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Wake up Café, pour mieux réinsérer les détenus dans la société

Par Marie Le Marois, le 25 janvier 2022

Journaliste

@Wake up Café

Lorsqu’ils quittent la prison, les détenus n’ont souvent plus grand-chose. À ceux qui désirent se réinsérer, Wake up Café propose un accompagnement socio-professionnel. Depuis sa création en 2014, l’association a aidé plus de 825 personnes et compte seulement 8% de récidive – versus 63% en moyenne. Un projet durable décliné en Île-de-France, à Lyon, Montpellier et, depuis peu, à Marseille.

 

Wake up Café, pour mieux réinsérer les détenus dans la société 1
Déjeuner partagé tous les jours. Abdel à droite, avec son fils. @Wake up Café

Attablés devant pizzas et croquemonsieurs, une poignée de jeunes discutent avec les salariés de l’association installée depuis janvier dans un ancien cabinet dentaire. Ici, on ne parle pas d’ex-détenus mais de wakeurs. Il y a Abdel*, 26 ans, le plus âgé du groupe. Le plus à l’aise aussi. Il se rend tous les jours à l’association, « sauf quand j’ai des petits boulots, de l’intérim, de la maçonnerie… ».

Il fait partie des cinq wakeurs suivant actuellement le parcours proposé. Soit deux ateliers par jour tels que ‘’groupe de parole et d’addiction’’, ‘’création libérée’’, ‘’club de l’emploi’’, ‘’prise de parole en public’’, ‘’écriture’’, etc. et une consultation avec la psychologue. L’accompagnement couvre tous les besoins, aussi bien la recherche d’emploi que la connaissance de soi.

 

L’emploi, facteur d’insertion, mais pas seulement

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Atelier d’écriture mené par Vincent, un bénévole, avec trois wakeurs et Guillaume Bosch, responsable du site Marseillais. @Wakeupcafé

La fondatrice de Wake up Café (historique dans bonus) s’est rendu compte qu’avoir un emploi ou une formation n’était pas un facteur d’insertion suffisant. « Être bien dans sa vie est essentiel », confirme Guillaume Bosch, responsable de l’antenne Marseille.

Cela commence par changer le regard de la société sur les anciens détenus et inversement. Chaque jour, wakeurs et salariés déjeunent ensemble. Pour tous, un planning de tâches est défini sur la semaine – des courses à la vaisselle. « Le but est que chacun se sente à sa place », insiste Julie Callot, chargée d’insertion à l’association.

Elle est en lien permanent avec l’administration pénitentiaire des Bouches-du-Rhône avec laquelle Wake up Café a signé une convention. Le projet s’inscrit d’ailleurs dans l’aménagement de peine (bonus). Cela signifie que le condamné peut sortir plus tôt, avec le projet de l’association. Et s’il ne suit pas le parcours ? « Et bien on le signale à l’administration », précise Guillaume Bosch.

 

Apprendre les codes pour trouver un emploi

Wake up Café reinsertion
Pièce principale @Marcelle

Dans ce rez-de-chaussée lumineux et chaleureux, ouvert de 9 heures à 18 heures, Abdel se sent bien. C’est sa CPIP – comprenez Conseillère pénitentiaire d’insertion et probation – qui lui a donné envie de venir. « Pour faire mes papiers, chercher un emploi, apprendre à m’exprimer. Ici, ça aide un peu pour tout. C’est familial, tranquille », résume ce père d’un petit garçon de 3 ans, qui manie l’humour aussi bien que le verbe.

Pourtant, de son propre aveu, il s’exprimait mal. Ou tout au moins dans le cadre d’une recherche d’un emploi. « J’arrivais comme si je postulais au ‘’quartier’’ ». Il pouvait dire d’entrée « je cherche du boulot, mec ! » Avec Claude, une des intervenantes, il a appris à troquer le survêt’ contre le jean, dire bonjour en arrivant, se présenter, « tous les codes que je n’avais pas ».

 

‘’À l’entrée en prison, la moitié des détenus a moins de 30 ans et près des deux tiers ont arrêté leur scolarité pendant ou avant le collège’’, In ‘’Mesurer et comprendre les déterminants de la récidive’’ juillet 2021, Ministère de la Justice.

 

Faire les démarches administratives

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Sofian ne peut pas travailler sans papier d’identité. Un casse tête quand le souhait est de s’insérer. @Marcelle

Akram, lui, est ‘’wakeur’’ depuis deux semaines. Il est en ‘’placement extérieur’’. C’est un aménagement de peine comme la semi-liberté ou le placement sous surveillance électronique (voir les différences dans bonus). Le soir, ce jeune de 20 ans a l’obligation de rentrer dormir au CHUD qui possède des hébergements diffus dans Marseille. C’est son éducatrice qui lui a parlé de Wake up Café. Une chance pour lui qui n’a ni papiers ni boulot. Pareil pour Sofian, 21 ans, en semi-liberté après 26 mois de détention, d’abord à Marseille puis à Salon.

 

Banques et entreprises comme partenaires

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Abdel, Akram de dos et Guillaume Bosch @Marcelle

Sans papiers, compliqué de s’insérer, trouver un emploi, une formation ou toucher le RSA. Pourtant, ils sont Français. Comment est-ce possible ? « Si leurs parents n’ont jamais fait jamais les démarches pour obtenir une carte d’identité, un passeport, une carte Vitale, ils n’ont rien et doivent les entreprendre. Et parfois, ça met un an quand ils sont nés de parents étrangers », décrypte Julie Callot, la chargée d’insertion.

Pareil pour le compte en banque. Compliqué de trouver un emploi sans ce sésame. Pour y pallier, Wake up Café compte des banques comme partenaires, en plus des nombreuses entreprises qui proposent du mécénat de compétence ou des emplois (voir bonus). Agrandir le réseau est la mission de Héléna Gantzer, ancienne avocate et troisième pilier de l’antenne Marseille.

 

Peu importe le délit ou le crime

Wake up Café Héléna Gantzer et Julie Callot
Héléna Gantzer et Julie Callot, respectivement chargée du développement de l’association et chargée d’insertion. @Marcelle.

Julie Callot, qui a travaillé sur le site de Paris 15e avant d’ouvrir celui de Marseille, réalise les premiers entretiens avec les futurs wakeurs, « toujours en binôme pour pouvoir croiser les regards ».

Pour mieux les accompagner, cette jeune femme lumineuse revient sur les faits qui les ont conduits en prison et qui ne seront plus, par la suite, évoqués. « Ils ont payé leur dette à la société, on se concentre désormais davantage sur l’avenir plutôt que le passé ». Sur l’ensemble des six sites, les wakeurs ont entre 18 et 60 ans. Ils ont été en détention deux mois ou 20 ans, une ou plusieurs fois, parfois il y a des années. Ils sont majoritairement des hommes, « les femmes ne représentant que 3,6% de la population carcérale », précise la chargée d’insertion.

Peu importe le délit ou le crime, l’association accompagne tous les anciens détenus, sauf « ceux qui ont une addiction trop forte ou une maladie mentale telle que schizophrénie ou troubles bipolaires, et qui n’ont pas intégré un parcours de soin ». Et ceux qui ont commis un meurtre ? « On les accepte. Bien souvent, c’est un acte isolé. Ils sont réinsérables », affirme Guillaume Bosch qui a dirigé le site de Montreuil avant de rejoindre Marseille. Pour les crimes sexuels, c’est du cas par cas.

 

Le désir de s’en sortir prime

Wake up Café atelier emploi
Atelier emploi @Marcelle

Ce natif de Narbonne martèle qu’une fois les wakeurs intégrés, « on dissocie la personne de l’acte ». Il explique que le plus important est le « déclic », la « volonté de s’en sortir », la « conscience de ses responsabilités » et donc « la relecture de vie ». L’association peut accompagner un mouvement déjà mis en place par l’ancien détenu, pas le générer.

Le contrat ensuite est clair avec le wakeur : « On croit en sa démarche de sincérité et, en retour, on lui demande d’avoir confiance en notre bienveillance et exigence ». En aucun cas, les salariés ne se substituent à une quelconque autorité ou à des travailleurs sociaux. Ils sont des accompagnants au long cours. « En mettant du sens et de la logique à ce qu’on fait, ils ne peuvent qu’adhérer ». Et ils adhèrent. Il n’y a qu’à voir Gaëtan, le premier wakeur de Marseille, venu faire un coucou. « La taule », il la connaît depuis qu’il est mineur. Trois fois en tout.

 

Atelier philo sur le courage

Wake up Café philo
Virginie Larteau, professeure de philo, anime un atelier sur le courage, « juste milieu entre lâcheté et témérité » @Marcelle

Le jeune homme à la posture de sage a désormais un travail, un logement. Il a passé son permis, il est fier de gagner de « l’argent propre » et de montrer le bon exemple aux jeunes de sa cité.

C’est ce qu’il explique lors de l’atelier philo animé par Virginie Larteau, prof de philo et créatrice de Bibliothé nomade (voir bonus) Le thème ? Après la justice la semaine dernière, voici le courage, « un juste milieu entre lâcheté et témérité » explique-t-elle. Pendant une heure et demie, wakeurs et salariés s’expriment sur un épisode de leur vie où ils estiment avoir été courageux. L’échange est spontané et authentique. Ici, pas de faux-semblant. On n’est pas là pour se la raconter mais pour partir à la découverte de soi.

 

 

« Le courage, c’est affronter la vraie vie »  

Wake up Café ateliers
Atelier philo avec, de gauche à droite, Abdel, Akram, Guillaume Bosch, Sophian, Gaëtan et Virginie Larteau

Gaëtan, lui, son courage est d’être intervenu auprès d’un « ‘’gadjo’’ qui filait des claques à sa femme. Il a arrêté ». Mais aussi de rester vivre dans la cité où il a grandi. Démarrer son travail à 7 heures du matin « avec des moins cinq degrés ». Affronter la vraie vie, avec ses difficultés.

Pour Sofian, bonnet à lunettes vissé sur les oreilles, le courage a été de supporter l’enfermement – « il en faut pour ne pas devenir ouf », même s’il en reconnaît les vertus. « On apprend sur nous-mêmes. Ça m’a enlevé la merde des yeux, rendu plus mature. Avant, j’avais besoin de frimer et d’avoir des sous dans la poche ».

Pour Abdel, le courage a été de se rendre « en promenade » plutôt que rester dans sa cellule, alors que quinze personnes voulaient le « tabasser ». « Et finalement, ils ne m’ont rien fait », confie-t-il tout en dessinant. Akram, lui, est resté à côté de son ami qui se faisait tirer dessus. « Quand j’ai vu l’arme, j’aurais pu courir, mais je suis resté. Et je l’ai amené à l’hôpital ». Le courage, c’est enfin de dire non aux copains sulfureux et à l’argent facile. « Il est plus facile de retomber que de trouver du travail », observe Julie Callot.

 

‘’63% des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont recondamnées dans les cinq ans’’, in La Prison permet-elle de prévenir la récidive. Pour plus de la moitié des « récidivistes » (54,6%), c’est dès la première année. Et dans les deux ans pour les trois-quarts (76%).

 

Un tremplin à la sortie de prison

Wake up Café dîner
Premier Wake up Café dîner, le 14 janvier, avec wakeurs, bénévoles et salariés. @wakeupcafe

À leur sortie de prison, les détenus sont en effet peu ou pas accompagnés, lâchés dans la nature sans boulot, ni logement, souvent pas d’argent et des trous dans leur CV. « On n’a pas de repères, à part la famille », résume Sofian. Sans Wake up Café, « on serait là en train de zoner à Marseille, on ferait de mauvaises rencontres ».

Par toutes ses actions mises en place, son approche ferme et bienveillante, l’association permet aux wakeurs de se réinsérer.

Certains restent deux semaines, d’autres trois mois avant de trouver un emploi ou une formation. Mais ils ne quittent jamais vraiment cette grande famille. Deux mercredis par mois, ils dînent tous ensemble, bénévoles et intervenants compris. Un ancien wakeur vient parler de son parcours. Ce soir, c’est Gaëtan. « Y’a un temps pour faire des conneries, un temps pour se réinsérer ». ♦

*Certains wakeurs ont préféré changer de prénom pour l’article

 

  • Les besoins : agrandir le réseau des bénévoles pour les ateliers et des entreprises partenaires pour l’emploi. Lever de l’argent pour faire fonctionner le site.

 

Bonus
  • Clotilde Gilbert, aumônier de prison
    Clotilde Gilbert, aumônier de prison, fondatrice de Wake up Café
    Historique de l’association.

Pendant sept ans, Clotilde Gilbert, aumônier de prison, a rencontré des détenus de la maison d’arrêt de Nanterre dans leurs cellules. Elle a fait le constat que ‘’l’enfermement et l’inaction désocialisent, déstructurent et déshumanisent la personne’’. Or ces personnes sortiront un jour de prison, et devront retrouver une vie sociale et professionnelle. Il est donc important qu’elles reprennent confiance en elles-mêmes pour devenir moteur de leur réinsertion.

Au fil des rencontres, elle a découvert des talents dans le domaine de l’art et de la culture, qui ont d’abord donné lieu à la création d’une chorale. Les bénéfices constatés chez les participants – plus grande confiance en soi, ouverture aux autres, énergie retrouvée… – ont permis d’aller plus loin et d’enregistrer un CD en détention. C’est le début de Wake up Café. Depuis, l’association s’est déployée à Paris, Montreuil, Sèvres, Lyon, Montpellier et Marseille. Le nombre de wakeurs n’est pas défini tant que le site reste à taille humaine. Quand il y en a trop, un autre site est ouvert.

 

 

  • Partenaires… 

Pour les partenaires emploi, l’association peut compter sur l’agence d’intérim Adecco, Nespresso et Vinci. Et ceux des ateliers, de nombreux bénévoles et des intervenants dont Eloquentia pour ‘’La Prise de parole en public’’.

… et financements : 50% des dons viennent du privé (fondations d’entreprise et dons de particuliers) et 50% du public avec le ministère de la Justice et celui du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion.

L’équipe est amenée à s’agrandir, notamment avec une chargée d’emploi et d’insertion, une assistante sociale, une stagiaire art-thérapie et un service civique.

 

  • Aménagement de peine

Cette modalité d’allègement est applicable à une personne condamnée à une peine de prison. Celle-ci peut en bénéficier après avoir purgé une partie de sa peine et sous certaines conditions. Elle revêt plusieurs formes :

Libération conditionnelle qui soumet le condamné à certaines obligations et interdictions.

Semi-liberté : Le condamné bénéficie d’horaires de sortie pendant la journée et doit réintégrer l’établissement pénitentiaire chaque soir.

Placement sous surveillance électronique : Il est assigné à résidence par le biais d’un bracelet et d’un boîtier relié à sa ligne téléphonique. Il bénéficie d’horaires de sortie pendant la journée.

Placement extérieur : Il est pris en charge dans un centre à l’extérieur de la prison. Il exerce une activité pendant la journée et réintègre son lieu d’hébergement le soir.

 

  • Différence entre maison d’arrêt, centre de détention et maison centrale

La maison d’arrêt accueille les détenus qui ne sont pas encore jugés (détention provisoire) ou qui sont condamnés à des peines inférieures à deux ans.

Les détenus condamnés à une peine supérieure à deux ans et qui présentent des perspectives de réinsertion sociale peuvent accomplir leur peine dans un centre de détention. Dans ce type d’établissement, l’accent est mis sur la réinsertion des détenus (travail, activités culturelles et sportives, etc.).

Un détenu condamné à une longue peine peut accomplir celle-ci au sein d’une maison centrale. Ce type d’établissement accueille également les détenus présentant des risques particuliers. L’organisation et le fonctionnement d’une centrale sont principalement axés sur la sécurité.

 

  • Bibliothé nomade

C’est un vélo-remorque avec lequel Virginie Larteau se déplace. Dernièrement, cette prof de philo à mi-temps s’est rendue jusqu’à la Cité La Castellane pour une intervention plein air. En novembre, elle est intervenue aux Beaumettes avec Opera Mundi.

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