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La plateforme qui désenclave les producteurs d’outre-mer

Par Maëva Gardet Pizzo, le 23 novembre 2021

« Le curcuma soigne beaucoup de choses comme l’arthrose. C’est un régénérant de cellules qui prévient les maladies neurodégénératives et certains cancers » @Pixabay

Curcuma, cosmétiques, vanille… les territoires d’outre-mer regorgent de produits d’exception, d’agriculteurs et de fabricants passionnés. Mais ceux-ci manquent de débouchés commerciaux tant le transport de marchandises vers la Métropole est long, coûteux et jonché de complexités administratives. La plateforme Ekumen a été créée à Marseille pour les aider à devenir plus visibles. Pour valoriser un savoir-faire trop souvent ignoré, et 100% français !

 

Alors qu’il a quarante ans, Thierry Vitry veut rendre à sa terre, la plaine des Grègues sur l’île de la Réunion, ce qu’elle a donné à sa famille depuis plusieurs générations. Il abandonne l’élevage laitier, trop coûteux, et décide de se convertir à une agriculture biologique. Il se tourne vers le curcuma, abandonné il y a 25 ans par son père après des décennies de tradition familiale, pour se spécialiser.

« Cela me tenait à cœur, dit-il. En tant qu’exploitant bio, le curcuma me permet de soigner mes volailles ». Et celles-ci le lui rendent bien puisque leur fumier sert d’engrais à la racine. « Le curcuma fait partie de notre terroir. Il soigne beaucoup de choses comme l’arthrose. C’est un régénérant de cellules qui prévient les maladies neurodégénératives et certains cancers ».

 

Une plateforme pour désenclaver les producteurs d'Outre-mer 2
Jean-Pascal Schaefer @JPS

Simplifier les échanges entre Métropole et l’outre-mer

Un jour, il est contacté par un métropolitain. Un Marseillais. Jean-Pascal Schaefer. Après une carrière entre marketing et énergies renouvelables, cet amoureux de l’outre-mer a mis sur pied une plateforme qui permet aux producteurs de vendre leurs produits aux consommateurs de la métropole. Son nom, Ekumen, renvoie à un roman de science-fiction et définit une manière de communiquer instantanément d’un bout à l’autre de l’univers. En s’affranchissant des contraintes physiques.

Car entre les territoires d’outre-mer et la France, le transport de marchandises relève du parcours du combattant. « Pour faire voyager un produit de la Métropole à l’outre-mer, il faut compter une quinzaine de jours en bateau. Mais dans le sens inverse, c’est quarante-trois jours », déplore Jean-Pascal Schaffer. S’y ajoutent des frais de port prohibitifs et des règles administratives complexes, notamment des taux de TVA différenciés. Si bien que « les territoires d’outre-mer qui étaient initialement des territoires d’export sont devenus des territoires d’import ».

 

Une plateforme pour désenclaver les producteurs d'Outre-mer
En plus de leur offrir une vitrine, l’entreprise propose aux producteurs un accompagnement pour qu’ils apprennent à mieux gérer leur marketing et leur logistique @Ekumen

Des producteurs consciencieux

Pourtant, assure Jean-Pascal Schaefer, ces territoires regorgent de produits d’exception. Et de producteurs consciencieux qui s’attellent à cultiver ou fabriquer selon des méthodes traditionnelles. Tout en se souciant de leur impact sur l’environnement.

Parmi ces produits ultra-marins, il cite à loisir, et avec beaucoup de passion, l’exemple du curcuma. « Connaissez-vous la différence entre curcuma médicinal et curcuma alimentaire ? Et bien, ce que l’on trouve dans les magasins bio sous forme de doigts, c’est le curcuma alimentaire. Mais ces doigts proviennent d’une racine-mère qui offre quant à elle du curcuma médicinal à la couleur plus vive, plus concentré en curcumine ». C’est cette partie qui est privilégiée pour les usages médicaux.

Mais si les producteurs sont des experts de leur cœur de métier, les enjeux de communication et de valorisation de leur travail leur échappent parfois. Jean-Pascal Schaefer s’attelle à les accompagner. Soit en les conseillant directement. Soit grâce à un blog qu’il a créé spécialement pour eux.

 

Un nouveau site pour un nouveau départ

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Sur le site, on trouve également des produits corses. Car si l’Ile de Beauté fait l’objet des mêmes règles postales que la Métropole, ses producteurs manquent de visibilité selon Jean-Pascal Schaefer @Ekumen

Lancé en 2019, le projet est ralenti par l’épidémie de covid-19. Début 2021, Jean-Pascal Schaefer, appuyé par l’entreprise lilloise Crea-tech, met au point une nouvelle version de son site censée accroître son audience. Et donc la visibilité des 30 producteurs qui y sont présents. Des producteurs essentiellement réunionnais, même si Ekumen a vocation à accueillir tous les territoires d’outre-mer.

Pour financer le fonctionnement de la plateforme, Ekumen perçoit une commission de 15% du prix de vente. Ce qui laisse 85% au producteur, perçus au moment où il valide la commande. Un positionnement qui diffère du commerce équitable où le producteur ne touche qu’environ 5% du prix. Au terme de plusieurs semaines voire mois d’attente.

Le transport est réalisé par avion. Le bateau présentant des délais de livraison beaucoup trop longs pour l’heure. Quant à leurs frais, inévitablement élevés, Jean-Pascal Schaefer a choisi de les inclure dans le prix annoncé sur le site.

 

Permettre aux Ultras-marins de vivre de leur savoir-faire

Ciblant des consommateurs soucieux de la qualité et de l’impact environnemental des produits qu’ils consomment, le principe de circuit court sur de longues distances peut paraître paradoxal. Mais Jean-Pascal Schaefer adopte une vision holistique. Au-delà du transport, il estime qu’il faut aussi s’intéresser aux conditions de production. « Certains distributeurs préfèrent vendre des avocats d’Espagne car ils n’ont pas voyagé par avion. Mais ils sont parfois cultivés dans des conditions proches de l’esclavage. Alors que dans les territoires d’outre-mer, les conditions de travail sont dignes ». Sans parler des différences concernant les normes environnementales.

S’y ajoutent des enjeux liés à la dignité des habitants de ces territoires. « Eux aussi ont besoin de vivre de leur travail. On a trop tendance à infantiliser l’outre-mer. Pourtant, on y trouve des personnes hautement compétentes. Et des entreprises de très haut niveau. Les Ultras-marins veulent être responsables de leur futur ».

 

Une plateforme pour désenclaver les producteurs d'Outre-mer 4
Un maillot de bain fabriqué à la Réunion. @Ekumen

Exister au milieu des géants du numérique

Pour l’heure, l’enjeu pour Ekumen est d’exister dans un univers dématérialisé dominé par les Gafam (Google, Amazon, Facebook et consorts). « Ces acteurs ont créé d’énormes biais par rapport au marché. On est tous pris dans une forme de contradiction entre une envie de consommer de bons produits et l’influence de ces géants. Nous devons réussir à être visibles au milieu de tout cela ».

Cela passe aussi par des partenariats en chair et en os. À l’image de celui qui se construit avec le Salon de la gastronomie des outre-mer (Sagasdom). « On pourrait mixer nos compétences pour offrir aux producteurs une visibilité tout au long de l’année ».

Avant le covid-19, Thierry Vitry, le producteur du curcuma, touchait chaque mois une centaine d’euros supplémentaires grâce au site. Depuis, « c’est assez calme », dit-il. Avec la refonte de la plateforme et un référencement qui devrait s’améliorer dans les mois à venir, il espère revenir à ce niveau. Voire au-delà. En parallèle, il s’attelle à organiser des visites de sa ferme pour les touristes. Une manière de rappeler très concrètement aux Métropolitains, au-delà des décors de carte postale, ce que les territoires d’outre-mer ont de richesses et de savoir-faire. Et combien ils auraient tort de s’en priver.♦

 

  • Contact – Pour plus d’information ou pour se procurer les produits de la plateforme, rendez-vous sur le site ekumen.net.

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