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La recherche appliquée pour sauver les mers

Par Rémi Baldy

Journaliste

De l’aquaculture du futur au Mexique ou des plongeurs amateurs qui contribuent aux recherches des scientifiques, à Marseille : voici des exemples de projets soutenus par Pure Ocean. David Sussmann, PDG de l’entreprise Seafoodia, nous explique comment il espère contribuer à sauver les océans grâce à ce fonds de dotation.

 

Marcelle – Comment est née votre fondation ?

David Sussmann : « C’est un déclic. En travaillant avec les marins et les pêcheurs de notre industrie, j’ai vraiment vu le changement climatique et l’impact négatif des hommes sur les océans. Je suis de formation universitaire nord-américaine et, là-bas, il y a moins d’impôts mais de plus grands philanthropes. J’ai assisté à la naissance de grands mécènes comme Steeve Job ou Warren Buffett et j’ai voulu faire pareil. C’est aussi une bonne raison de développer mes affaires et de ne pas tomber dans le « ça me suffit » : plus je gagne d’argent avec Seafoodia, plus je peux en donner.

Pure Ocean mise sur la recherche appliquée pour veut sauver les mers
David Sussmann, PDG de Seafoodia et président de Pure Ocean.

J’ai ensuite échangé avec des associations et des fondations spécialisées dans les océans. Je me suis rendu compte qu’il restait beaucoup à faire, qu’il en fallait des centaines et des milliers d’autres pour réaliser tout ce travail. J’ai donc décidé de créer ma propre fondation, et d’y impliquer d’autres entrepreneurs dès le départ. J’en ai parlé avec des clients, des pêcheurs, des distributeurs, des armateurs… et globalement j’ai senti que c’était bien perçu.»

 

Pourquoi avoir retenu la recherche appliquée comme point d’entrée ?

« Depuis la création de Seafoodia en 1996, je suis devenu plus sensible à des problématiques comme le plastique ou la pêche responsable. Petit, j’adorais Jules Verne et j’ai toujours aimé l’innovation et la recherche. Or je me suis rendu compte que c’était un axe qui manquait : peu d’ONG se positionnent sur le financement de programmes de recherche dans des laboratoires. Donc nous nous y sommes intéressés. Concrètement, il existe aujourd’hui plusieurs milliers de laboratoires dont les projets peuvent être soumis à Pure Océan pour un financement – ceux qui émanent d’associations ne peuvent être retenus. Nous sommes là pour trouver et avoir un impact rapide : c’est très ciblé et très technique, avec uniquement des programmes autour de la recherche et de l’innovation appliquée.

Trois chiffres m’ont marqué : les océans représentent 70% de la planète, 93% de la biodiversité de la Terre. Donc 93% de la vie s’y trouve et 9 espèces sur 10 doivent encore être découvertes. C’est un monde extraordinaire, nous avons l’Atlantide sous les océans ! Comment ne pas en faire une priorité ? Nous devons nous faire l’écho de ces scientifiques. Il faut découvrir ces espèces car je pense qu’elles sont les solutions de demain pour l’humanité. Par exemple, des chercheurs étudient les éponges pour comprendre comment elles arrivent à détruire le plastique.»

 

Le premier appel à projets a eu lieu en mai 2018, le prochain est en fin d’année. Comment sont choisis les lauréats ?

« C’est notre comité scientifique, présidé par Françoise Gaill (ndlr : biologiste et spécialiste des écosystèmes profonds océaniques) et composé d’experts du monde maritime, qui les choisit. La grosse légitimité de la fondation est qu’elle est dirigée par des scientifiques. Nous avons voulu cela parce que nous les entrepreneurs ne connaissons rien à ces sujets. Je suis incapable de vous parler des projets qui existent et je ne suis pas du tout spécialiste du sujet. Il fallait donc s’entourer d’experts qui connaissent les problématiques des océans et qui sont à même de juger les dossiers. Bien sûr, je fais partie du comité, j’échange avec les experts, mais je les laisse évaluer et choisir les projets.»

 

Parmi les six premiers projets retenus, l’un est marseillais…

« Oui, il s’agit de Polaris, développé par Septentrion environnement. Leur idée est de financer un programme qui permettra aux plongeurs d’enregistrer toutes leurs données après une sortie. Aujourd’hui, personne ne sait ce qu’un plongeur voit ou observe au fond de l’eau. L’objectif est qu’une fois remonté, il puisse le raconter et que cela alimente une base de données partagée avec des scientifiques. Avec des informations sur les fonds marins en temps réel, des comparaisons avec des plongées précédentes etc… Cela peut avoir un vrai impact sur les connaissances de la biodiversité et de son état.»

 

Reste à financer ces projets ! Comment trouver des fonds ?

« Nous voulions organiser un grand événement Pure Océan, mais la fondation ne compte que cinq personnes (ndlr : deux à temps plein) donc c’est infaisable, mais nous intervenons lors de sommets spécialisés. Nous voulions aussi faire des courses, organiser des épreuves de natation, mais pour les mêmes raisons nous avons préféré nous adosser à des courses existantes en offrant notre label à des participants. J’espère que la fondation se développera rapidement à l’image d’une start-up. Pour l’instant, nous venons de nommer un directeur : Thomas de Williencourt (ndlr – par ailleurs fondateur du Fonds Epicurien, premier parrain d’une rubrique sur Marcelle).»

La première année, c’est moi avec Seafoodia qui ai contribué principalement au financement, d’un total de 400 000 euros. Notre objectif à terme est que 80% des fonds soient reversés aux projets. En dépit de coûts de structure élevés, nous tendons vers ce chiffre. Pour ce deuxième appel à projets, l’objectif est de lever 1,2 million d’euros. Nous avons de très belles sociétés avec de nombreux acteurs du territoire, de la TPE à la grosse boîte. Il est encore trop tôt pour les citer.

Ma conviction est que ce sont les entrepreneurs qui changent le monde, à l’image d’Elon Musk ou Bill Gates. Ils sont en avance sur les gouvernements. Il faut donc leur faire prendre conscience de l’urgence écologique et nous sommes en train d’y arriver.»

 

Justement, comment les convaincre ?

« Le côté scientifique, qui me passionne, est très complexe et difficile à suivre. Ce qui marche, c’est ce qui plaît, il faut donc commencer par des interventions et raconter ces histoires sur les océans, sur pourquoi il faut sauver la planète. Ensuite, il faut parler aux entrepreneurs, faire des interventions dans les entreprises, impliquer les collaborateurs. Et communiquer sur les actions mises en œuvre, par exemple des courses, ou qui donnent de la visibilité.

Nous avons monté une Race Pure Ocean avec un champion de kitesurf qui a organisé une course au Maroc. À l’arrivée, nous avons eu des partenaires locaux qui nous ont remis 100 000 euros. Pour eux, il y a une visibilité, une mise en avant de leur entreprise etc… ça a été win-win car ils ont pu sensibiliser le grand public, leurs équipes, leurs partenaires. Et les médias ont relayé…»

 

Les mécènes ne font-ils pas seulement du greenwashing ?

« Je n’aime pas ce terme. Bien sûr que certains en profitent, mais s’ils s’engagent finalement et alors ? Nous, on a besoin de fonds, donc si ces entreprises ou dirigeants peuvent nous en donner, tant mieux. En l’occurrence, je ne pense pas du tout qu’il s’agisse de greenwashing parce que les gens qui nous ont suivi ont conscience de l’enjeu. L’essentiel est de sensibiliser et d’éduquer : les entreprises sont en train de changer et c’est le plus important, les faire changer. Aujourd’hui, une entreprise qui ne change pas ses méthodes ne durera pas longtemps. Mais cela prend du temps.»

 

Est-ce que Pure Ocean est compatible avec l’activité de Seafoodia, si on considère par exemple la fabrication de farine de poisson* ?

« Ce n’est pas la fondation de Seafoodia. Le job de Pure Ocean est de financer des programmes de recherche. Ensuite, elle trouve un moyen d’y arriver. Elle a de la chance car elle a eu comme premier mécène Seafoodia, dont le mécénat ne se limite pas qu’à Pure Ocean. C’est vrai que j’ai une double casquette, mais chez Seafoodia on essaie d’être exemplaire. Je n’ai pas de souci avec ce que nous faisons. Je ne suis pas d’accord avec un Paul Watson de Sea Shepherd qui dit qu’il faut arrêter la pêche car ce n’est pas compatible avec le monde d’aujourd’hui. Ce qui est important c’est de faire de la pêche durable et responsable. Chez Seafoodia, nous sommes fiers de tous nos produits même la farine de poisson. Nous sommes un acteur désireux de faire bouger les choses et dans les pêches, il y a encore beaucoup à faire.» ♦

* — La data au secours de la biodiversité 7 Le CEA Cadarache parraine la rubrique « Recherche» et vous offre la lecture de cet article dans son intégralité —

 

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