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Le théâtre pour mieux intégrer les collégiens différents

Par Agathe Perrier

Journaliste

Dans un collège de Marseille, quatre professeures et une attachée de vie scolaire se sont lancées dans un pari un peu fou : présenter « On ne badine pas avec l’amour » avec un casting de 30 collégiens, dont 12 présentant des troubles tels que la dyslexie ou la dyspraxie. À la clé de ce projet inclusif, un voyage à New-York pour une représentation devant le lycée français.

 

Je ne peux pas résister à l’idée de vous ressortir la carte « nostalgie ». Quelques semaines après le retour dans mon ancien lycée pour rencontrer une classe prépa « unique en France », me voilà cette fois-ci dans l’enceinte du collège André Malraux, dans le 13e arrondissement de Marseille. Mon ancien collège. Rien n’a vraiment changé presque quinze ans après mon départ – si ce n’est l’installation des portiques de sécurité à l’entrée ou les fresques qui colorent les murs de la cour. Direction l’amphithéâtre, où la répétition d’une pièce bien particulière bat son plein. « On ne badine pas avec l’amour », d’Alfred de Musset, acte III, scène I. Avec Ylian dans le rôle du Baron quand son camarade Akram campe Maître Blazius.

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Les élèves en pleine répétition © AP

Le premier passage est approximatif. Les enseignantes présentes, aidées par Jean-Philippe Krief, metteur en scène et intervenant bénévole, reprennent les comédiens en herbe. L’intonation, le ton, les gestes, tout est passé au peigne fin. Au deuxième essai, la scène est plus structurée, lisible, métamorphosée. « On enchaîne », lance la professeure de français, madame Bellatorre, en chef d’orchestre de la petite troupe. Trois échanges seront travaillés ce lundi midi. Car le temps presse : le 1er mai prochain, c’est bien l’ensemble de l’œuvre que les apprentis acteurs devront jouer, à New York cette fois.

 

Qui est qui ?

Une fois les jeunes adolescents retournés en classe pour leurs cours de l’après-midi, le calme revient dans l’amphithéâtre. L’occasion d’en savoir plus sur les prémisses de ce projet. « Son but est de favoriser l’inclusion des élèves inscrits dans le dispositif Ulis parmi les autres collégiens », explique Marion Massa, coordinatrice de ce programme signifiant « Unités localisées pour l’inclusion scolaire ». Concrètement, il permet à des enfants en situation de handicap d’être inscrits dans des établissements « classiques », en bénéficiant d’un accompagnement scolaire adapté. À Malraux, 13 élèves sont dans ce cas, répartis de la 6e à la 3e. Certains présentent des « troubles spécifiques du langage et des apprentissages » (dyslexie, dyspraxie, dysphasie, dyscalculie…) ou des troubles des fonctions cognitives. Pour autant, en les voyant répéter tous ensemble, impossible de les repérer. « C’est qu’on a bien fait notre boulot », sourit madame Petit, professeure de lettres modernes au sein de l’établissement, très impliquée aussi dans la pièce.

 

Brouillon auto 2De Niolon à New-York

Le projet New-York n’est pas le premier mené par Marion Massa et les enseignants pour intégrer les élèves Ulis. Depuis la création du dispositif au sein du collège, il y a quatre ans, les adolescents ont pu pratiquer avec leurs camarades des activités comme la voile ou la plongée sous-marine, à Niolon (une calanque de la Côte Bleue, entre Marseille et Carry-le-Rouet). « Cette année, nous sommes partis sur quelque chose de plus culturel et ambitieux. Certains profils Ulis, qui sont en 3e, vont nous quitter l’année prochaine. Nous avons voulu marquer le coup pour leur départ », précise la coordinatrice.

Le choix de la pièce de théâtre, c’est à madame Bellatorre qu’on le doit. Investie dans l’inclusion des élèves Ulis depuis deux ans, elle a décelé en eux du potentiel pour jouer ce drame romantique. Si certains ont des rôles muets, et campent par exemple des arbres – car impossible pour eux d’apprendre un long texte ou de le réciter – d’autres apparaissent comme des protagonistes très inspirés. « Les élèves qui ne font pas partie du dispositif Ulis ont ensuite été « recrutés ». Leur motivation et leur investissement dans les anciens projets d’inclusion ont penché en leur faveur », met en avant Marion Massa. C’est par exemple le cas de Clara, Myrtille et Victoria, des « habituées » des sorties scolaires avec les élèves Ulis. « On s’entend bien avec eux, il y a une super ambiance », confie Victoria. Si les trois copines ont souhaité faire partie de l’aventure, c’est bien sûr par goût pour le théâtre. Et aussi par envie d’aller découvrir la grosse pomme.

 

Le théâtre pour mieux intégrer les élèves en difficulté scolaireAu-delà du voyage, l’aventure humaine

« New York  a été un appât énorme », reconnaît madame Petit. Évidemment, la destination du voyage a motivé les jeunes adolescents pour s’investir dans la pièce. Mais le temps aura montré que là n’était pas la seule raison de leur participation. « Le déplacement a failli être compromis faute de budget. Quand on leur a dit et qu’on leur a demandé si on gardait quand même l’atelier théâtre, tous ont dit oui et ont continué à venir ! », souligne la professeure, pas « surprise », mais « éblouie » par le geste. L’histoire aura finalement son « happy end » puisque les fonds nécessaires pour partir ont finalement été trouvés. L’équipe a notamment réussi à lever un peu plus de 1 000 euros sur une cagnotte en ligne et récolté des subventions ou dons de collectivités et entreprises du technopôle de Château-Gombert (voir bonus).

 

Dernière ligne droite avant le décollage

Les élèves se retrouvent deux fois par semaine pour répéter, à raison d’une heure par séance. Et ce sur leur temps libre, puisqu’il est bien sûr impossible de leur faire rater des cours. Ce qui prouve encore un peu plus leur motivation. « Avant de participer à la pièce, j’étais plus timide. Ça m’a aidé à me décoincer », avoue Clara. Avec ses deux amies, elles jouent le rôle d’enfants de chœur. « On n’a pas énormément de texte à apprendre. Mais il y a des phrases plus faciles à retenir que d’autres », souligne Myrtille.

Le théâtre pour mieux intégrer les élèves en difficulté scolaire 2
© AP

Des passages de l’œuvre originale ont été coupés pour que la représentation ne dépasse pas une heure. Les incontournables ont été conservés dans leur intégralité, à l’instar de la scène où Perdican et Rosette se déclarent leur amour (acte III, scène III). Certaines phrases ont par ailleurs été modifiées pour faciliter la compréhension du texte par les collégiens. L’essence de la pièce reste toutefois entière et les élèves se donnent du mal pour la retranscrire au mieux. Devant leurs homologues du lycée français de New York, aucun doute qu’ils brilleront sur les planches. Sans l’ombre d’une différence. A.P.

 

Bonus :

  • La représentation est prévue le 1er mai au lycée français de New-York. Les collégiens marseillais partiront du 29 avril au 4 mai. Ils profiteront de leur voyage pour visiter la ville, ses musées et ses lieux incontournables, comme la Statue de la Liberté. Tenez-vous au courant des actualités du projet sur le site internet dédié en cliquant ici.
  • Le projet a été financé par le département des Bouches-du-Rhône, la ligue de l’enseignement, le foyer socio-éducatif du collège, l’école Athéna, les entreprises Pronote, Provepharm, Ibitek, Setnag, Exyte, Norisko, Synapsys, Terre en Soi et les commerçants des alentours de l’établissement.
  • Si le budget du voyage est bouclé et scellé, l’équipe du collège est toujours à la recherche de fonds pour finaliser décors et costumes. Si vous souhaiter aider ou faire un don, vous pouvez contacter Marion Massa : massa@ac-aix-marseille.fr.