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Quand le théâtre embrasse les bas-fonds de l’humanité

Par Nathania Cahen, le 1 janvier 2022

Journaliste

Vincent Winterhalter incarne avec une force singulière l'anti-héros de cette pièce © Rosalie Adam

Bouleversante, la pièce de théâtre Tout l’Univers, parle d’amour, de fantômes et de Dieu. De « ce qui reste quand tout a pété ». Poète malgré lui, un homme fracassé par le monde adresse à son « amour » ses rêves et ses terreurs. Pour écrire cette tragédie solitaire d’une grande âme, l’auteur et metteur en scène par Olivier Brunhes s’est immergé dans le monde des sans-abris de Paris. A confronté leurs imaginaires au sien. Elle est jouée pour la première fois au théâtre de La Criée, à Marseille.

 

Quand le théâtre descend dans les bas-fonds de l’humanité 1
Olivier Brunhes, auteur et metteur en scène @Antoine Valay
Quel est votre rapport au théâtre ?

D’abord une rencontre, qui m’a bouleversé. Je l’ai pratiqué pendant 20 ans sous une forme plutôt institutionnelle. Mais je n’avais plus le petit battement de cœur. Je me suis alors intéressé au champ de l’autisme et à l’approche du psychologue Howard Buten. J’ai embringué des ados dans des fictions, leur ai permis d’oublier leur handicap pour un petit laps de temps. J’ai commencé alors à éprouver de nouvelles sensations. Compris l’importance de la fiction, pour échapper à la réalité et à ses emmerdements.

 

Vous préférez parler de fiction poétique plutôt que de théâtre documentaire…

Je travaille beaucoup avec des milieux que je ne connais pas. Je me suis immergé durant huit ans dans l’univers de la prison, passé beaucoup de temps avec des détenus. Puis je me suis intéressé au handicap mental. J’ai aussi dormi dans la jungle de Calais, côtoyé les migrants.

Pour cette occurrence, j’étais parti pour écrire un scénario de cinéma : Sous les étoiles de Paris. Un film qui a été confiné à quatre reprises. Pour cette recherche, entre 2017 et 2019, j’ai découvert et passé beaucoup de temps avec des personnes qui vivent dans un monde qui n’est pas le nôtre, qui est au-delà du monde organisé des gens de la rue. Loin du jour, elles vivent sous Paris – sous les Halles et sous l’aéroport de Roissy. Elles remontent à la surface de temps en temps, craignent le bruit fort, la lumière vive.

Mes fictions théâtrales mêlent ces personnes qui sont les artistes les plus merveilleux que je connaisse. Mais ce n’est jamais du documentaire, il est hors de propos de les enfermer dans des ghettos.

 

Comment avez-vous établi le contact ?
Quand le théâtre descend dans les bas-fonds de l’humanité 2
La scénographie est signée Bastien Courthieu © Rosalie Adam

Ce qui me permet d’entrer en lien, d’être admis, ce sont les histoires, l’imaginaire. Ne pas parler des besoins, demander comment ça va, comment tu aimes, comment tu vis, comment tu fais l’amour. On part de nos histoires vraies pour des histoires inventées. On les partage.

À leur contact, je me suis rendu compte que tant qu’il y a récit, il y a vie – réelle ou imaginaire. On s’invente des amours, des ennemis, des souvenirs. Le récit est une pulsion primaire de vie, et aussi ce qui déclenche une étincelle. Le « il était une fois », même dans des lieux hors normes, conserve sa magie. Il est comme un feu auquel se réchauffer.

Je viens des cités de Villeneuve-la-Garenne, dans le 9-2. À 19 ans, j’ai vécu une expérience personnelle proche du bitume et de l’errance. Proche d’une vérité. J’ai parfois l’impression de rencontrer des cousins, des oncles, il y a quelque chose qui fait famille. Que l’on peut retrouver aussi chez Faulkner ou chez Céline.

 

Ce monologue d’une heure est porté par le comédien Vincent Winterhalter, qui incarne le dénuement absolu. L’esprit divin ?

C’est une fiction, une fulgurance poétique. Un texte de cinglé pas simple à apprendre. J’avais en tête la voix de Cocteau. Et je l’imaginais comme un récit destiné à l’être aimé. Quelque chose d’universel comme la petite vieille qui parle à son chat. Avec toute la force du récit : s’il se dépose quelque part, en toi, alors je suis vivant, j’existe en toi. Le personnage – c’est ici un homme mais ç’aurait aussi bien pu être un femme – dit son amour, évoque l’ancien monde, la beauté… Il confie aussi la garde de ce récit – « tu sauras quoi en faire ».

Vincent Winterhalter (mémorable Orgon dans le Tartuffe mis en scène par Macha Makeïeff en novembre 2021) incarne avec une sensibilité inouïe et une force singulière cet anti-héros.

 

Dans un temps où « tout a pété »… Pourquoi ?

J’ai gardé l’idée des entrailles du monde, d’une vie dessous quand la notion de surface n’existe plus. Parce que, quand j’ouvre ma fenêtre, j’ai l’impression que ce temps n’est pas loin. On est très saturés, entre la révolution numérique, tous les phénomènes accélérés, ce que l’on fait à l’air, à la mer, aux gens… J’ai parfois l’impression que nous sommes dans un autocar lancé à vive allure sur une route sinueuse qui longe un ravin.

 

Le public doit être secoué…

La pièce mêle la grâce et l’effroi. Elle n’est pas dure, mais après la lecture par Anne Alvaro au festival d’Avignon, des yeux étaient humides. C’est un voyage émotionnel, on y côtoie la misère et sa mythologie. On a tous dû avoir dans nos gênes des moments de grand dénuement. Cela doit se nicher à l’extrême limite de chacun. ♦

 

 

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