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Une halte pour les sans-abris

Par Marie Le Marois, le 11 décembre 2020

Journaliste

Photo Grégory Follain

La Bagagerie offre aux personnes en situation d’errance la possibilité d’entreposer leurs affaires et de se poser quelques heures. Sans condition et librement. Elles peuvent y boire un café, écouter de la musique, envoyer un mail, discuter et même amener leur animal. Reportage un mardi matin dans cette structure unique en France.

Il y aurait 12 000 personnes sans domicile fixe à Marseille. 12 000 personnes ne possédant aucun lieu sûr pour laisser leurs vêtements, leurs papiers. Leur vie. Or, quand elles n’ont d’autre choix que de dormir dehors, leur sac risque à tout instant d’être volé. Cette mésaventure est arrivée une dizaine de fois à Henri, la soixantaine, qui dormait pourtant « toujours d’un œil ». Il a dû, à chaque fois, refaire ses papiers. « Déjà quand on est au chaud, c’est compliqué. Mais quand on est dans la rue, c’est pire », lâche ce retraité, bonnet rouge vissé sur la tête.

 

42 casiers gratuits et sécurisés

Un refuge pour les sans-abris 6Arrivé de Nouvelle-Calédonie il y a quatre ans, cet ancien salarié du bâtiment – « chargé de la lecture des plans » – a pu s’offrir pendant un an un hôtel meublé mais sa maigre retraite était devenue insuffisante pour payer le loyer de 450 euros – « je n’y étais même pas bien, je ne pouvais même pas cuisiner », confie-t-il. La rue fut sa seule alternative et La Bagagerie, son refuge.

Dans ce local du centre-ville, ouvert 7 jours sur 7, toute l’année, vacances et jours fériés compris, quarante-deux personnes en situation d’errance peuvent bénéficier d’un casier gratuit, sécurisé et en CDI. En outre, l’accès est inconditionnel : « pas besoin de papiers, de RSA ou d’être français », précise Alexandre Sanz, dit Alex, responsable salarié de ce lieu créé en 2012 (voir bonus).

Cet ancien cordiste, chef d’équipe dans le bâtiment, tient à rappeler que le profil des personnes de la rue est multiple : il y a le ‘’clochard’’ avec sa bouteille sur le trottoir, mais surtout la personne précaire qui dort dans sa voiture, un squat, un hôtel, un marchand de sommeil… Et, en arrière-plan, des parcours fracassés.

 

« J’ai là toute ma vie »
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Nico devant son casier

Nico, un autre sans-abri, raconte que la « dégringolade » s’est produite il y a une quinzaine d’années, après avoir bossé deux ans et demi à Londres comme serveur dans des restaurants gastronomiques. Il portait alors « le nœud papillon et la cravate ». Depuis, sa vie n’est qu’errance, entre les nuits gare Saint-Charles, au Centre d’Hébergement d’Urgence de Forbin, à l’ADJ (Accueil de jour) « qui avait installé des lits de camp pendant le premier confinement » ou sur le trottoir. En mai, grâce à un dispositif impulsé par Marseille Solutions, Yes We Camp et La Nouvelle Aube (voir bonus), il a pu dormir quelques mois dans une sublime chambre d’hôtel avec vue sur un parc verdoyant, « c’était la grande classe ».

Depuis, Nico a beau appeler tous les jours le 115 pour obtenir un lit, « tout est complet ». Son seul point fixe est le casier dont il a la clé depuis un an. « J’ai là toute ma vie », sourit-il dans sa barbe dorée. Ce cube d’un mètre carré, fermé par un cadenas et orné d’un bel autoportrait, regorge de linge, de produits d’hygiène et d’un matelas gonflable inutilisé. Trop galère à trimballer. Ce quadra « né en 77 » préfère dormir sur des cartons devant le supermarché du David, avec ses « potos » qui lui gardent son sac de couchage « bien chaud, donné par La Bagagerie ».

Il a attendu huit mois pour obtenir son casier. « Il n’a pas eu de chance, normalement la liste d’attente ne dépasse pas deux mois », observe Alex. Un casier se libère quand « un bénéficiaire » part vivre ailleurs, disparaît sans prévenir ou, comme Henri, a la chance d’obtenir un logement social.

 

Un endroit tranquille
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Nico et son  »grand frère » Henri

Notre grand monsieur au bonnet rouge loge depuis un mois dans une colocation pour retraités, « chacun a sa chambre et on partage les sanitaires ». Il n’a donc plus besoin de casier mais vient quand même quasi tous les jours à La Bagagerie. L’espace est en effet ouvert à tout le monde, ainsi que le coffre-fort numérique où les bénéficiaires peuvent stocker leurs documents.

« Notre particularité, par rapport à d’autres bagageries comme celles de Lyon ou Paris, est que nous acceptons les animaux et la consommation d’alcool, tient à préciser Alex. Il y a suffisamment de lois en France, pas la peine de rajouter des règles ». Autre spécificité : les bénéficiaires sont libres de faire ce qu’ils veulent. « Ils sont en totale autonomie, préparent le café, passent un coup de balai… On leur fait entièrement confiance. Certains tiennent même des permanences le soir ».

 

Chacun vaque à ses affaires

Un refuge pour les sans-abris 3Ce matin-là, Henri, écoute du John Lennon sur l’un des trois ordinateurs du salon. Puis envoie un mail à son assistante sociale pour trouver un logement à Nico. « Henri, c’est mon grand frère, confie ce dernier. On a dormi beaucoup de fois ensemble dehors ». Christopher se rase dans la cuisine, un autre lave ses chaussettes, un dernier se change dans la cabine.

L’ambiance est paisible. « Dans cet espace, on peut vraiment se poser », insiste Henri. Et même si l’amplitude d’ouverture est courte, – de 7h30 à 9h30 et de 18h à 19h30, « c’est déjà beaucoup pour une personne dans la rue ». Son acolyte Nico surenchérit : « on est tranquille, tu manges, tu bois le café… On est à l’aise ».

 

Activités artistiques
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Agnès et son atelier  »masque’

Chaque semaine, des ateliers artistiques sont proposés par des bénévoles – arts plastiques le mardi et théâtre le mercredi. «On s’est aperçu qu’ils adoraient ce moment», confie Alex qui remarque l’assiduité des bénéficiaires aux ateliers et une autre manière d’être. « Ça les aide à se développer, à mieux appréhender le monde et les relations aux autres. Le fait de pouvoir s’exprimer permet de lâcher des choses ».

Effectivement, lors de l’atelier du jour mené par Agnès, prof d’arts appliqués en formation d’art-thérapie, il suffit d’observer Henri peindre avec minutie « un crâne » ou Nico découper des yeux dans un morceau de carton, pour saisir le plaisir qu’ils en tirent. « C’est beaucoup de bonheur », confirme le jeune homme.

La consigne donnée par Agnès est de concevoir, sous forme de masque, les êtres bénéfiques ou maléfiques rencontrés sur un chemin imaginaire. Celui de Nico démarre en Lorraine et se poursuit sur la planète Mars, où « j’ai rencontré des pirates et je me suis effondré ».

L’objet de ces ateliers est de permettre à chacun de déposer, dans un cadre sécurisant, sa sensibilité mais aussi son histoire et ses émotions. Ils sont aussi l’occasion pour eux d’exposer leurs travaux. Et d’inviter le grand public à dépasser les appréhensions que peuvent communiquer les trois lettres de ‘’SDF’’. Alex aimerait organiser une expo autour de ces masques au FRAC, sur la thématique de ‘’l’art modeste’’..

 

Mais aussi sport, couture, karaoké….

Quand il n’assure pas les permanences du matin ou la recherche de financement – « qui prend 70% de mon temps » (voir bonus), le responsable de La Bagagerie organise des animations, comme des karaokés « de folie » et des défis sportifs.

En 2019, il a embarqué quatre bénéficiaires dans le ‘’Marseille-Cassis’’, course mythique de 20 km avec d’importants dénivelés (relire notre article sur ce périple). Une performance qui a nécessité beaucoup d’entraînement dans les parcs marseillais… Ils ont également participé à de nombreuses courses, dont un trail dans le Verdon ou la course du don de Benoît Z, marathonien d’exception, « un ami qui nous soutient beaucoup ».

Alex est prêt à renouveler un autre défi sportif dès que les conditions le permettront. « C’était une formidable aventure et une expérience probante : les bénéficiaires sont tous sortis de la rue. Ils ont sans doute compris qu’ils pouvaient se réapproprier leur corps, que ce n’était pas une poubelle… ».

 

Une Bagagerie pour femmes
Nico avec son masque et… son autoportrait

Les ateliers artistiques prennent fin à 11h30 et se concluent souvent par un pique-nique partagé. Il n’est pas rare que les voisins apportent aussi couscous ou gâteaux.

Comme chaque jour, Nico s’affaire pendant que son refuge est fermé : il va nettoyer ses vêtements à la laverie sociale, prendre une douche au Gymnase Ruffly, pointer à Pôle Emploi, chercher son courrier à l’Accueil de jour ou voir son assistante sociale pour obtenir un logement. Une chose est sûre, il reviendra ce soir à La Bagagerie. « Je mange chaud, j’écoute de la musique, je discute et après, je me cale au Prado avec mes potos. On boit un p’tit coup et on se relaxe ». Au cours de la soirée, différentes associations lui apporteront plats et vêtements. « À Marseille, tout le monde mange à sa faim, c’est l’hébergement qui manque ! » (voir bonus).

Sur les 12 000 SDF, il y aurait 38% de femmes. À La Bagagerie, on est loin de ce pourcentage : elles ne sont que cinq à venir. Le rêve d’Alex est d’ouvrir un lieu qui leur soit réservé. ♦

* Le FRAC Provence parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Les besoins

  • Un casier gratuit pour les sans-abris 11
    Poème d’Henri dans le cadre des ateliers artistiques d’Anne

    Des bénévoles, principalement pour tenir la permanence du soir ouverte de 18h à 19h30 du mardi au dimanche, sauf mercredi. Ce peut être une fois par semaine ou deux fois par mois mais l’investissement doit être régulier.

  • Des dons pour la campagne de financement participatif  »un an de loyer pour La Bagagerie », soit 18 000 euros avec les charges. Chaque don compte double puisque la plateforme solidaire Les Petites Pierres s’engage à doubler la somme si l’objectif est atteint. Les dons donnent droit à une réduction de 75% de l’impôt sur le revenu pour les particuliers. Ainsi, pour 100 euros de dons, c’est 75 euros d’impôts à déduire et 200 euros reversés à La Bagagerie.

 

Bonus [pour les abonnés] Création de La Bagagerie – Budget – Nouveaux hébergements d’urgence-

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