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Chouette, on change de civilisation !

Par Marie Le Marois

Journaliste

Est-ce vraiment la fin de notre civilisation comme le prédisent les collapsologues ? Cette question était trop plombante pour que je m’y intéresse avant de rencontrer la lumineuse Eva. Cette ingénieure est partie cet été à la découverte de la société de demain, avec ses deux petites filles et à vélo. Loin d’être perchée, les pieds plus que jamais sur terre, elle me raconte autour d’un thé en quoi ce voyage a été une révélation. Parce qu’elle n’est ni extrémiste, ni alarmiste, cette madame Tout-le-monde m’a donné envie d’être davantage au cœur de la transition écologique.

 

Il y a quelques années, Eva aurait profité de ses six mois de break professionnel pour découvrir des contrées lointaines, s’abreuver d’exotisme et de sensations fortes. Cette citadine, Parisienne puis Marseillaise, qui était « limite malheureuse sans un Monop’ au bout de la rue », n’était pas particulièrement écolo. Sa transition est venue progressivement, « par palliers de conscience », après la naissance de sa première fille, il y a sept ans. Elle a commencé par le zéro déchet, les déplacements en vélo, les légumes bios, les circuits courts de production. Ces petits actes du quotidien se sont ensuite inscrits dans une réflexion plus globale. Sur la transition écologique, l’inclusion sociale et la transmission de notre planète aux générations futures. Et Eva, à force de lectures et de questionnements – « une discussion avec un collègue puis le grand plongeon dans les livres de Pablo Servigne, les podcasts de Thinkerview, les conférences de Jean-Marc Jancovici et Aurélien Barreau », est devenue « un peu collaps’ ». Ce courant de pensée, qui prédit l’effondrement de notre civilisation (bonus), m’apparaissait trop pessimiste mais aussi trop anxiogène pour motiver les citoyens à se bouger.

 

À la découverte d’initiatives de transition

Construction de canisse – Village de Pourgues @Voyage en Transition

Eva, elle, sent vraiment la fin de notre paradigme, « le monde thermo-industriel (ndlr – qui fonctionne grâce aux énergies fossiles), la bétonisation, les rapports de domination, la surconsommation ». Dit comme ça, je comprends mieux pourquoi cette trentenaire estime que la chute de notre société est « cool » et « une belle opportunité ». Une crise qui nous oblige à sortir du mythe « de la croissance infinie dans un monde infini ». Elle ajoute non sans exaspération qu’« on essaie indéfiniment de nous mettre dans un rôle de consommateur et nous faire croire que, comme ça, le pays ira mieux. Mais c’est faux ! » Les alternatives, Eva veut les trouver en partant à la rencontre de la société de demain. C’est à dire des lieux où émergent de nouvelles façons de vivre l’énergie, l’alimentation, les relations sociales, l’éducation « avec un impact plus doux sur la nature ». Ces endroits, on les appelle les éco-villages ou éco-lieux (vidéo pour comprendre ici). « Les personnes s’y réunissent pour travailler ensemble, et parfois y vivre, en mutualisant leur énergie et leurs ressources ». Il existerait 700 oasis en France selon le mouvement des Colibris (voir la carte ici).

 

Avec un impact zéro carbone

Soucieuse du dérèglement climatique et de notre bilan carbone désastreux (bonus), Eva décide de voyager à vélo, camper sous la tente, manger végétarien (0,5 kg de CO2/repas contre 6,29 kg de CO2 pour un repas avec viande de bœuf, (« il n’y a pas plus carboné que le menu enfant type steak-frites »). Mais aussi de limiter son temps numérique à 0,5 kg de CO2 par jour (« deux heures de vidéo sur Netflix équivalent à 6 kg de CO2 »). Dans ses calculs (lire ici), elle compte également les vêtements qu’elle possède déjà, les affaires de camping qu’elle doit acheter et le train qu’elle prendra pour avancer dans son périple. Son objectif s’établit à 5 kg de CO2 par jour par personne, « un budget carbone compatible avec un réchauffement à 1,5 °C, limite donnée par les Accords de Paris ». Elle n’en émettra que 3,3 kg.

 

Sept éco-lieux visités

Four solaire fabriqué sur place – Etika Mondo @Voyage en Transition

Le 1er juillet, elle installe donc à l’arrière ses deux filles de 5 et 7 ans, et quatre sacoches. Une pour les vêtements, une deuxième pour la toilette et le matériel vélo, et les deux dernières pour le campement. Et elle se lance dans deux mois d’aventure qu’elle relate sur son blog Voyage en Transition. En tout, elle visitera sept lieux de vie écologique qui ont en commun de s’inspirer des principes de la permaculture, de développer l’éco-construction et de viser l’autonomie énergétique. Citons le centre agroécologique les Amanins dans la Drôme, composé d’un accueil, d’une école et d’une ferme « autonome à 80 % ». Etika Mondo dans les Cévennes « qui construit l’École de l’Écologie Appliquée ». C’est sans doute l’éco-lieu qui l’a le plus marquée pour son lien avec la nature et l’ensauvagement, « le fondateur replace l’humain comme un être vivant qui doit se réapproprier sa niche écologique. Selon lui, la qualité de notre vie dépend de la qualité de notre habitat ». En août, elle visite Tera dans le Lot et Garonne « qui a redynamisé une zone rurale dévitalisée, vend sa production en monnaie locale et expérimente le revenu universel ». Puis La Ferme Légère dans le Béarn, où son mari la rejoint, «10 hectares déconnectés, sans réseau d’eau, ni d’électricité ». Et enfin, l’éco-village de Pourgues dans l’Ariège, un collectif démocratique qui prône la liberté, jusque dans le travail ou la scolarité des enfants.

 

Préserver le vivant en soi, dans sa relation à l’autre et l’environnement

La plus belle découverte pour Eva est que tout est mis en œuvre pour préserver le vivant : en soi, dans sa relation à l’autre et l’environnement. Les trois sont indissociables et se nourrissent mutuellement. En tout, nos aventurières effectueront 1250 km en vélo, 900 km de train. Et même du stop : « La route était trop dangereuse à vélo pour atteindre Etika Mondo, dans les Cévennes. Un bus devait nous y emmener mais à cause de notre vélo, le chauffeur ne nous a pas laissées monter ». C’est sa fille, du haut de ses 5 ans, qui a eu l’idée de faire du stop. « Quinze minutes plus tard, un brocanteur nous a pris dans son Berlingot. Il allait chercher des meubles là-haut ». Une belle rencontre comme tant d’autres.

 

Les bienfaits de la nature, une révélation

Marche sensations – Etika Mondo @Voyage en Transition

Le 31 août, il a bien fallu rentrer. Terminées les journées où les filles pouvaient marcher pieds nus, faire des masques dans des feuilles d’arbre, s’amuser avec des cailloux, se peinturlurer le visage avec de la boue, manger des fruits directement sur les arbres, chercher du plantain dans la nature pour soigner leurs piqûres d’insecte. Elles auraient aimé que dans leur école, comme dans celle des Colibris dans la Drôme, il y ait aussi de la terre, des arbres, un potager. Mais non, une cour carrée bétonnée. Les filles et leur mère se sont reconnectées à quelque chose de sauvage mais en même temps de plus authentique. Et intérieurement, pour Eva c’est la grosse révélation de ce voyage : « Le contact avec la nature me donne une énergie de dingue. Moi qui ai toujours habité en ville, je ne m’étais pas rendu compte à quel point le béton, qui étouffe la terre, m’appauvrissait ». Depuis la rentrée, elle se balade dans les calanques dès qu’elle le peut et profite de ses derniers mois de congé sabbatique pour explorer l’ethnobotanique avec La Draille Comestible. Et s’initier à la permaculture et à la permaéconomie (ndlr : la permaéconomie est la transposition des douze principes de la permaculture à l’entreprise et au management des organisations) avec Cultures Permanentes. Mais aussi intervenir dans les écoles avec l’atelier La Fresque du Climat.

 

Et maintenant ?

Compte-t-elle quitter son job dans un centre d’ingénierie d’EDF ? Pas du tout. Mais de retour de son voyage en transition, cette responsable innovation qui comptait s’enrichir des initiatives pour construire la société de demain réalise qu’elle ne veut pas attendre pour agir. Et que le monde ne peut pas changer si ses entreprises ne changent pas elles aussi. Eva est bien décidée à tout faire dans ce sens avec la sienne. Cette battante estime qu’on a tous une marge de manœuvre entre ce que l’entreprise nous demande et ce qu’elle nous interdit de faire. Et cite l’adage ‘’Il vaut mieux demander pardon que demander la permission’’. Elle-même a de sa propre initiative, avant son voyage, mis en place dans sa boîte des petites actions ‘’greenmarket’’ : recycler les mégots, installer le tri dans les bureaux, supprimer les gobelets « ce qui en fait un demi-million en moins par an ! » Son projet à long terme est de relier tous les salariés ‘’écolos’’ des autres entreprises « pour créer un réseau de soutien, d’inspiration et d’action ». Celle qui doutait parfois n’a jamais autant su ce qu’elle voulait ! « En me connectant avec la nature, je me suis connectée avec mon ‘’moi’’, mes désirs profonds. Je me sens ancrée, alignée ». Face aux résistances, elle tient bon mais œuvre avec beaucoup de douceur. Car sa relation aux autres a élégamment évolué : elle s’énerve moins, toujours pour préserver le vivant. Son livre de chevet est d’ailleurs  »Les Quatre Accords Toltèques », ouvrage culte qui donne les quatre règles pour apprendre à ‘’être’’ (bonus).

Cuisine solaire – Ferme Legère @Voyage en Transition

 

Toujours au régime carbone

Eva poursuit bien-sûr son régime carbone : elle se déplace au maximum à vélo, mange peu de viande et ne prend plus l’avion. Elle a par exemple renoncé à intervenir à la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques la COP 25, début décembre à Madrid. Elle a estimé que l’impact carbone du trajet en avion (« 440 kg aller et retour en CO2 »), le temps de trajet en car (« trop long pour deux jours ») et l’importance de son intervention ne rendaient pas sa présence indispensable. Elle atteint ainsi 6 tonnes de CO2 par an quand les Français sont à 11,2 tonnes en moyenne (voir calcul dans bonus) et qu’il faudrait être à 1,8 tonne chacun. Pour baisser encore son impact, elle compte réduire davantage sa consommation, notamment en achetant d’occasion. Quand j’évoque, piteuse, mon trajet en avion Marseille-Bordeaux pour aller à une réunion de famille sur un week-end, Eva me rétorque dans son joli sourire que si elle a hâte que le nouveau monde arrive, elle n’est pas pour la dictature verte. « On ne pourra pas le construire dans la colère ni dans la peur ». Ainsi, elle estime que si l’avion permet de visiter sa famille ou qu’un bon rôti permet de partager un moment entre amis, on ne doit pas culpabiliser. Juste agir en connaissance et en conscience. C’est le meilleur moyen, selon elle, de nous amener à limiter naturellement notre impact carbone. Par son exemple et ses mots justes, je ne me satisfais plus de mes éco-gestes quotidiens et suis passée à la vitesse supérieure. Avec plaisir. ♦

 

* Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus [pour les abonnés] – Parblo Servigné, cocréateur du concept de collapsologie – Calculer son Impact Carbone – Quels sont les 4 accords Toltèques ? – La conférence d’Éva – Le premier bootcamp Edeni à Marseille.

 

  • Chouette, c’est la fin de notre civilisation ! 5Pablo Servigné, cocréateur du concept de collapsologie

Pablo Servigne est ingénieur agronomie et docteur en sciences. Il s’intéresse particulièrement aux questions de transition écologique, d’agroécologie et de résilience collective. Il est le cocréateur du concept de collapsologie : « l’utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L’effondrement est l’horizon de notre génération, c’est le début de son avenir ».

J’ai eu l’occasion de le rencontrer dans le cadre d’un autre de ses livres, remarquable ‘’L’Entraide : l’autre loi de la jungle’’ (Ed Les Liens qui libèrent, 2017).

 

  • Chouette, on change de civilisation !Calculer son Impact Carbone

Le dernier rapport du Ministère de la Transition Écologique et Solidaire estime que les émissions moyennes d’un Français sont d’environ 11,2 tonnes de CO2 par an (voir rapport  »Chiffres Clés du climat »). Alors qu’on ne devrait pas dépasser 1,8 tonne de CO2 (donc 5 kg par jour) pour être neutre en carbone et « rester en dessous des 1,5° du réchauffement climatique, précise Eva. À plus de 2°C, le dérèglement va s’emballer ». D’après le ministère de la Transition Écologique, les trois principaux postes d’émissions de CO2 d’un Français sont, en tête, le logement et le transport, suivis de l’alimentation et l’achat/usage des nouvelles technologies. Mon premier acte ? Préférer six heures de train et un billet plus cher pour mon Bordeaux-Marseille après Noël (10 kg d’émission  de CO2), plutôt qu’une heure et quart en avion (220 kg de CO2).  

Pour calculer un trajet en avion/voiture/train, c’est sur Good Planet.

Pour calculer son Impact Carbone par poste de consommation : MICMAC, outil développé par Avenir Climatique

 

  • Chouette, c’est la fin de notre civilisation ! 6Quels sont les 4 accords Toltèques ?

Miguel Ruiz, originaire d’une famille de guérisseurs mexicaine, est neurochirurgien, avant qu’une EMI (expérience de mort imminente) ne transforme sa vie. Il décide alors de retrouver le savoir de ses ancêtres toltèques et devient chaman. Voici ses 4 règles de vie : Que votre parole soit impeccable, N’en faites jamais une affaire personnelle, Ne faites aucune supposition, Faites toujours de votre mieux. Article dans Psychologies Magazine

  • Conférence d’Eva : Intervention à Senso Muta sur son voyage le 31 janvier, le lien ici
  • Le premier bootcamp edeni à Marseille

Le bootcamp edeni ouvre ses portes à Marseille du 14 janvier au 18 février. C’est quoi ? Une formation intégrale en transition écologique : 6 soirées de formation, une base documentaire et un accompagnement quotidien de 6 semaines pour réellement passer de la sensibilisation à l’action.