules, pleurer à l’idée de quitter le pays car ils n’avaient pas pu faire telle ou telle opération avant », confie Christian Échinard. La mélancolie gagne les troupes au moment de rentrer, alors que confort et sécurité les attendent. D’où cette envie irrépressible de repartir.

 

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Hospitalisation sous tente en Haïti après le tremblement de terre © DR
Histoires de vies

Au-delà de la santé, c’est la vie des habitants de ces pays pauvres que les bénévoles améliorent quand ils ne la sauvent pas. Mohammed Salem replonge dans ses souvenirs et retourne en Haïti. À ce matin où il a réalisé une greffe de peau sur une femme. Le soir, sur le point de se faire raccompagner à son petit hôtel, il la trouve devant la porte de la clinique. Personne ne pouvait venir la chercher. Ni une, ni deux, il propose de la raccompagner.

« Elle vivait dans une maison aux trois-quarts détruite. Ses enfants l’attendaient, heureux de la revoir. Ils lui avaient préparé un lit pour qu’elle puisse se reposer. Une planche avec un petit drap, c’est tout », relate-t-il. Touché par cette famille plus que démunie, le chirurgien donne les dollars qu’il avait en poche pour qu’elle s’achète couvertures, vêtements et nourriture. « C’est la seule fois où j’ai pleuré. À un moment vous craquez parce que vous êtes à la limite de ce que vous pouvez accepter sur terre », souligne le chirurgien.

Au jeu des confidences, Christian Échinard remonte lui aussi le fil de sa mémoire. Plus précisément 20 ans en arrière, au Cambodge, quand il prend en charge une femme enceinte de six mois qui va accoucher dans la nuit d’un bébé prématuré avec peu de chances de survie. L’équipe d’HumaniTerra le nourrit à la seringue et réussit à le sauver. Reste que sa maman, déjà mère de sept enfants, ne veut pas le garder. « J’ai donné de l’argent de ma poche à une famille cambodgienne dont j’avais opéré deux personnes pour qu’elle fasse office de famille d’accueil en attendant l’adoption. Le bébé a aujourd’hui 20 ans et vit en France, entre la Drôme et l’Isère ». Une histoire parmi toutes celles que le docteur partage quotidiennement sur les réseaux sociaux (bonus).

 

Bientôt une première mission… à Marseille

Entre 1 000 et 1 300 personnes sont opérées chaque année par les équipes d’HumaniTerra. Ce sera beaucoup moins en 2020 puisque les missions se sont arrêtées en mars à cause de la pandémie de Covid-19. Une situation exceptionnelle qui a donné une idée à l’équipe : lancer la première campagne d’HumaniTerra… en France. Baptisée HumaniTerra City, elle consistera à soigner gratuitement les populations défavorisées vivant chez nous (réfugiés, sans-papiers, indigents…). « On va monter ça avec les associations qui connaissent la réalité du terrain et sauront nous orienter. On va aussi nouer des contrats avec les hôpitaux pour opérer dans leurs établissements », explique Mohammed Salem.

Le centre hospitalier d’Aubagne – dont il préside la Commission médicale d’établissement – a déjà donné son accord. Reste à trouver des fonds afin de financer les opérations (bonus). HumaniTerra s’est fixé un objectif de 50 à 80 chirurgies par an et 200 actes dentaires. Et espère démarrer ce nouveau programme dès que la situation sanitaire le permettra, d’ici février-mars 2021. Marseille et les alentours serviront ainsi de sites pilote avant le déploiement du dispositif dans d’autres villes comme Montpellier, Nice ou Toulouse. Quant aux missions humanitaires internationales, l’ONG attend avec impatience le feu vert pour repartir le plus tôt possible. Parmi les prochaines destinations : Jordanie, Tunisie, Bangladesh, Haïti et Liban. ♦

 

Bonus –
  • Les histoires de vie de Christian Échinard – Tous les jours, le docteur Échinard publie sur son compte Instagram une photo de ses archives personnelles ou de l’ONG. Il l’accompagne d’un texte afin de la recontextualiser. Des récits poignants à découvrir ici.
  • Le budget d’HumaniTerra – Il provient de bailleurs institutionnels – Commission européenne, ministère des Affaires Étrangères, collectivités locales, etc – et de bailleurs de fonds privés. Il varie d’une année sur l’autre car il dépend des missions, financées au cas par cas. Le projet HumaniTerra City sera quant à lui financé par le Département des Bouches-du-Rhône, la Métropole Aix-Marseille-Provence, la Ville de Marseille et quelques mécènes.
  • Faire un don – HumaniTerra accepte aussi les dons. Ils ouvrent d’ailleurs droit à une réduction d’impôt pour les particuliers, égale à 66% de son montant. Plus d’infos en cliquant ici.

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