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Quand le travail nous dévore

Par Marie Le Marois, le 6 septembre 2019

Journaliste

L’addiction au travail est une maladie méconnue et sous-évaluée. Longtemps masculine, elle touche de plus en plus de femmes qui se reconnaissent souvent trop tard dans cette dépendance. On les appelle les workalcoholic. Je les ai rencontrés.

 

Le workalcoholic, c’est celui qui ne décroche jamais. Son boulot dévore H24 son temps, son énergie et ses pensées. Il a son portable greffé au bout des doigts et surveille sa boîte mail, incapable de se détendre. « Le travailleur compulsif ne voit même pas d’intérêt à prendre du temps pour lui, explique Marc Dumas, chercheur en ressources humaines. Il se met lui-même la pression ». Il a toujours de bonnes raisons : le mail d’un client nécessitant une réponse à 23 heures ou le dossier à boucler pour lundi. Le travail est devenu moins une nécessité qu’un besoin.

Quand le travail nous dévore 1

12 % des individus présentent un risque élevé de dépendance

Cette boulimie touche principalement les classes moyennes et supérieures. Dans une enquête publiée par l’INRS, portant sur un échantillon de salariés parisiens à forte prédominance de cadres, 12% des individus présentent un risque élevé de dépendance. Le profil type ? Une femme de 38 ans, vivant en couple avec enfants. Un fléau moderne, au point qu’une association a vu le jour aux USA, Workaholics Anonymous – qui fonctionne comme les alcooliques anonymes. Et s’est implantée à Paris via Work Anonymes.

 

Pressurisation de l’entreprise, nouvelles technologies mais aussi facteurs personnels

Bien-sûr, il existe différents degrés et types dans cette addiction, établis par Bryan Robinson, auteur du Work Addiction Risk Test (WART). Et l’INRS distingue bien le workaholisme– qui désigne « un investissement excessif d’un sujet dans son travail et à une négligence de sa vie extraprofessionnelle » – du travailleur passionné. Mais ce trouble naît de la même combinaison : facteurs extérieurs – pressurisation de l’entreprise, nouvelles technologies qui floutent les limites entre vie perso et vie pro… – et facteurs personnels dont le rôle est déterminant (voir bonus).

Quand le travail nous dévore 4Addiction sans substance

Ensuite ? L’accoutumance, principalement psychologique vient, selon Isabelle Varescon, psychologue spécialiste de l’addiction comportementale, « des fonctions qu’elle remplit  et des effets qu’elle procure ». En effet, cette addiction sans substance offre l’impression d’être supra-intelligent, surpuissant, invincible et… indispensable. Le malade comme dopé nie sa dépendance, d’autant qu’elle est socialement valorisée. Le hic, c’est qu’à force de se laisser dévorer, le corps peut lâcher sous le stress et la fatigue. Insomnies, lumbago, burn-out, ulcère… Quand ce n’est pas le cerveau qui s’enraye, la famille ou le couple qui part à vau-l’eau.

Loin d’être un atout pour l’entreprise

Pour l’entreprise, ces personnes obsessionnelles sont loin d’être des atouts, contrairement à ce qu’on pourrait croire, rappelle le dernier rapport de l’INRS : elles ne sont pas plus performantes que les autres, voire même peu productives, car incapables de terminer un projet ou de travailler en équipe. L’idée n’est pas alors de tout abandonner et de partir au fin fond du Larzac, mais de décortiquer son mode de fonctionnement, modifier sa façon de travailler. Et de se faire aider quand nécessaire. ♦

 

Bonus

Commente se manifeste l’addiction au travail ?

« Ces personnes arrivent tôt le matin, avant tout le monde, écourtent leur déjeuner ou ne déjeunent pas, travaillent tard au bureau, emportent des dossiers chez eux et travaillent le week-end. On les appelle les travaillomanes, les maniaques du travail. Ils y investissent toute leur libido, au lieu de la répartir entre travail, relations affectives et loisirs ».

Existe-t-il un profil particulier ?

« La travaillomanie peut avoir plusieurs causes : un besoin profond de contrôle sur sa vie, c’est souvent le cas des personnes ayant des difficultés à exprimer leurs émotions ; une fuite des problèmes personnels (couple, famille…) ou bien encore une nécessité de restaurer une image de soi abîmée. Les femmes sont de plus en plus touchées car, pour réussir, elles sont obligées de suivre le modèle masculin du travail, encore prégnant dans le monde de l’entreprise, et parfois même faire plus pour exceller. Au final, à force de goûter la drogue travail, les travaillomanes ne peuvent plus s’en passer, ils en jouissent et se sentent surpuissants… jusqu’au jour où la plupart voient leurs proches s’éloigner ou leur santé s’échapper ».

Comment y mettre un terme ?

« L’idéal, comme toutes les drogues, est d’éviter un sevrage trop rapide car il va provoquer fatigue, douleurs articulaires, sensations de vide très anxiogènes. Il est nécessaire de se faire accompagner par un psy, un coach de vie ou une association pour relativiser son travail, réintroduire de la diversité dans son existence, apprendre à s’écouter et prendre soin de soi ».

 

  • Témoignages

 

Élodie, 38 ans, en couple, conseil en organisation en entreprise

Quand le travail nous dévore 3« J’adorais bosser. Je ne comptais pas mes heures, je ne disais jamais non à un dossier de trop. J’avais des montées d’adrénaline, je montais rapidement les échelons. Junior, sénior, responsable d’équipe… Quand je ne pouvais plus faire face à la charge du travail, je bossais soir et week-end. Progressivement, je me suis laissée envahir par ma passion, au point de zapper des rendez-vous perso et des événements familiaux. Puis mon travail est devenu souffrance. J’étais célibataire (normal, je ne parlais que boulot !), je culpabilisais d’être absente pour mes proches, j’enchaînais les insomnies. Mais j’étais incapable de mettre des limites à mon supérieur et surtout à moi-même. J’avais l’impression que je n’avais pas le choix, que sans moi la boîte allait s’écrouler, que l’inactivité me conduirait au vide. J’avais bâti mon épanouissement sur le travail, qu’allait-il rester si on me l’enlevait ? J’envisageais le suicide comme la seule issue. Mon médecin m’a prescrit antidépresseurs et somnifères qui ont accéléré ma dégringolade. Jusqu’à ce jour où j’ai découvert l’association des Work Anonymes. Enfin, je pouvais me livrer, sans être jugée, par des gens qui partageaient la même problématique. Je pouvais m’identifier à leurs témoignages et y puiser des solutions. Je savais que la pression, dont je n’arrivais pas à me défaire, venait des attentes de réussite de mes parents, de l’importance pour moi du statut social et du regard des autres. Mais en les nommant, je m’en suis libérée. Grâce aux outils de l’association, j’ai appris à mieux organiser mon temps au travail : lister mes tâches professionnelles, évaluer le temps dont j’avais besoin, le multiplier par deux (avant, j’avais tendance à le sous-évaluer pour me donner l’illusion que je pourrais tout faire) et définir mes priorités. Pour le moins urgent, j’ai appris à déléguer, à reporter, voire parfois à ne jamais le faire car finalement ça s’avérait sans importance. J’ai appris aussi à buller un soir par semaine, une grande première ! Les deux premières années ont été difficiles car je culpabilisais de ne rien faire et, même si je ne travaillais plus le week-end, je ne cessais de penser boulot. J’ai commencé à être heureuse quand j’ai intégré une entreprise qui favorise le bien-être du salarié. Quatre ans plus tard, je continue tous les jeudis à me rendre aux Work Anonymes car je peux vite me laisser embarquer par ma passion et j’aide à mon tour les nouveaux venus. Cela nourrit ma démarche de trouver du sens ailleurs que dans le travail ».

Gabriel, 45 ans, marié, deux enfants, graphiste free-lance

« J’étais pris dans une spirale et je ne m’en rendais pas compte. Jour, nuit, week-end, j’étais scotché à mon ordinateur. Je répondais immédiatement aux exigences de mes clients, tout était urgence. J’avais l’impression de ne pas pouvoir faire autrement, de peur de les perdre. Perfectionniste, je passais des heures à peaufiner mes commandes. Malheureux en couple, je me réfugiais dans mon travail. Malgré les reproches de ma femme… C’était grisant comme de la dope, je ne sentais même pas la fatigue, j’avais l’impression d’être un ‘’warrior’’. La disparition de mon père en janvier dernier a pulvérisé cet équilibre : lui qui remettait toujours à plus tard ses projets perso est mort avant de pouvoir les réaliser. J’ai décidé de ralentir et de goûter au présent. Je prends du temps pour moi et quand je rentre à la maison, j’éteins mon ordinateur pour être pleinement avec les filles. Le week-end, mes mails restent sans réponse. Avec ces temps de respiration, je suis plus créatif et dans le recul. Je parviens à hiérarchiser les priorités. J’impose à mes clients mes délais… sans flipper. Car, depuis que je leur dis non, je me sens davantage respecté. Financièrement, je gagne toujours autant, voir plus car en étant moins perfectionniste (mais ça reste difficile !), je passe moins de temps sur chaque dossier et multiplie les clients. Je ne me bats plus pour imposer mon point de vue et si untel ne veut pas travailler avec moi, ce n’est pas grave. Je fais confiance en la vie et, comme par hasard, les choses viennent à moi. En fait, depuis la mort de mon père, je suis dans l’acceptation. Je me sens léger, serein. J’existe autrement qu’à travers le boulot. Il est devenu un outil. Plus moi ».

Brigitte, 55 ans, mariée, deux enfants, directrice d’un parc d’attraction

« J’étais une boulimique de boulot. Je bossais plus de quinze heures par jour. Les enfants couchés, je replongeais dans mes dossiers. Je suis née avec la valeur travail. Mes parents, tous deux ouvriers, m’ont inculqué que, grâce à lui, rien ne pouvait m’arriver. Travailler est devenu d’autant plus vital lorsque je me suis retrouvée seule à élever ma fille de 2 ans. Parallèlement à ce besoin insatiable de me rassurer dans une suractivité professionnelle, j’avais besoin de me prouver et de prouver à ma famille que le statut d’ouvrier n’est pas génétiquement enraciné. Si je commençais en bas de l’échelle, il me fallait terminer comme directrice. Il y a quatre ans, mon second mari qui travaillait quasiment 7/7j et dépassait ses objectifs, a été viré comme un malpropre. J’ai réalisé que ni la compétence, ni l’investissement démesuré dans le travail n’étaient une garantie ou une protection. Cet épisode a été violent. Mon système de valeur basé sur la valeur travail s’est écroulé, me laissant dans un sentiment d’insécurité totale. Je n’avais plus de béquille pour me soutenir. Pour autant, je n’arrivais pas à ralentir la machine. C’était devenu un organe vital de ma survie, je me suis laissée m’empoisonner. Il y a deux ans, j’ai craqué. Quinze jours couchée, sans être capable de me laver ni de manger. J’avais accumulé tant de stress et de fatigue ! Dans un instinct de survie, j’ai décidé de m’appuyer sur autre chose : moi. Je suis partie quinze jours faire un stage de yoga en Inde. J’y ai retrouvé du sens dans ce qui m’entoure, appris à entendre mes besoins essentiels. Le changement dans mon travail fut immédiat. Je m’investis toujours autant mais sans m’oublier, je délègue davantage, je lâche prise. Surtout, je m’accorde deux jours off par semaine avec quatre heures de yoga et méditation. Ce qui me  permet, les autres jours, d’enchaîner les heures avec une pêche incroyable. Tout a changé, je me regarde différemment, les autres, les arbres que je n’avais pas vus à deux mètres de chez moi. Malheureusement, mes enfants suivent le même chemin. Ils travaillent sept jours sur sept ».

Murielle, 43 ans, mariée, deux enfants, responsable de communication

« Pendant longtemps, je partais du boulot à 16 h pour m’occuper de mes enfants jusqu’à l’arrivée de leur père, et me remettais à travailler. Je ne décrochais jamais, même en leur présence. Directrice grand compte dans une centrale d’achat, je faisais deux journées en une et mon chiffre de l’année en trois semaines. Mon moteur ? Le plaisir, le challenge et le travail bien fait. J’avais un sentiment de toute puissance, un surplus d’énergie. Je ne me doutais pas qu’à l’intérieur, je m’éteignais à petit feu. À 34 ans, j’ai déprimé, plus envie de rien. Le déclencheur a été une phrase de ma fille de 4 ans, elle m’a fait réaliser que je la gérais comme un dossier. En trois jours, j’ai démissionné. Trois mois après, nous faisions en famille un tour du monde d’un an. J’ai mis un mois à lâcher prise, à ne plus sentir de pression, à remettre la lenteur dans ma vie.  Peu à peu, j’ai appris à me connaître. Le problème ne venait pas de mes enfants, mon éducation ou mon boulot, mais de moi. Je me mettais la pression, pour plaire à ma hiérarchie, pour qu’on soit fier de moi, comme un enfant. À mon retour, mon ancien boss m’a appelée pour devenir responsable de communication. J’ai foncé. Pleine de bonnes résolutions, je ne me suis pas laisser dévorer par mon travail… pendant quinze jours. Comment ne pas me laisser embarquer ? J’ai compris qu’il était vain de lutter contre ma nature passionnée. J’ai une telle énergie ! Aujourd’hui, plutôt que me remplir par le travail, je me nourris d’autres plaisirs : zumba, badminton, théâtre, voyages. Côté boulot : je fonctionne moins à l’affectif et parviens à refuser des missions. Je ne suis pas à l’abri de replonger mais, maintenant que j’en ai conscience, je réajuste…  Si je bosse beaucoup une semaine, je m’accorde du temps pour moi la semaine suivante. Sans culpabilité ».

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