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Ras-le-bol des déchets marins

Par Marie Le Marois, le 8 juin 2020

Journaliste

Le déconfinement révèle une situation catastrophique pour la mer : pas un jour sans une plage jonchée de détritus sur les réseaux sociaux. Projet Azur mène sur le littoral des opérations de ramassage et d’identification des déchets non biodégradables. Par l’exemple, l’association espère sensibiliser le public et les industriels.

À la voir aussi en forme, on peine à croire qu’Anaëlle Marot vient de parcourir Marseille – Les Saintes-Maries-de-la-Mer à vélo. Partie de la presqu’île de Malmousque le 31 mai – où elle a ramassé canettes, mégots et sachets -, la fondatrice de Projet Azur compte rejoindre Cerbère, dans les Pyrénées, le 5 juillet. Puis relier Hyères à Menton en kayak du 19 juillet au 17 septembre. Le parcours sera jalonné par des opérations de nettoyage des plages. Cette avignonnaise de 26 ans est tenace, et pour cause : les déchets marins polluent la flore, tuent la faune et, quand ils se désagrègent en microparticules, influencent la biodiversité. « Notamment la fertilité de certaines espèces et donc la reproduction », précise Isabelle Poitou, scientifique spécialiste des macro-déchets et partenaire de Projet Azur via la plateforme ReMed Zero Plastique (voir bonus).

142 m³ de déchets au kilomètre sur les plages

Ras le bol des déchets marins 1Avec Projet Azur, Anaëlle aura ainsi sillonné toute la côte méditerranéenne, puisqu’elle a déjà effectué le tronçon Marseille-Toulon à l’automne dernier en kayak. Pendant deux mois, 500 kg de détritus ont été collectés, avec parfois l’aide d’une centaine de bénévoles qui ont vu son appel sur les réseaux sociaux. 500 kg, c’est énorme et à la fois si peu par rapport à ce qui jonche les plages. Selon MerTerre, association fondée par Isabelle Poitou, 142 m³ de déchets par kilomètre sont récupérés chaque saison sur les plages de PACA. 87 % des déchets échoués sont du plastique, 62 % des déchets échoués et flottants sont des emballages alimentaires ou liés au tabac. Le top 10 ? Les cotons-tiges, suivis des bouchons et couvercles en plastique, des mégots et filtres, des emballages….

 

Les déchets du déconfinement

Ras le bol des déchets marins 2Avec le Covid-19, de nouveaux déchets font leur apparition sur les plages et en mer, comme les gants et masques de protection usagés. Masques qui, rappelons-le, ne sont pas fabriqués en papier contrairement aux apparences mais en plastique (plus exactement en polypropylène “non tissé”, dérivé du pétrole). Isabelle Poitou ne décolère pas : « les déchets Covid provoquent non seulement des problèmes environnementaux mais aussi sanitaires puisque qu’ils peuvent être infectés par le virus, bien au-delà de trois jours ». À cela s’ajoute une recrudescence des déchets, particulièrement mégots, canettes et bouteilles, au point qu’une pétition a été lancée pour une gestion durable et raisonnée du littoral marseillais (voir ici). Ce désastre est sans aucun doute lié au déconfinement et à la fermeture des bars. Le problème est que cette situation perdure : les jeunes, qui ne vont plus en cours, ont pris l’habitude de prendre l’apéro au bord de l’eau. Et certains, d’y laisser leur empreinte. Un laisser-aller total que ne comprend pas la scientifique : « ils viennent dans ces endroits pour la beauté des lieux, et laissent leurs détritus qui aboutissent à la mer. Ils devraient pourtant se sentir concernés par l’environnement. Est-ce un besoin total de lâcher prise ou de rébellion ? »

 

Action de sensibilisation plus que de nettoyage

Anaëlle pourrait être découragée. D’ailleurs, le ramassage n’est-il pas vain ? « C’est vrai que je me suis retrouvée face à cette problématique : tu as beau ramasser, le lendemain il y en a d’autres encore. Le problème est à la source ». Alors, plus que du nettoyage en tant que tel, son opération est une action de sensibilisation. Par l’exemple et avec son image accessible de « fille comme tout le monde –  ni scientifique, ni athlète », elle espère encourager le public à ramasser les déchets en marchant/courant/nageant, mais surtout à changer son mode de consommation. « Avant le confinement, mon objectif était d’inciter à passer au zéro déchet. Aujourd’hui, on n’en est même pas là : il faut arrêter d’acheter des produits sur-emballés ». On voit en effet apparaître la multiplication des emballages plastiques – due à la prétendue barrière de cette matière contre le virus. Le changement, selon elle, doit venir d’en bas mais aussi d’en haut : il devient urgent que les industriels modifient leur méthode de distribution. Isabelle Poitou surenchérit : « Il faudrait aussi comprendre que les déchets coûtent cher à la société : l’impact sur l’environnement bien sûr, mais aussi le coût de la dépollution (le nettoyage des plages coûte des millions d’euros), et celui du traitement des déchets ».

 

En provenance des fleuves et rivières

Ras le bol des déchets marinsDans deux jours, Anaëlle s’apprête à mener son opération de nettoyage aux Sainte-Marie de la Mer, à l’embouchure du Petit Rhône. Endroit où « le fleuve charrie chaque jour des déchets vers la mer, c’est impressionnant ». Les déchets marins ne sont effectivement pas uniquement des produits jetés sur la plage ou dans la mer : 80% proviennent de la terre et descendent par les bassins versants. « La mer vient ensuite vomir sur le littoral ce qu’elle n’arrive pas à digérer », répète inlassablement Isabelle Poitou. Après les Saintes, il y aura des ramassages au Grau-du-Roi, Agde, puis Leucate et enfin Cerbère. À chaque étape, Anaëlle invite les bénévoles à la rejoindre et s’associe avec un acteur local qui œuvre dans la protection de l’environnement marin : ReSeaclons, entreprise qui recycle des plastiques marins à priori non compatibles, grâce un procédé unique au monde (voir Bonus). Ou l’Institut marin Seaquarium, catalyseur de projets pour la protection et la découverte de l’environnement marin. Et Ocean Protection.

 

Seconde vie des déchets

Chaque collecte de Projet Azur fait l’objet d’identification : volume/poids, verre/plastique/carton et, plus en détail : cotons-tiges, briquets, carton… « J’ai à ma disposition 200 items », recense Anaëlle. Cette caractérisation sera partagée ensuite sur la plateforme ReMed Zero Plastique, qui servira à compléter la cartographie des déchets et comprendre leur origine. Mais aussi avec les acteurs de la protection des océans Un Geste pour la mer et Surfrider. Certains déchets seront traités directement par deux associations marseillaises : Recyclop qui permet une revalorisation énergétique des mégots. Et Sauvage qui transforme les déchets en accessoires (bracelets, sacs…). Portée par cette mobilisation collective et une envie farouche de venir à bout de ce fléau, Anaëlle envisage déjà d’autres opérations de nettoyage pour 2021. Et pourquoi pas à cheval, le long des fleuves et des rivières ? ♦

Bonus – Bio express d’Anaëlle Marot – Plateforme régionale REMED Zéro Plastique – ReSeaclons – Plastic Odyssée – Le Grand Saphir – Autres acteurs locaux de la protection de la mer- Respirateur marin de déchets –

 

  • Bio express – Après sa licence professionnelle de Tourisme et Economie Solidaire, Anaëlle Marot s’est investie comme chargée de mission-développement du service civique à la mairie de Carpentras, puis au niveau départemental avec Unis-Cité. Elle formait notamment les jeunes aux bonnes pratiques environnementales. En 2020, elle a eu envie de passer à l’action. « C’est bien de donner des formations mais encore mieux de donner l’exemple ». Elle consacre désormais son temps à Projet Azur et notamment à la recherche de financements et de partenaires. Elle invite toute personne à la rejoindre aux ramassages collectifs ou faire un don. Les noms des donateurs seront inscrits sur la coque de son kayak pour le parcours Hyères-Menton.

 

  • Plateforme régionale REMED Zéro Plastique – REMED Zéro Plastique, créée par MerTerre, est financée par la Région et par l’Etat, et développée par le Museum d’Histoire Naturelle. Elle fédère les bonnes volontés sur le terrain. « L’idée est d’inciter ceux qui agissent à se structurer, à utiliser une méthode homogène de ramassage et de caractérisation des macro-déchets, à coordonner les actions de ramassage et à aller là où ce n’est jamais nettoyé… », détaille Isabelle Poitou. La plateforme sert aussi à établir une cartographie des macro-déchets permettant d’élaborer des programmes préventifs et curatifs, et ainsi d’agir à la source.

 

  • ReSeaclons est une filière de collecte et de revalorisation des détritus plastiques unique au monde. Née de la rencontre avec Trivéo, industriel spécialiste du recyclage des matières plastiques, et l’Institut Marin du Seaquarium, elle permet de mélanger et transformer des plastiques disparates – bouteilles d’eau, barquettes et gobelets, par exemple. Concrètement ? Les pêcheurs mettent dans des conteneurs prévus à cet effet les déchets pris dans leurs filets. Ces déchets disparates sont ensuite envoyés et amalgamés chez Trivéo, qui grâce à une technique de friction/compression, produit une matière homogène. Pour l’instant cette matière devient des pots pour crayons, apéro, cendrier… Cette innovation intéresse d’autres ports français. ReSeaclons est lauréat de Mon Projet pour la planète 2018.

 

 

  • Plastic OdysséePlastic Odyssée est un bateau unique au monde. Il fonctionne grâce à une technologie innovante qui transforme à bord les déchets plastiques en carburant, et lui permet d’avancer. L’expédition s’élancera en janvier 2021 pour inventer un monde sans plastique dans l’Océan, avec les habitant.e.s du monde entier. Le navire de 25 mètres, dont le camps de base est actuellement à Marseille, patrouillera pendant 3 ans dans les trois régions du monde les plus touchées par la pollution plastique – l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie-Pacifique. Le but de cette odyssée ? Collecter les déchets sur les côtes et les villes voisines de chaque escale, transformer les plastiques recyclables en matériaux réutilisables, proposer formations et ateliers aux habitant.e.s pour les sensibiliser, développer solutions et outils d’action pour que chacun.e.s puisse agir localement et à son échelle, et diffuser ces technologies pour développer l’économie locale tout en dépolluant la planète.

     

  • Le Grand Saphir : Emmanuel Laurin dit ‘’Manu’’ a aussi relié Marseille à Toulon en ramassant les macro-déchets, mais à la nage (voir notre article ici).

 

  • Autres acteurs locaux de la protection de la mer  – Planète Mer, dont la mission est de préserver la vie marine et les activités humaines qui en dépendent, a notamment développé des outils de sciences participatives pour préserver la biodiversité, tels BioLit pour les promeneurs et Marins Chercheurs pour les pêcheurs de loisir. Lire l’article de Marcelle sur son fondateur, Laurent Debas, ici.

Les plongeurs de Palana Environnement interviennent en Méditerranée pour récupérer les filets dits « fantômes »  et libérer ainsi la faune de ces engins extrêmement dangereux pour leur évolution. Ils font partie des fournisseurs de Sauvage pour les produits éco-conçus en filet de pêche

  • On aime –  Jellyfishbot, un robot-aspirateur capable d’amasser les détritus flottant dans les ports, mis au point par Iadys, une start-up aubagnaise.
  • Jeter des déchets sur la voie publique – pourrait être puni d’une amende de 135 euros (68 euros actuellement), prévient la secrétaire d’État à la Transition écologique Brune Poirson dans un communiqué à l’AFP. Le projet de décret qui concerne mégots et dépôts sauvages d’ordures, s’appliquerait aux masques et gants. Il devrait être présenté mi-juin.

 

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