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Des vieux bateaux de mer transformés en chambres à terre

Par Marie Le Marois

Journaliste

Que faire des milliers de bateaux de plaisance qui ne peuvent plus naviguer ? Datant des années 60, la plupart ne valent plus grand chose avec leur coque en polyester et la démolition coûte cher. Si bien que les propriétaires les coulent, les brûlent ou tout simplement les abandonnent. La Team Sardine a trouvé une belle idée pour leur donner une seconde vie en les transformant en hébergement à terre. Au cœur de cette association, on trouve Nicolas Lanteaume avec une ribambelle de potes qui lui donnent un coup de main. Ce jour-là, le jeune homme est en train de bêcher avec sa coloc’ Marion pour aplanir le terrain et installer un ponton en bois pour son port à sec. Pas de temps à perdre : cinq voiliers accostent mercredi !

 

Des bateaux en fin de vie transformés en hébergement à terre 7À 26 ans, Nicolas a déjà eu mille vies. Et toutes participent à ce qu’il est aujourd’hui : le futur tenancier d’une auberge de jeunesse, « un rêve de gamin ». Son plan de départ était de créer une auberge entourée de caravanes. Mais les quatre roues se sont transformées en coques à la suite d’un voyage en bateau-stop. C’était l’été dernier. Imaginez la scène : Nicolas, dans le port de Las Palmas aux Canaries, accoste les plaisanciers pour trouver une embarcation retour et, pour engager la conversation, leur propose de goûter son beurre au caramel (parce que le malin tient un foodtruck de churros dans la vraie vie).

 

20 000 bateaux en fin de vie en France

En parcourant les quais, il tombe ainsi sur Quique, en train de restaurer un bateau qu’il a récupéré, abandonné à Port-Saint-Louis-du-Rhône (Bouches-du-Rhône). L’expérience intrigue Nicolas le curieux. Finalement embarqué par deux Français, il retraverse l’Atlantique puis file aussitôt dans une des marinas saint-louisiennes. Il y découvre l’ampleur du problème : « La marina n’a plus de nouvelles des propriétaires d’une trentaine de bateaux. Après avoir tenté en vain de les vendre aux enchères pour récupérer un peu d’argent, elle s’apprête à les envoyer à la destruction pour les broyer et les incinérer ». En France, près de 20 000 bateaux polyester, construits en grande série dans les années 60/70, arrivent ainsi en même temps en fin de vie, alors que la filière de recyclage peine à se mettre en place.

 

Des habitacles qui restent solides et logeables

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Parc Foresta crédit YWC

Puisque ces habitacles restent solides et tout à fait logeables, Nicolas a l’idée de les transformer en hébergement à terre. Il emprunte de l’argent à sa grand-mère, adopte cinq voiliers, glane des idées, notamment avec Bathô (notre article ici) et se lance dans l’aventure. Il imagine s’ancrer à Luminy pour sa proximité avec les calanques, mais c’est finalement un tout autre décor qu’il choisit : le Parc Foresta. Le collectif qui le gère cherche en effet des porteurs de projets pour enrichir l’offre du parc. « J’avais envie d’intégrer ce projet économique et solidaire qui a un énorme potentiel. Alors en septembre, je suis allé voir les responsables. Ils ont tout de suite été emballés par mon idée et ont proposé de m’accompagner. Ils mettent notamment à ma disposition leur expérience du camping : Marseille 2013 et Les Grands Voisins. C’est un bon ticket pour démarrer mon activité ».

 

Emplacement vue mer dans un océan d’herbes

Des bateaux en fin de vie transformés en hébergement à terre 8Nicolas est d’autant plus persuadé du spot que « la vue mer est de ouf et le parc immense avec un potentiel de dingue ».

À lui maintenant de débarrasser les voiliers de tout un amas de casseroles, vêtements de mer et autres restes des ex propriétaires, puis les déquiller, coucher le mât, préparer le terrain et organiser leur transport. Retrousser ses manches ne lui fait pas peur. Après ses études en IUT GEA et un master à l’école de commerce Kedge (où il est devenu Mister Churros), il est parti voyager en mode woofing dans des éco-villages. En échange du gîte et du couvert, il participait à des chantiers participatifs, dont la coupe de bois. Il voulait prendre le temps de se poser les bonnes questions. Une expérience très enrichissante à laquelle il mettra fin. « Vivre dans une communauté de hippie au fin fond de l’Ardèche » n’est pas vraiment le dada de ce Marseillais pur jus. C’est Marseille son poumon, « j’aime sa culture bordélique et ses habitants chaleureux, joviaux et enthousiastes ».

 

Sanitaire et cuisine à disposition dans le parc

Des bateaux en fin de vie transformés en hébergement à terre 3Mais revenons à nos bateaux. Tout se déroule sans encombre. Certes, Nicolas a coupé les quilles « comme un bourrin à la disqueuse », si bien qu’il a reçu des éclats de fer dans les yeux. Certes, il aurait pu peut-être mieux négocier les frais de transport avec la marina, « parce que c’est finalement un grand service que je leur rends ». Mais ce philosophe dans l’âme prend les choses comme elles viennent. Il a confiance en la vie même quand j’aborde l’éventuel problème de sécurité. Non pas que je sois chochotte mais passer la nuit au milieu du parc ne me dirait rien qui vaille. Il habitera sur place, m’assure-t-il. Et puis on pourra s’enfermer à clé dans le bateau. Ah. Et on pourra se doucher à bord ? « Non, pas dans un premier temps en tout cas. Mais Yes We Camp mettra à disposition des sanitaires, ainsi qu’une cuisine ».

 

Auberge de jeunesse (et non hébergement insolite !)

Contrairement à ce que j’imaginais, ces bateaux ne rentrent pas dans la catégorie des hébergements insolites. Ce sera vraiment une auberge de jeunesse, confort mais un peu roots. Pour des backpackers, voyageurs au sac à dos, qui partageront le bateau loué 70 euros la nuit à 2, 3 ou 4. Voire davantage, car l’un des cinq voiliers sera aménagé en dortoir. Nicolas compte proposer bien plus qu’un hébergement et tenir le rôle d’« aubergiste de base ». C’est-à-dire guider le voyageur pendant son séjour, proposer les activités du parc et son programme culturel. Et, à terme, organiser des ateliers de fabrication de pain, grâce à un savoir-faire acquis dans les écolo-villages, et de fabrication de savon, « avec un pote savonnier ». Des ateliers dont pourront profiter tous les gens du quartier, « car, à la base, c’est le lien social entre les voyageurs et les Marseillais qui m’intéresse ». Il ne conçoit pas la découverte de ville sans ses habitants.

 

Un campement fondu dans le parc

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Anice, habitant du quartier, et Nicolas de la Team Sardine

Avant l’ouverture du campement le 1er juin prochain, il reste à Nicolas à mettre un coup de propre, rénover les boiseries abîmées, les isoler, fabriquer le ponton « comme la panne d’une marina ». Sa fonction sera à la fois de réunifier les bateaux et de délimiter le campement car il n’y aura pas de clôture, « l’idée est que l’usage du parc soit toujours préservé, c’est à dire que les habitants puissent continuer à se balader ou les sportifs à courir ». D’ailleurs, voilà Anice, un grand gaillard, agent de sécurité dans le monde de la nuit et sportif le jour. Il vient s’entraîner par là depuis qu’il est enfant. Intrigué, il pose des questions à Nicolas et l’assure : « Si t’as un problème ou quoi avec des minots, tu m’appelles. Mais bon, en vrai, personne ne viendra t’embêter ». Nicolas repart bêcher plus confiant que jamais. Il projette déjà d’agrandir sa flotte à vingt voiliers. M.M.

 

 

Bonus

 

*La Team sardine est le premier porteur de projet du Parc Foresta. Pour fêter cet événement et l’arrivée des cinq voiliers le 6 mars, les enfants du quartier et ceux qui le souhaitent sont invités à venir au pique-nique partagé. Un événement incroyable pour les yeux puisque les voiliers seront « grutés » sur leur socle en bois.

* Pour répondre à la problématique de l’arrivée massive des bateaux en fin de vie, la Fédération des Industries Nautiques (FIN) a créé l’APER en 2009, première filière de déconstruction au monde des bateaux de plaisance. En mettant en relation les détenteurs de ces bateaux et la trentaine d’entreprises de traitement et recyclage agréées dans le cadre de cette filière volontaire, l’APER a permis de déconstruire plus de 2 500 bateaux. Depuis janvier, il est l’éco-organisme officiel de la filière dans le cadre de la responsabilité élargie des producteurs (REP). L’ensemble des opérations de traitement (dépollution, démantèlement, valorisation) seront prises en charge par l’APER avec son réseau d’entreprise agréé. Seul le transport du bateau jusqu’au centre de déconstruction reste à la charge du propriétaire (voir mode d’emploi). L’objectif ? Traiter 20 000 à 25 000 bateaux sur les 5 prochaines années.