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Wilfrid Almendra, ouvrier du beau

Par Maëva Gardet Pizzo, le 24 juin 2022

Journaliste

Fils de travailleur fuyant le Portugal, Wilfrid Almendra n’était pas prédestiné à l’art. Là est sa force, puisqu’il tire de ses racines le matériau de ses travaux. Avec l’envie de mettre en exergue la beauté de ceux que la société dénigre bien qu’ils lui soient indispensables. Un message qu’il entend porter haut et fort à travers son exposition « Adelaïde », présentée au Frac et à la Friche Belle-de-mai du 25 juin au 30 octobre.

« Les lieux sont le reflet de ceux qui les habitent », pense Wilfrid Almendra. Une assertion qui lui sied plutôt bien. 

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Sur le plan de travail de l’artiste, on trouve un peu de tout. @MGP

« C’est un peu le chaos ici », lance-t-il en traversant son atelier de La Rose, quartier populaire du nord de Marseille, où il accueille jeunes artistes et collectionneurs. En marchant sur le carrelage blanc tacheté de noir, on sent quelques morceaux de verre crisser sous les semelles. Sur une table tapissée de sciure de bois : un enchevêtrement de truelle, pinces, fleurs séchées, pans de verre rompu, et autres tubes de colle dont l’odeur se mêle à celle de tabac froid.

« Je cours pas mal en ce moment », assure l’artiste, cheveux gris en bataille, tout en s’affairant à préparer du café. Et pour cause, il est à quelques jours du vernissage de son exposition Adelaïde. Une exposition qui se vit en deux lieux : le Fonds régional d’art contemporain et la Friche Belle-de-mai. « La mise en place est délicate. Il y a beaucoup d’installations fragiles, avec du verre. C’est pas mal de tension ».

Dans cet espace qui rappelle autant l’atelier d’artiste que celui du bricoleur, restent encore quelques pièces de l’exposition pas encore installées. Pièces qui racontent l’édifice de sa vie, bâtie au gré des rencontres et des inspirations.

 

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Le marcel blanc : une pièce chère à l’artiste, car emblématique du monde ouvrier portugais dont il descend @MGP

Trajectoire ouvrière

Wilfrid Almendra naît en 1972 à Cholet. Son père a quitté le Portugal pour fuir la misère autant que la dictature de Salazar. Il atterrit là comme d’autres compatriotes, attiré par les sirènes d’une usine pourvoyeuse d’emplois ; puis parvient à créer sa propre entreprise. « Il faisait de la livraison de fuel et de produits pétroliers ». Wilfrid Almendra se souvient d’un père bosseur et bricoleur qu’il aide de temps en temps.

Il se rappelle également les jardins ouvriers. Celui de son grand-père où il se sentait si libre. « Certains faisaient pousser des légumes en lignes bien rangées. Lui, c’était le bordel. Il y avait des légumes pour manger mais aussi des fleurs ».

À ce moment-là, l’art est encore très peu présent dans sa vie. « Tout ce qu’on avait, c’était une affiche d’une peinture de Van Gogh dans les chiottes ». Jeune adulte, il s’engage dans une formation professionnelle en maintenance des systèmes automatiques. « Au début, j’ai travaillé dans un abattoir sur des machines qui faisaient des steaks et des sauces ». Puis il reprend l’entreprise familiale avant de tout lâcher pour l’art, découvert au fil de ses rencontres. Direction l’École d’art. À Rennes.

 

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Le beau est partout. Même dans une chaussette sale. À condition de savoir regarder. @MGP

Faire le tour des choses

Pour s’exprimer, Wilfrid Almendra a choisi la sculpture. Parce qu’il est « vraiment nul en peinture ». Mais aussi parce qu’il aime « faire le tour des choses ». Prendre le temps de les observer sous toutes leurs coutures. Son goût pour les matériaux et le bâtiment lui vaut aussi la qualification d’architecte. « Mais ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les personnes qui vivent à l’intérieur de ces bâtiments ».

Dès le début de sa carrière, il se fait un nom non seulement pour ses créations, mais aussi, pense-t-il, pour son « rapport très ouvrier au travail ». Il se lève tôt. Enchaîne les heures. Ne ménage pas ses efforts au service d’une vocation : celle de bousculer les codes du beau. De redonner de la valeur à ce et ceux que la société regarde de haut. Voire pas du tout.

Les ouvriers sont de ceux-là. Mais si Wilfrid Almendra parle d’eux à travers son art, il n’en montre pas pour autant le corps, préférant l’évocation. À travers une sculpture de chaussette sale. Ou de pantalon froissé. Des vêtements qu’il a moulés dans du métal fondu pour un résultat des plus réalistes : c’est en les touchant, froids et durs, qu’on découvre leur vraie nature. « Quand le public voit cette chaussette, il se dit : super, une chaussette sale ! Mais s’il prend le temps de regarder attentivement, il finit par voir qu’il s’agit d’une sculpture et la chaussette prend une tout autre dimension ».

 

 

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Cuivre glané dans les poubelles, et surmonté de plumes de paon @MGP

Une autre économie est possible

Apprendre à regarder l’autre sans lui accorder une valeur qui dépendrait de sa richesse économique. Comme ces hommes et femmes qui glanent les poubelles pour récupérer des matériaux à revendre et auprès desquels se fournit l’artiste. « C’est une économie alternative que l’on méprise mais qui, depuis quelque temps, suscite de l’intérêt en raison de la hausse du prix des métaux ».

Prôner d’autres modes d’échanges. À l’image de sa tante, Adelaïde, dont l’exposition au Frac et à la Friche porte le nom. « C’est elle qui m’a initié aux économies alternatives, au troc en particulier. Elle vit en montagne, au fin fond du Portugal, où l’on échange biens et services depuis toujours ».

Ce troc, il l’expérimente dans son travail. Ici, auprès des communautés qui sauvent de nos poubelles des biens chargés d’histoire, et parfois de valeur économique. Mais aussi au Portugal, dans un village de vingt habitants où il porte depuis quinze ans un projet de rénovation de maison mêlant artistes internationaux et population locale. « Je fédère des gens pour la restaurer en échange de produits que je cultive : des fruits, des pommes de terre, de l’huile d’olive ».

 

♦ Les expositions durent jusqu’au 30 octobre 2022 

 

Regarder la vie avec des yeux neufs

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La mauve: une plante comestible et médicinale surtout perçue comme une mauvaise herbe @MGP

Et si l’humain est au cœur du travail de l’artiste, il est intimement lié à la nature. En témoignent ces feuilles de mauve séchées qui recouvrent une planche de bois sur le sol de son atelier. « Ce sont des plantes médicinales qui poussent partout en ville et que l’on considère comme de mauvaises herbes. On en trouve sur le bord des routes, là où on fait chier son chien. On ne leur prête pas attention. Pourtant, elles sont belles. Et ce sont des survivantes. Malgré l’urbanisation, malgré la pollution, elles sont toujours là. Rayonnantes ».

Dans le cadre de l’exposition Adelaïde, il a choisi de les présenter prisonnières de deux planches de verre reliées par du scotch double-face. Et pas n’importe quel verre puisque celui-ci provient de serres de culture de tomates à Aubagne. « Elles ont été démontées en raison de difficultés économiques liées à la concurrence espagnole ». De cette œuvre, émane « un sentiment d’étouffement, d’enfermement. L’impression de ne plus respirer ». Métaphore d’un monde où l’on ne cesse de courir sans trop savoir après quoi. Où l’on croise des milliers de personnes sans leur prêter attention. Où la biodiversité s’éteint dans l’indifférence.

 

George, cet ouvrier du Portugal qui écrit des poèmes le soir venu

Pourtant la beauté est là. Partout. À chaque recoin de nos existences. Là où on ne l’attend pas. À travers Adelaïde, Wilfrid Almendra partage les moments de grâce qui ont jalonné sa vie. Ses rencontres les plus surprenantes – et belles-, faites au hasard de ses voyages. Comme celle de George, cet ouvrier du nord du Portugal qui écrit des poèmes le soir venu, à l’abri des regards. Comme ce glaneur qui a fourni à l’artiste des fils de cuivre désormais surmontés de majestueuses plumes de paon. Ou encore Teresa, cette femme de ménage qui adoucit la vie des autres, et dont l’artiste a sculpté les sandales.

Les lieux sont le reflet de ceux qui les habitent. Les objets aussi. Comme si des morceaux d’âmes s’y accrochaient. Et dans cette exposition en deux lieux, elles seront nombreuses à prendre, pour une fois, la lumière. À être regardées pour ce qu’elles sont. Sous l’œil humble et flatté d’Adelaïde.♦

 

Bonus
  • Informations pratiques sur l’exposition – Pensée en deux lieux, le Panorama de la Friche Belle de mai et le Frac, Adelaïde fait l’objet de deux vernissages. Celui de la Friche a eu lieu le 23 juin. Pour le Frac rendez-vous vendredi 24 juin à 18h30. Plus d’informations sont à retrouver sur le site du Frac.

 

  • Un atelier ouvert sur son quartier – Installé dans le quartier de la Rose où les infrastructures culturelles font défaut, Wilfrid Almendra tient à ouvrir ses portes à son voisinage. Ce qu’il a notamment fait en accueillant une exposition de la jeune artiste Mégane Brauer qui mettait à l’honneur les codes de la culture populaire. Exposition dont a pu profiter un public varié, allant de groupes scolaires au marchand de kebab du coin.

 

 

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