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Pas de vacances pour le cyberharcèlement #2

Par Marie Le Marois, le 23 juin 2021

Journaliste

[dossier] Le harcèlement en ligne touche de plus en plus de personnes, particulièrement les jeunes et les femmes. Les victimes sont impuissantes. Les conséquences, dévastatrices. Ce second volet passe en revue les outils et recours existants, à la disposition des victimes et de leurs familles. 

 

La réaction naturelle des personnes harcelées est d’essayer de se défendre. Une erreur dans la plupart des cas. Répondre aux attaques, surtout lorsque celles-ci relèvent du  »flaming », alimente l’échange, « donne beaucoup de visibilité sur les réseaux sociaux et agrège plus de gens », confirme Justine Atlan, directrice générale de l’association e-Enfance.

Cette situation, Marie (1) – la lycéenne insultée sur Snapchat puis Instagram – l’a vécue. Plus elle tentait de démentir les rumeurs, plus les commentaires se multipliaient. Même si c’est très difficile, il est préférable de rester muet.

 

 

Agir vite

cyberharcèlement #2 3La première chose à faire, pour Justine Atlan, est de bloquer l’agresseur, puis d’effectuer une capture d’écran du contenu malveillant. Enfin, de le signaler en ligne sur le réseau social. Quand la situation s’aggrave, devient menaçante ou semble hors de contrôle, porter plainte est conseillé. « Déjà pour être reconnue comme victime mais aussi conserver des traces », martèle Jean Pierre Bellon, spécialiste du harcèlement et co-auteur de ‘’Harcèlement et cyberharcèlement à l’école. Une souffrance scolaire en réseau”.

En effet, les victimes ne le savent pas, mais le cyberharcèlement est un délit, passible d’amendes et/ou de prison. Il permet en tout cas aux agresseurs de prendre conscience de la gravité de leurs actes et d’y mettre fin.

 

3018, portail unique contre les violences numériques

Les jeunes peuvent en parler au référent harcèlement de leur école. Ou même aux élèves ambassadeurs  »non au harcèlement » (programme obligatoire dans tout établissement à la rentrée prochaine). Mais pour une action immédiate, il est conseillé d’appeler le 3018nouveau numéro d’urgence d’e-Enfance dédié à la cyberviolence.

Ce service, doté également d’un tchat et d’un Messenger, agit immédiatement à la demande des jeunes victimes ou de leurs parents. Les ‘’écoutants’’ – psychologues, juristes ou spécialistes des usages numériques des jeunes – accueillent la victime et cernent avec elle le problème.

 

Supprimer des contenus est possible

Harcèlement et cyberharcèlement à l'écoleUne fois le problème identifié et le cyberharcèlement avéré, e-Enfance envoie les éléments au réseau social concerné (voir bonus). Le contenu ou le comportement illégal est suspendu en quelques heures.

Ce fut le cas d’une vidéo montrant un garçon tabassé devant le collège. D’une image à caractère sexuel d’une jeune fille qui circulait dans le lycée. Mais aussi d’une bonne partie des contenus sur Twitter et Instagram qui menaçaient de mort et de viol Mila, jeune fille dont on parle beaucoup en ce moment dans les médias (voir bonus).

 

Le 3018 reçoit en moyenne 50 appels par jour, et 2600 demandes de suppression de comptes ou contenus par an.

 

Ne jamais laisser la victime isolée 

L’urgence « est de ne jamais laisser seule une victime », insiste Ludovic Broyer, fondateur et dirigeant d’iProtego, agence de protection de l’identité numérique. Le problème est que « les jeunes ne demandent pas d’aide ou trop tardivement et les dégâts sont déjà là ».

Ce quadra sait de quoi il parle : lui-même harcelé en 6ème, il n’en avait jamais parlé à ses parents. L’incidence a été conséquente sur son état et donc sa scolarité – « je suis parti en vrille ».

 

Application Family WebCare
Protection identité numérique
@Marcelle. Ludovic Broyer, fondateur et directeur d’iProtego.

C’est la raison pour laquelle, avec son entreprise basée à Marseille, il a imaginé une solution pour protéger les enfants en permanence via l’application Family WebCare, lancée en 2020. « C’est une sorte de grand frère numérique qui va diagnostiquer les réseaux sociaux de l’enfant et même sa présence sur Google. Puis alerter les parents si des comportements ou des contenus sont négatifs » (voir fonctionnement dans Bonus).

L’intimité de l’enfant reste respectée car seuls les contenus douteux sont accessibles aux parents. Ces derniers, souvent impuissants dans le cas de harcèlement, trouvent ici des outils à leur disposition.

Pour les adultes aussi

Pour les particuliers, l’agence propose Osculteo. Site en ligne qui propose également une surveillance en continu, diagnostic et nettoyage des contenus négatifs. Si la suppression est impossible, iProtego inverse la flambée en rendant moins visible l’article sur Google. « On fait remonter tout qui existe de positif sur la personne ».

L’action, menée par des techniciens et, parfois, un responsable juridique, peut prendre quelques heures comme deux mois (voir pourquoi dans bonus). Deux mois, c’est long. Mais court au regard de contenus négatifs qui restent toute une vie sur la toile si aucune action n’est menée.

 

Traitement sur mesure
protection des données numériques
@iProtego

Le travail effectué par iProtego est du sur mesure car chaque cas de cyberharcèlement est singulier. Prenons l’exemple de Juliette, la metteuse en scène accusée de racisme et fascisme dans un article anonyme. Trois ans après, il apparaît toujours en première page de Google.

L’agence marseillaise, à qui nous avons donné le lien de l’article, a remonté la piste de l’éditeur. Elle note que l’adresse de la société est à Londres et que l’article « n’a rien à voir avec le site ».

Plutôt une excellente nouvelle, car cela signifie que l’article pourra être supprimé. « Oui et non, tempère Ludovic Broyer. Il faut déjà que les coordonnées soient les vraies et que l’éditeur ne soit pas partie prenante ». Le fondateur d’iProtego agit toujours avec prudence. « Car tenter une action peut provoquer un second article encore plus virulent ». Si la suppression est possible, elle découle toujours d’une discussion avec l’éditeur pour que la liberté d’expression soit préservée et qu’elle ne nuise pas à la réputation de la victime.

 

Liker, c’est harceler

Pour freiner ce fléau, la seule solution pour Jean-Pierre Bellon est d’éduquer nos concitoyens. Leur apprendre à « faire face aux e-rumeurs », en arrêtant de liker ou transférer systématiquement des contenus négatifs ou accusatoires, sans preuve. Juliette revoit encore, tétanisée, les cœurs s’afficher au fur et à mesure sur Instagram, sous le post malveillant la concernant. « 130 cœurs. Principalement des filles de mon âge qui bossent dans le même milieu… ».

 

Éduquer la société à l’empathie et l’esprit critique

Il est urgent d’éduquer nos enfants à l’esprit critique, à la permanence des traces sur le web et à l’empathie. Le fondateur de iProtego, père de trois enfants dont deux ados, ne cesse de leur répéter : « Attention, pèse tes mots quand tu envoies un commentaire sur le compte de quelqu’un. Dirais-tu la même chose en face de lui ? » Pour Jean-Pierre Bellon, il faut les sensibiliser à ne pas poster des photos ou messages qui pourraient leur porter préjudice. Et ceux qui les reçoivent, à ne pas les diffuser.

 

Faire attention à ce que l’on poste

Pas de vacances pour le cyberharcèlement #2Lors de ses sensibilisations dans les établissements scolaires, e-Enfance prend le temps d’accompagner les enfants dans leur usage numérique. Sans jamais en condamner, aucun. Même les  »nudes », ces photos à caractère sexuel, intégrées aux relations amoureuses de toute une génération », souligne la directrice de l’association. Dans ce cas précis, elle préconise de faire des photos non identifiables, « on ne prend pas son visage ni un élément reconnaissable comme un tatouage ». L’association leur apprend également à sécuriser un compte « avec tous les paramètres aujourd’hui, il y a plusieurs façons d’être présent sur les réseaux ».

 

« Un seul conseil : ne pas gardez ça pour vous »

Marie, notre lycéenne de seconde, mesure sa chance d’avoir été rapidement accompagnée par sa maman « qui a su prendre le temps d’écouter [sa] version des faits et réussi à [la] calmer ». Et d’avoir reçu des excuses d’une partie des cyberharceleurs qui ont reconnu « qu’ils avaient été trop loin ».

Depuis, la jeune fille fait très attention à ce qu’elle poste. Et réfléchit à deux fois avant de relayer une info sur un camarade. Elle n’a qu’un seul conseil à l’attention des victimes : « Ne pas garder ça pour vous, c’est la pire chose à faire. Je ne sais pas si toute seule, j’aurais tenu le coup ». ♦

(1) Par souci de confidentialité, les prénoms ont été modifiés

(2) Article écrit avec le concours de Luna Vandenberge, stagiaire

 

* Le FRAC Provence parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] – le 3018 – L’affaire Mila – Lionel Broyer, fondateur d’iProtego et de Family Webcare – Comment sont supprimés les propos malveillants –

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