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N’oublions pas l’Afghanistan

Par Marie Le Marois, le 8 octobre 2021

Journaliste

Les artistes et journalistes afghans font partie des premiers menacés par le régime taliban. Les premiers également à avoir perdu leur travail. Dans l’émoi face à la prise de pouvoir des talibans, nous voudrions tous apporter notre aide, sans savoir comment. Voici deux mobilisations, concrètes et efficaces. Urgentes.

Mobilisation pour les artistes et leurs familles

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Oeuvre de l’expo ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (Mucem 2019-2020)

Elle arrive essoufflée, s’excuse d’arriver en retard, invoque le coup de fil impromptu du ministère des Affaires étrangères. Ils cherchaient à savoir quels artistes de la liste avaient été évacués et ceux qui ne l’étaient pas encore. Guilda Chahverdi est en permanence sur le fil, à la fois dans l’action et l’attente.

La conseillère de l’exposition ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (au Mucem entre 2019 et 2020) coordonne depuis cet été, avec Agnès Devictor, l’évacuation des 15 artistes afghans de l’exposition – plasticien, peintre, photographe, comédien, dramaturge – avec leurs conjoints et enfants.

Dès juin, toutes deux ont compris la menace qui pesait sur eux, grâce aux liens forts qu’elles ont gardés avec le pays.

 

Une histoire de cœur avec l’Afghanistan

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Exposition ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (Mucem 2019-2020).  »Contrat de mariage », Farzana Wahidy

En 2003, deux ans après qu’une coalition internationale ait chassé les talibans du pouvoir, Guilda Chahverdi a joué à Kaboul ses Contes Persans, puis a monté un programme à la fac des Beaux-Arts. Elle a aussi dirigé l’Institut Français d’Afghanistan pendant trois ans, jusqu’en 2013.

Cette comédienne et metteur en scène franco-iranienne a assisté à l’émergence de la création artistique dans ce pays.

 

Une liste de 74 artistes

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Oeuvre de l’expo ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (Mucem 2019-2020)

Une liste de 74 personnes au total a été adressée auprès du Ministère des Affaires étrangères qui a exigé en retour un projet de résidence artistique et un hébergement pour chaque artiste.

Le Mucem et 14 structures culturelles ont, tout de suite, répondu à l’appel pour les accueillir et rédigé une lettre d’invitation.

Avec l’association l’Atelier des artistes en exil, qui s’occupe de l’accompagnement administratif, Guilda Chahverdi a réussi à faire sortir 11 artistes et leurs familles, soit 38 personnes. Mais il reste cinq artistes et leur famille, « plus la famille d’un artiste dont la femme et les enfants restés là-bas. Cela fait en tout près de 40 personnes à évacuer ».

Elle a quelques pistes. Un vol affrété par le Quatar, un autre par Islamabad. Ou encore la voie terrestre. La plus plausible est le passage de la frontière pakistanaise. Mais la route est de plus en plus dangereuse avec les différents check points tenus par les talibans, Daesh et d’autres groupuscules.

 

Une cagnotte en ligne

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Exposition ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (Mucem 2019-2020).
Farkhunda Latif Eshraq

Une cagnotte sur Helloasso a déjà réuni près de 106 000 euros. Cet argent permettra de rembourser les billets d’avion, payer les loyers (Guilda Chahverdi cherche d’ailleurs des appartements à louer), les fournitures scolaires des enfants, le matériel artistique pour travailler « car la plupart sont venus seulement avec leur sac à dos ». Et envoyer de l’argent aux artistes bloqués en Afghanistan. Ils en ont besoin pour vivre.

Ils ne peuvent plus travailler et cumulent deux ans de pandémie.

Les artistes auront également besoin de cet argent pour payer des véhicules, « les plus sécurisés possible » pour passer la frontière Pakistanaise. Et sur place, un logement en attendant l’obtention de leur passeport.

 

 

Mobilisation pour les journalistes

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Exposition ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (Mucem 2019-2020).
 »We stand against terrorism », Kaveh Ayreek

Mi-août, alors que les talibans venaient de reprendre le pouvoir en Afghanistan, le SNJ (Syndicat national des journalistes) a reçu des messages d’appel à l’aide pour des journalistes afghans. « La première de la liste était une amie d’amie, ça a vraiment démarré de manière informelle », confie Myriam Guillemaud Silenko, secrétaire générale du SNJ. Le syndicat a aussitôt relayé les demandes d’évacuation auprès de la cellule de crise du ministère des Affaires étrangères.

 

Une liste de 850 journalistes dont 200 femmes

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Exposition ‘’Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’ (Mucem 2019-2020)
 »Renaissance du Rouge », Mohsin Taasha

Ils ont effectué ces démarches pour trois journalistes, puis huit, puis vingt, puis cinquante. Pour chacun d’eux, l’équipe a vérifié qu’ils étaient bien journalistes, cartes de presse à l’appui. Et traduit des reportages ou des interviews qu’ils avaient réalisés et dont ils avaient envoyé les liens. Sur plus de 3 000 messages d’appels à l’aide, ils ont établi une liste de 850 noms dont 200 femmes journalistes, plus menacées encore.

Ces 850 journalistes sont jeunes pour la plupart. Nés dans les années 90, ils ont grandi et vécu sous un régime de liberté et d’espoir. Ils pouvaient exercer leur métier sans crainte et ont utilisé cette liberté pour parler des talibans, des menaces que leur progression faisait peser sur le pays tout entier.

Les talibans sont désormais au pouvoir et font régner un régime de terreur, muselant les journalistes.

 

Aucun n’a été évacué

Exposition ''Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’
Exposition  »Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’. Mahdi Hamed- Hassanzada Div Kaboul

Myriam Guillemaud Silenko confie que treize journalistes sont arrivés en France pendant l’évacuation d’urgence, la dernière quinzaine d’août. Que d’autres sont venus mi-septembre via Doha (capitale du Qatar), après négociations avec le régime en place. Mais aucun journaliste de leur liste n’a été évacué depuis, car ils sont Afghans. « Les prioritaires doivent être français, franco-afghans ou ayant un lien familial avec des réfugiés statutaires en France ».

Le SNJ échange quotidiennement par WhatsApp avec des dizaines d’entre eux. Ils voient leur moral se détériorer de jour en jour, l’angoisse et la dépression les submerger. Une jeune journaliste, Sonia M., a tenté de se suicider à Kaboul. D’autres leur demandent s’ils doivent encore espérer ou s’il vaut mieux en finir dès maintenant. ‘’Les ténèbres sont retombées sur l’Afghanistan’’, leur a confié l’un d’eux.

 

Ils se terrent et ont faim 

Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art
Exposition  »Kharmora, l’Afghanistan au risque de l’art’’. Farzana Wahidy  »Respiration »

Les talibans ont arrêté Morteza Sadami, photo reporter, lors d’une manifestation à Herat, mi-septembre. Ils menaceraient maintenant de l’exécuter. Les nouveaux dirigeants de l’Afghanistan ont aussi adressé des messages de menace aux journalistes du répertoire de son téléphone portable. Demandant même à certains de s’engager par écrit à ne plus rien écrire contre le régime qu’ils ont mis en place. Leur promettant la prison au cas où ils se refuseraient à signer le document qu’ils leur ont adressé.

Enfin, ces mêmes talibans viennent cogner aux portes des journalistes. Certains changent de maison jour après jour, d’autres se terrent chez des amis.

Depuis quelques jours, le SNJ reçoit des messages inquiétants de ceux qui n’ont plus de travail depuis juillet ou août et qui n’ont même plus de quoi vivre, « ne serait-ce que pour manger », s’alarme Myriam Guillemaud Silenko.

 

Les promesses d’Emmanuel Macron

Le président de la République Emmanuel Macron et le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian assuraient, au lendemain de l’arrivée des talibans dans Kaboul, que la France protégerait les Afghans les plus en danger et en particulier les journalistes. Huit semaines après ces déclarations pleines d’espoir, journalistes afghans et français demandent que ces évacuations se fassent enfin. Tous les journalistes afghans comptent sur la France pour les « sortir de l’enfer ». C’est une question de survie.♦

 

Bonus

  • Un Fonds spécial de solidarité. Et nous, que pouvons-nous faire ? Soutenir les journalistes financièrement. La FIJ (Fédération internationale des journalistes), qui rassemble 187 syndicats et associations dans plus de 140 pays dont deux en Afghanistan, a créé un Fonds spécial de solidarité au sein du Fonds de sécurité. Tous les fonds collectés serviront directement à soutenir les journalistes afghan.e.s.

 

  • Un témoignage pour en savoir plus. Un responsable de l’un des affiliés de la FIJ en Afghanistan a travaillé pendant plus de 20 ans avec les médias internationaux comme journaliste et rédacteur en chef. Ses collègues et lui sont confrontés à de nombreux défis depuis que les militants ont pris Kaboul le 14 août 2021. Dans le pays, la censure est devenue la norme. Et le risque d’être détenu, battu ou tué, une réalité quotidienne. Retrouvez l’entretien sur le site du SNJ.

 

Carte blanche à Atik Rahimi, écrivain et cinéaste franco-afghan, au Mucem les 12 et 13 novembre. Cet artiste engagé (il soutient lui-même une liste de cinéastes et artistes afghans) sera mis en scène par Guilda Chahverdi pour ses textes Sous-rire avec Dieu et L’invité du miroir.

Création de Guilda Chahverdi, La Valise vide est un texte de Kaveh Ayreek, jeune dramaturge afghan qu’elle a traduit. « C’est une pièce qui parle de la mort d’un pays, des migrations, des rêves d’une jeunesse, de la désillusion », résume-t-elle. Programmation 2022.

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