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L’éloge de la nuance d’Ismaël Khelifa

Par Antoine Dreyfus

Journaliste

Les usines propres carburent au dioxyde de carbone 5

Ismaël Khelifa est l’un des 9 speakers de l’édition 2021 du TEDx Canebière, dont Marcelle est partenaire.

Journaliste et présentateur de l’émission Échappées Belles, Ismaël Khelifa a tiré une philosophie de ses voyages et de sa double origine, française et algérienne : le salut vient de la nuance et de la rencontre. Pour lui, les gens nuancés doivent désormais s’emparer des débats.

« On n’est pas chez les Bisounours ! » Si vous êtes la personne à qui cette banale mais assassine répartie s’adresse, vous voilà en mauvaise posture. C’est votre disqualification qui vient d’être prononcée. Vous ne connaissez rien à la vraie vie, à ses contraintes et ses duretés, laissez donc les grandes personnes s’occuper des choses sérieuses ! Cette expression faisant référence aux gentils oursons du dessin animé pour moquer un angélisme supposé s’est installée dans notre langage. Jusque dans les joutes politiques. Elle laisse aussi entendre que la mesure, la nuance n’a pas place dans les débats. Il faudrait attaquer tout de suite. Voir la vie en noir et blanc. Et ne pas voir les nuances de gris, les bons côtés. La vie, quoi.

 

« Je revendique mon côté Bisounours »

L'éloge de la nuance d'Ismaël Khelifa 1Écrivain, globe-trotteur, co-présentateur d’Échappées Belles sur France 5, Ismaël Khelifa revendique au contraire un côté bisounours. Ou plutôt, il plaide pour des approches nuancées. « On nous somme de donner un avis tranché dans tous les domaines. D’être pour ou contre tout le temps, explique celui qui passe une bonne partie de l’année en voyage pour l’émission de découverte de France Télévisions. Pour ou contre le mouvement des Gilets jaunes, par exemple. À vrai dire, je n’ai pas nécessairement un avis aussi tranché. Et le problème, c’est que trop souvent, les réseaux sociaux ne nous laissent pas d’autres choix binaires. Il faut donc revenir à des choses assez basiques : la rencontre, le dialogue, l’ouverture aux autres. Et je revendique mon côté bisounours. »

 

 

« Les gens qui parlent sans nuance donnent l’impression d’avoir raison »

Co-fondateur et président de l’ONG, For my planet, ancien guide en régions polaires, Ismaël Khelifa, se situe dans la ligne d’Étienne Klein, philosophe des sciences. Ce dernier dénonce la disparition de la nuance et de l’argumentation, un phénomène accentué par les médias sociaux. « Les gens qui parlent sans nuance donnent l’impression d’avoir raison, analyse Etienne Klein. Quelqu’un qui doute, parce que la nuance a à voir avec le doute aussi, avec l’incertitude, la prudence, on dit de lui : « ce type-là, on ne sait pas ce qu’il pense. » Et donc un propos nuancé donne l’impression de se fragiliser par la forme qu’il prend. Or, ce ne sont pas dans les parties les plus extrêmes de la société que l’on trouve la vérité, mais dans des imbrications, dans des superpositions, dans la nuance, précisément, qu’elle se situe. »

L'éloge de la nuance d'Ismaël Khelifa 5

Ismaël Khelifa pointe les réseaux sociaux, facteur aggravant. L’information, autrefois une denrée rare, se trouve aujourd’hui en surabondance. Nous en sommes bombardés et nos cerveaux gèrent mal ces flux. Cela contribue à la disparition de la nuance, pour nous aider à distinguer et à nous repérer : « l’excès d’informations limite notre capacité à la traiter de façon nuancée. »

 

Une double origine et des familles qui font la paix

Cette philosophie de vie, Ismaël Khelifa la doit très certainement, dit-il, à son histoire familiale. Il possède en effet des origines des deux côtés de la Méditerranée, française et algérienne. Son père, algérien, s’appelle Mohammed. Sa mère, Bernadette, est française. Donc deux grands-mères. L’une française. Et l’autre algérienne. « Elles sont de deux cultures complètement différentes. À un moment donné, les deux familles, évidemment marquées par l’histoire des deux pays, ont décidé d’avoir une attitude pacifique. Elles se sont rapprochées. J’ai des souvenirs extraordinaires de ces deux grands-mères très complices. Ceci m’a marqué, enfant. »

Ce globe-trotteur, écrivain voyageur plaide pour la rencontre. La vraie. Celle qui vous fait douter de vos a priori et qui vous change vos certitudes. « Nous avons besoin de rencontrer des gens pour discuter, pour apprendre, pour se disputer. Les réseaux dits sociaux ne font pas ce travail social, puisqu’ils portent à la radicalisation des positions. »

 

« L’important, c’est l’échange ! »

L'éloge de la nuance d'Ismaël Khelifa 6Ces rencontres forment la base de son travail de journaliste et de présentateur d’Échappées Belles. Il en tire à chaque fois des points de vue nouveaux. Il l’éprouve à chaque fois. « Souvent, dans mes tournages, j’ai rencontré des gens avec qui nous nous serions écharpés sur les réseaux. Et, grâce au partage du concret, nous avons réussi à nous rapprocher dans la réalité. L’important, c’est l’échange. Et la rencontre. C’est comme ça que le monde avance. Quand il y a un dialogue, une rencontre physique, la nuance revient. »

Et l’espoir… « Il est désormais temps que les gens nuancés prennent la parole ! »

 

Bonus
  • For my planet. Avec sa femme Alice Khelifa-Gastine, journaliste et documentariste, Ismaël Khelifa a fondé l’association For My Planet. Une ONG de sensibilisation des jeunes aux « impacts du changement climatique sur leur environnement proche, et sur la nécessité de le protéger. »

Concrètement, For My Planet emmène des adolescents en expédition scientifique et écologique dans les parcs nationaux et régionaux. Aux îles du Frioul, au cœur du parc national des Calanques, par exemple.

Les enfants et les ados s’imprègnent de la nature. Ils s’émerveillent de sa beauté. Ils découvrent l’entraide, le travail d’équipe et le lien à l’autre. Puis, ils mettent en place dans leur établissement scolaire des projets éco-citoyens. À la fin de l’année, ces jeunes « Sentinelles de l’environnement » donnent des conférences pour raconter leur expérience, avec leurs mots d’ados, pour partager ce qu’ils ont vécu avec le plus grand nombre.