Fermer

Maraîchage dans les îles, un défi

Par Marie Le Marois, le 21 juillet 2021

Journaliste

@M.Huriez pour manger17.fr

L’Île d’Aix est la plus petite commune de la Nouvelle-Aquitaine. Elle est dépourvue de voitures, mais aussi de cultures maraîchères. L’ensemble des produits alimentaires est importé, générant des surcoûts et un impact environnemental. En 2019, la mairie y remédie en lançant un appel à projets. Celui de Rachel Tirsin et Aurélien Weiss, « L’AIX-traordinaire Jardin de mon Trésor », est retenu. Avec leur ferme nourricière biologique, le couple participe à l’économie circulaire de l’île et à la préservation de ce territoire fragile.

 

Île d'Aix
L’Île d’Aix et son exploitation Aix-traordinaire

Au bout de l’Île d’Aix, entre la forêt Montrésor et la plage, s’étalent 6000㎡ de bande cultivée. Tomates, concombres, poivrons, aubergines et fraises égayent de leurs couleurs le site Armand Fallières, qui a reçu pendant 80 ans des colonies de vacances. Il accueille aujourd’hui des locataires en activité : un paysagiste, un brasseur et, donc, notre couple d’agriculteurs.

Avant de migrer sur ce croissant de 1,19 km2, en septembre 2019, Rachel et Aurélien travaillaient à Thouars, ville des Deux-Sèvres, dans la restauration. « Et, l’été, dans les champs. Pour voir si ce métier nous plaisait vraiment », raconte la jeune femme de 32 ans, les mains pleines de terre et les yeux pétillants. Ces touche-à-tout, qui se sont rencontrés au Mac Do – « en cuisine, à la caisse, au ménage » -, n’ont peur d’aucune tâche. Et encore moins de l’aventure. Ils se lancent dans une formation dans le maraîchage bio et l’arboriculture en vue de s’installer.

 

Un projet respectueux de l’environnement
Île d'Aix
Identification des parcelles agricoles proposées pour l’installation, à proximité du site Armand Fallières.

Le couple cherche un coin tranquille, en Auvergne ou en Corrèze, mais tombe par hasard sur l’Île d’Aix lors d’un week-end en famille. « Un vrai coup de cœur », lâche Aurélien. Ce natif de la région parisienne se renseigne, s’aperçoit qu’aucun maraîcher ne travaille sur l’île, consulte le site de la Mairie et tombe sur l’appel à projets agricole.

1,2 hectare est mis à disposition pour un projet viable qui doit répondre à des ‘’enjeux de pratiques respectueuses de l’environnement’’ (l’exploitation doit être en agriculture biologique) et ‘’d’insertion paysagère de l’exploitation’ (l’île est classée). L’implantation de serres, par exemple, doit tenir compte des contraintes naturelles du site.

 

De préférence une famille
Maraîchage Ile d'aix
@C. Le Marois.

En outre, les maraîchers doivent vivre sur cette île de 246 habitants. « Un critère incontournable pour maintenir une population active et rajeunir la moyenne d’âge », précise Alain Burnet, maire de l’époque. Enfin, sans le préciser explicitement, la commune entend privilégier une famille. La commune est en effet soucieuse de maintenir son école, qui ne compte que six élèves.

Trente maraîchers postulent. Après un an de sélection, « trois dossiers à monter et deux oraux », la réponse tombe en juin 2019. Elle est positive. Rachel et Aurélien, 63 ans à eux deux, cochent non seulement toutes les cases mais possèdent de plus « une grande motivation et un projet fiable économiquement », confie l’ancien maire.

En deux mois, Rachel, Aurélien et leur fille Cléophée, 10 ans, déménagent sur l’île et intègrent le logement du directeur du site Armand Fallières. Le couple part de « zéro », avec comme seuls bagages, « un peu d’outillage » de leur ancien potager. Et un courage démesuré.

 

Un vrai défi
@C. Le Marois.

Le défi est grand. La terre est pauvre, « bien plus pauvre qu’on ne pensait », les ressources sont limitées. Et la logistique très compliquée. Par exemple, pour acheminer le matériel – broyeur, arceaux, machines, tuteurs…- et les semences sur l’île, « il faut conjuguer les horaires de livraison avec ceux du bateau », souligne Aurélien, de son sourire tranquille.

Pour que le sol prenne vie, le jeune homme de 31 ans utilise les bases de la permaculture. Il amende la terre avec des engrais verts – tels que sarrasin, pois fourragers, épeautre. Mais aussi fumier donné par les Calèches de l’Île d’Aix – « riche en nutriments », algues de la plage – « riches en oligo-éléments », foin et broyat de végétaux issus de la déchetterie verte (envoyés auparavant sur le continent !). Il sculpte le jardin en buttes, pour mieux favoriser la vie dans le sol et sa fertilité – « plus besoin de le travailler par la suite ». Et mieux drainer.

Cet amoureux de la terre la laisse au repos pendant six mois, « pour qu’elle s’enrichisse et se structure ». Utilise des semences de variétés paysannes Agrosemences. Et limite enfin tout intrant phytosanitaire (même ceux autorisés au cahier des charges bio) au profit de l’utilisation de techniques culturales, comme l’association de plantes compagnes, les purins et décoctions. Et en misant sur la rotation des cultures et leur diversité.

 

Système d’irrigation naturel
maraîchage Ile d'aix
@Clémence Le Marois. Oya – système d’irrigation naturel.

Pour utiliser le moins d’eau possible, le jeune homme de 31 ans enterre des Oyas. Ces pots en terre cuite, fabriqués en France, diffusent petit à petit l’eau dans la terre grâce à leurs parois poreuses. Les plantes semées autour vont puiser « juste ce dont elles ont besoin ». Ce système d’irrigation, combiné au paillage de la terre, permet au couple d’économiser 80% d’eau.

Une exploitation traditionnelle de cette taille exige « 2500 m3 d’eau par an« . La leur seulement 500 m3. Les deux cuves déjà existantes, qui récupèrent les eaux de pluie des bâtiments, compensent largement leurs besoins.

Pour favoriser la biodiversité, le couple fabrique une mare avec une bâche. Les animaux peuvent ainsi s’abreuver et se nourrir de nuisibles. Les coccinelles dévorent les pucerons par exemple, les oiseaux les limaces, les grenouilles chenilles et mouches.

 

 

Première année catastrophique
Rachel Tirsin Aix
@Clémence Le Marois -Rachel Tirsin

La première année, les galères s’enchaînent. Des livreurs abandonnent sur le port, côté continent, le matériel trop lourd qu’ils avaient commandé. « La cargaison est restée toute la nuit sur le quai et le stress qui va avec », se souvient Aurélien. Le système d’irrigation tarde à venir, l’obligeant à arroser le sol à la main.

En sus, les faisans font un festin des tomates et des pommes de terre. Et les pigeons, des petits pois. Les courgettes avortent, faute d’avoir été fécondées par les abeilles si peu nombreuses sur l’île en raison du manque de fleurs. Les premières récoltes sont maigres. « La première année a été économiquement catastrophique », confirme Rachel.

 

Entraide des Aixois
Franck, l'ostréiculteur de l'île d'Aix
@Clémence Le Marois – Tracteur offert par Franck, l’ostréiculteur de l’île.

Le couple doute, au point que la Chambre d’Agriculture leur demande « s’il ne vaut pas mieux tout arrêter ». C’est sans compter sur l’entraide des Aixois, tellement heureux de pouvoir acheter la production de l’île. Nombreux estiment que « c’est ce qui manquait sur l’île », que « les produits sont de qualité », que le petit marché du mardi et samedi « apporte de la vie ».

Certains leur donnent un coup de main – notamment pour monter la serre. D’autres leur offrent du matériel. Serge, pêcheur à la retraite, des filets de pêche pour protéger leurs plants de tomates. Franck, l’ostréiculteur, un vieux tracteur tout rouillé qui « dépanne très bien ».

L’épicerie leur achète des radis. La boulangerie, des salades pour les sandwichs. « Tout le monde a joué le jeu », confie Rachel qui pour l’instant, faute de pouvoir se rémunérer, travaille à plein temps au ramassage des poubelles et à la déchetterie.

 

Des ruches

Aix-traordinaire jardin de Mon trésor
@C.Le Marois. Fraises protégées par des filets contre… les faisans.

Le couple opère des ajustements  – certaines cultures sont plantées dans la partie basse plutôt que la partie haute, comme les courges. Effectue des tests – les oignons sont un franc succès. Abandonne ce qui ne fonctionne pas, comme les éponges végétales. Achète des filets de protection contre les nuisibles (voir bonus).

Au printemps, À fleur d’île leur dépose quatre ruches. Les abeilles, qui butinent les différentes variétés de fleurs plantées par AIX-traordinaire, fécondent à tout va courgettes et aubergines.

 

  • Besoins. Aix-traordinaire a lancé un crowfunding pour acheter des filets de protections contre les nuisibles, des oyas pour consommer moins d’eau, une table chauffante pour réaliser leurs semis avec leurs propres graines. Pour les soutenir, cliquez ici.

 

Une deuxième année prolifique
Maraîchage dans les îles, un défi 10
@Clémence Le Marois. Serre en construction avec l’aide des Aixois.

La récolte 2021 est prolifique. Leur persévérance a payé. La chance aussi. Leurs tomates n’ont pas été attaquées par le mildiou, « contrairement à d’autres dans la région », souligne Aurélien en montrant fièrement ses 600 pieds « avec une dizaine de variétés ». Il tient à préciser qu’ils ont « fait [leurs] propres plants, sauf la salade ». Un peu plus loin, les 1200 pieds de fraises arborent fièrement leur robe rouge.

Les restaurateurs de l’île aimeraient utiliser tous ces beaux légumes et fruits pour leur cuisine. Mais la demande des particuliers est telle qu’il ne reste plus rien après chaque vente.

 

Une serre de 1200
Maraîchage dans les îles, un défi 9
@M.Huriez pour manger17.fr

L’avenir est émaillé de plusieurs projets. La serre, d’abord. Quand les agriculteurs auront fini de monter la structure métallique de 1200 ㎡ – « le montage est galère ! », ils pourront cultiver en hiver et au printemps.

Légumes en conserve, confitures et tisanes sont également prévus pour compléter leurs revenus. « On a déjà commencé à récolter nos herbes médicinales », sourit Rachel qui estime que « la production va doubler, voire tripler en 2022 ».

Avec son compagnon, elle projette de réutiliser leurs propres graines pour les habituer au biotope de l’île et favoriser, ainsi, une résistance pour chaque variété de légumes plantés. Ils envisagent même de créer une variété de tomates. Son nom ? Probablement ‘’Île d’Aix’’. ♦

 

Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de cet article mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. Il espère que cela vous donnera envie de vous abonner et de soutenir l’engagement de Marcelle *

 

Bonus

[pour les abonnés] – les aides dont le projet a bénéficié – Le site Armand Fallières –

Vous rencontrez un problème ?

Nous avons apportés quelques améliorations techniques sur Marcelle.media. 

Si vous rencontrez des problèmes, n'hésitez pas à nous envoyer un message.

Vous rencontrez un problème ?