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Les Marseillais retrouvent leur paradis perdu

Par Marie Le Marois

Journaliste

Les Aygalades est le second fleuve côtier de Marseille. Son lit naît dans le Massif de l’Étoile et se jette dans la mer au niveau d’Arenc. Pourtant, peu le connaissent. Autrefois, ses rives étaient un lieu de villégiature pour la bourgeoisie marseillaise, avant de devenir inaccessibles et polluées. La pugnacité de collectifs et d’associations a permis d’en valoriser quelques tronçons. Ce fleuve n’est pas une légende, je l’ai vu couler de mes propres yeux.

 

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Julie De Muer, guide des Conférences Sauvages, au départ du sentier

En empruntant le nouveau sentier, sous la Cité des Arts de la rue, j’ai la sensation de descendre dans les entrailles du paradis. Ce paysage est tellement inattendu quand l’environnement d’en haut n’est que béton et circulation. Le sol est jonché de feuilles mordorées, des figuiers bordent le sentier, les flots libèrent un délicieux glouglou. J’imagine aisément les Marseillais venant pique-niquer le dimanche au début du XXe siècle. Avec Julie De Muer, coiffée de sa triple casquette d’Hôtel du Nord, du Bureau des guides du GR2013 et du collectif des Gammares (bonus), je m’offre même le luxe de traverser la rivière pieds nus pour atteindre la berge d’en face. Quelques mètres plus loin se découvre la cascade. Haute de 9 mètres, elle est sublime. C’est ici que je mesure toute sa majesté. Avant que le site ne soit défriché et revalorisé grâce à un chantier d’insertion porté par La Cité des Arts de la Rue, il était enseveli sous un amas de végétation et de détritus. Jeté dans les oubliettes de la mémoire.

 

(Re)découverte en 2007

Comment a t-on pu abandonner cette merveille ? Raymond Ciabattini, président de l’Association des Amis des Aygalades, évoque « l’urbanisation et l’industrialisation galopante fin XIXe ». Mais ce qui en a sonné définitivement le glas, ce fut la construction de l’autoroute A7 à Marseille, en service dès 1951. Le fleuve, dont le nom d’Aygalades signifie littéralement ‘’eaux abondantes’’ (mais qui s’appelle également Caravelle à Septèmes), est alors relégué au rang de poubelle, dévié, assaini ou canalisé à certains endroits. Rendu invisible, notamment sous l’autoroute et dans le quartier d’Arenc. Sa source, elle, est cannibalisée par une usine et polluée par une autre (bonus). Raymond, avec d’autres dont Christine Breton, conservatrice du patrimoine et co-fondatrice d’Hôtel du Nord, a commencé à débroussailler en 2005 un chemin pour atteindre la cascade. « Une découverte. Plus personne ne s’en souvenait », raconte t-il encore ému.

 

Travail de mémoire

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La Cascade en 1911

Au départ, ces explorateurs se sont intéressés à la cascade comme élément du patrimoine du quartier des Aygalades, au même titre que l’église, la savonnerie du Midi et la grotte-ermitage située sur la rive droite de la rivière. Tous témoignent d’une époque où le quartier des Aygalades était un village cossu avec une dizaine de châteaux et bastides (château des Aygalades, château Falque…), ses collines, fontaines, sources, et sa bourgeoisie qui venait y chercher de la fraîcheur. « Les Aygalades étaient la seule arrivée d’eau, avec l’Huveaune et diverses sources, avant la création du canal de Marseille », rappelle Julie De Muer, mon guide. « L’histoire de la rivière est également spirituelle : Marie-Madeleine, qui venait des Saintes-Maries de la mer, se serait abritée dans la grotte-ermitage avant de rejoindre la Sainte-Baume. Il reste des vestiges de l’ermitage du XIIIe siècle, qu’on peut voir depuis l’autoroute ». N’y voyez aucune nostalgie de la part de Julie. Mais connaître l’histoire du quartier, « ouvrir l’imaginaire », permet aux habitants de se mobiliser pour leur territoire.

 

Sauver le fleuve

L’intérêt pour le patrimoine s’est propagé à l’environnement. En réduisant le fleuve à une poubelle, la ville s’est privée d’un poumon vert. En 2017, l’association MerTerre a été mandatée par Euromed 2 (bonus) pour diagnostiquer les déchets du ruisseau des Aygalades. Bilan ? « Une catastrophe. Nous avons remonté le cours d’eau sur 2,5 km à partir du boulevard du Capitaine Guez et trouvé 79 m3 de déchets. C’est énorme ! » lâche la fondatrice, Isabelle Poitou. Riverains, professionnels du bâtiment, industriels y jettent ni vu ni connu leurs déchets : électroménager, pots de peinture, emballages, vêtements… (lire le récit de la balade Toxic Tour#2). Soigner le fleuve, c’est aussi sauver la Méditerranée. Comme nous l’avait expliqué dans nos colonnes Isabelle Poitou de MerTerre, les déchets descendent vers la mer par les bassins versants, et donc par les Aygalades. En cas de pluies diluviennes comme en novembre, la rivière déborde, charriant avec elle tous les détritus laissés sur ses rives jusqu’à la mer. Puis la mer vient vomir sur son littoral ce qu’elle n’arrive pas à digérer.

 

Mobilisation des citoyens

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les Ayglades en eau. Hélas, ce n’est pas toujours le cas.

La tâche est immense. Mais depuis quelques années, des citoyens à Septèmes et Marseille se mobilisent le long du fleuve, via des opérations de nettoyage, la dernière étant ‘’la balade du Capri Sun’’ du nom de cette boisson à la mode qui colonise les berges. Organisée en mai par le Bureau des guides du GR2013, dans le cadre de l’opération Calanques Propres et le sillage du tout nouveau collectif des Gammares, elle a relié le début du fleuve aux Aygalades et réuni 300 personnes. Au-delà d’une utile action de nettoyage, elle a donné naissance à des récits. Prendre soin du fleuve, des berges et des arbres permet de créer des îlots de fraîcheur urbaine, purifier l’air, favoriser la biodiversité et la circulation des espèces. Celle des hommes aussi.

 

Travail de revalorisation du territoire

Nous emmener découvrir les Aygalades, son histoire et sa complexité, c’est la mission que s’est fixé chaque premier dimanche du mois le Bureau des Guides, depuis qu’en 2015, « un vieux fantasme » a été réalisé : remonter le fleuve jusqu’à sa source. « Nous l’avons fait en deux jours et en bottes avec les artistes du collectif SAFI, des écologues, les associations d’habitants et les responsables des futurs aménagements en aval du ruisseau », raconte Julie De Muer. Cette aventure a généré pleins d’histoires et des « Conférences Sauvages » (bonus). Julie en est le guide et Raymond, un des conférenciers. Les citoyens se mobilisent de plus en plus autour du fleuve, et la création en 2019 du collectif Les Gammares en est la preuve : il rassemble une dizaine d’associations, structures et habitants souhaitant le raconter et le protéger. Peut-être qu’un jour, les Marseillais pourront à nouveau se rafraîchir l’été à l’ombre des figuiers. Et les enfants du quartier, s’ébattre dans l’eau. Pour reprendre les propos de Raymond : « Là où il y a de l’eau, il y a de la vie » ! ♦

* Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus [Réservé aux abonnés] : les Conférences Sauvages – Qui pollue les Aygalades ? – La Gazette du ruisseau – Les projets de valorisation –

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