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Biodiversité : ce qu’en disent les abeilles

Par Agathe Perrier

Journaliste

Sur 20 000 espèces d’abeilles peuplant la Terre, la France en héberge 962. Indispensables à une riche biodiversité, ces pollinisateurs sont pourtant menacés d’extinction. Pour tenter d’enrayer le phénomène, des études sont menées à Marseille au moyen d’hôtels à insectes. Les premiers résultats sont un peu déroutants. 

Deuxième volet de notre série dédiée à ces petites bêtes qui attestent de la bonne santé de nos espaces verts.

 

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Un hôtel à insectes à Marseille. Photo Benjamin Ignace.

Ils sont une centaine à avoir pris place dans douze parcs de Marseille depuis 2016 : des hôtels à insectes. Un nom presque poétique pour ces caisses en bois de la taille d’une boîte à chaussures, remplies de bambous et de petites bûches. Leur rôle : servir d’abri aux abeilles sauvages. Car 10% des 2 050 espèces recensées en Europe sont menacées d’extinction, à cause de l’urbanisation galopante des villes et de l’usage de pesticides. Notamment.

Trois ans après leur installation, les premiers résultats sont arrivés. Ils ont à la fois surpris et déçu Benoît Geslin, maître de conférences au sein de l’IMBE (Institut méditerranéen de la biodiversité et d’écologie marine et continentale), chercheur passionné et pleinement dévoué à la cause des abeilles.

 

Efficacité non prouvée

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Benoît Geslin © AP

Les recherches menées par Benoît Geslin sur les hôtels à insectes sont parmi les premières du genre en Méditerranée. Trois autres études sont sorties avant elles, dont une récemment sur le territoire lyonnais. Toutes sont mitigées sur l’efficacité de ces abris. « Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, les hôtels à insectes ne semblent pas être des outils pertinents pour la conservation de la biodiversité ! On n’a retrouvé que cinq espèces d’abeilles différentes à l’intérieur des nôtres, à Marseille. C’est très décevant », commente le chercheur. Surtout lorsque l’on sait qu’entre 100 et 300 espèces gravitent à Marseille et alentours.

Pour obtenir ces résultats, Benoît Geslin et son équipe d’étudiants ont fait le tour de l’ensemble des hôtels à insectes des parcs municipaux. 71 étaient encore en état – les autres ayant été dégradés généralement par des actes d’incivilité. Et dans seulement 41 d’entre eux des abeilles ont été repérées. Des bambous et bûches étaient en effet bouchés par un substrat, signe qu’un petit habitant se trouvait à l’intérieur. « On a prélevé ces morceaux de bois et on les a laissés au laboratoire pendant trois mois à 20°C, le temps que les abeilles émergent. Puis on les a capturées, identifiées, analysées ». 889 individus ont été recensés, appartenant à seulement cinq espèces différentes.

Benoît Geslin sait que la composition même des boîtes, de petite taille et avec peu de variétés de substrats, peut jouer un rôle dans ce faible nombre. D’autant plus que les prélèvements ont été effectués au bout d’une année seulement, alors que la biodiversité met souvent davantage de temps à s’installer. Conscient de ces limites, le chercheur pointe cependant une donnée inquiétante…

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Répartition des hôtels à insectes dans les parcs marseillais. La carte interactive à retrouver ici.

Menaçantes, les abeilles exotiques

Sur les 889 abeilles nées, 40% appartenaient à une seule et même espèce exotique. Appelée Megachile sculpturalis – ou abeille résineuse géante – elle nous vient d’Asie. Sa première apparition en Europe occidentale remonte à 2008, tout près de chez nous, à Allauch. Les scientifiques ne savent pas précisément comment elle est arrivée ici, probablement par bateau en nichant dans du bois mort.

Cette abeille, c’est un peu la bêbête favorite de Benoît Geslin. Il suit sa progression depuis 2012. Grâce à des données issues de science participative (voir bonus), il sait aujourd’hui qu’elle a été aperçue jusqu’en Alsace et qu’elle occupe tout le quart sud-est de la France. C’est grave, chercheur ? « On s’est aperçu que Megachile Sculpturalis a deux « mauvaises » habitudes. Elle ne participe principalement qu’à la pollinisation d’une seule plante, elle aussi exotique. Et elle a tendance à être territoriale dans les hôtels à insectes, c’est-à-dire qu’elle chasse tout le monde autour ».

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Deux Megachile sculpturalis sur un hôtel à insectes. Photo Daniel Mathieu.

Ce qui pourrait expliquer le faible nombre d’espèces d’abeilles trouvées dans les hôtels à insectes marseillais. Les résultats des études montrent en effet que plus cette abeille exotique est présente dans un abri, moins il y a de chance qu’une espèce native y niche aussi. Deux ou trois individus exotiques suffisent pour observer ce phénomène.

 

Faut-il supprimer les hôtels à insectes ?

Au vu de ces constatations, la question se pose. Benoît Geslin est loin d’être catégorique sur ce sujet. « On a analysé tous les trous des bambous et des bûches desquels les abeilles ont émergé. On s’est rendu compte que les exotiques nichent dans des bois de 8 à 12 mm de diamètre, contre 6 à 8 mm pour les natives. Si on met des petits bambous, on va donc favoriser la venue des espèces sauvages ».

Ce n’est toutefois là que de la théorie. Il faudrait refaire des hôtels qu’avec des petits morceaux de bois pour le prouver. Ce qui n’est pas à l’ordre du jour, faute de moyens humains, puisque Benoît Geslin est seul à travailler sur ce projet avec quelques étudiants. Et de financements. La ville de Marseille a autorisé l’installation des hôtels à insectes, les a fait construire et les entretient, mais le chercheur mène ses études sans financement directs. Le dispositif va donc être maintenu tel quel pendant deux ans, puis de nouveaux prélèvements seront opérés, pour confirmer ou non ces premiers résultats. Les abris dégradés ont d’ailleurs tous été réparés ou remplacés par des volontaires du service civique de la ville pour revenir au nombre initial et poursuivre les recherches dans les mêmes conditions.

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Osmia émergeant d’un bambou d’un des hôtels à insectes de Marseille. Photo Benjamin Ignace

Trop de ruches urbaines

Quand on parle abeille, on pense directement au miel. Et à l’idée que disposer des ruches, notamment en ville, est salvateur pour la biodiversité et la lutte contre l’extinction des espèces sauvages. « Fausse bonne idée », alerte d’entrée Benoît Geslin. « En mettre quelques-unes pour la sensibilisation et la pédagogie, c’est bien. Sauf qu’on est arrivé à une mode autour de l’abeille domestique qui n’a aucun sens ». Déjà parce que cette dernière, au doux nom d’Apis mellifera, n’est pas en danger et n’a donc pas besoin de voir des ruches se multiplier pour la protéger. Surtout car plus il y a d’abeilles domestiques dans une zone, moins il y en a de sauvages.

Une ruche se compose en effet d’environ 50 000 ouvrières, quand les abeilles sauvages sont solitaires – à savoir une mère avec maximum une dizaine de larves. « La petite population d’abeilles sauvages qui arrive à vivre en ville n’a plus accès aux ressources alimentaires quand une ruche s’installe. Je ne sais d’ailleurs même pas comment toutes ces ouvrières trouvent de quoi subvenir à leurs propres besoins dans les zones urbaines », appuie Benoît Geslin. À titre indicatif, une ruche exploite en un mois de quoi nourrir normalement 33 000 larves d’abeilles sauvages.

Or, l’abeille domestique ne peut pas assurer à elle seule la pollinisation de toutes les plantes à fleurs qui existent sur Terre. On a besoin pour cela des différentes espèces d’abeilles sauvages et des spécificités de chacune. En plus de leur fonction pollinisatrice, ces dernières jouent aussi un rôle dans l’aération des sols (75% d’entre elles vivent dans la terre). Elles servent également de proies à d’autres insectes et aux oiseaux. La présence de ruche doit donc être mesurée pour laisser de la place à tout le monde. Il en va de la bonne santé de notre biodiversité.

 

Des aires réservées aux abeilles sauvages

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Rhodantidium sticticum butinant sur de l’Astragale de Marseille. Photo Gabriel Nève

Quelles solutions alors pour préserver la population d’abeilles sauvages ? Pour Benoît Geslin, cela pourrait passer par la mise en place de zones réservées dans les dix parcs nationaux, soit 9,5% du territoire. « Loin de moi l’idée d’interdire les ruches, mais dans ces toutes petites enclaves, on pourrait créer un moratoire pour éviter qu’il y en ait », propose le chercheur. Il regrette que des transhumances de ruches soient faites par les apiculteurs dans les parcs nationaux lors des périodes de floraison de certaines essences, ce qui exerce une pression temporaire – malgré tout importante – sur la communauté d’abeilles sauvages présente. Or, dans les 80 km² du parc national des Calanques, 179 espèces sont recensées. Dont six figurent sur la liste rouge européenne, classées comme vulnérables ou menacées d’extinction. Une très forte richesse spécifique pour Benoît Geslin, qui qualifie même le site de « hotspot remarquable de biodiversité ». Cela mérite bien de se pencher sur la question de la protection de ces pollinisateurs, non ? ♦

 

Bonus

  • La cartographie de Megachile sculpturalis a pu être réalisée notamment grâce à des données collectées par ce qu’on appelle la science participative. En d’autres termes, des citoyens ont repéré la fameuse abeille exotique, l’ont photographié et ont envoyé le cliché à Benoît Geslin en précisant le jour et le lieu où elle a été aperçue. Le chercheur lance donc un appel à intérêt : si vous la voyez, où que vous soyez, faites pareil ! Son adresse pour lui envoyer la photo (en précisant bien le jour et le lieu) : benoit.geslin@imbe.fr.
  • Quelques informations sur Megachile sculpturalis. Il s’agit de la deuxième plus grosse abeille de la faune française. Les plus grandes peuvent mesurer 2,5 cm. On en compte beaucoup à Marseille. Pour la repérer, c’est « facile » : c’est la seule espèce dans tout le pays à avoir un thorax roux, un abdomen noir et des ailes fumées (qui ne sont pas totalement transparentes). Si elle récupère du nectar sur diverses variétés de plantes, elle ne prend le pollen que du sophora du Japon, et permet ainsi son développement.
  • Cela va peut-être se révéler étonnant pour certains, mais les abeilles sauvages en France ne produisent pas de miel. La seule espèce dans le pays à le faire est celle domestique, la fameuse Apis mellifera.
  • Dans la catégorie des insectes pollinisateurs bons pour la planète, je demande le papillon ! Un parc lui est entièrement dédié depuis 2010 à Marseille. C’est avant tout un lieu de recherche qui a mis en évidence que laisser faire la nature permet de voir arriver de nouvelles espèces de lépidoptères. Reportage à lire en cliquant ici.