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Le numérique, un avenir pour les jeunes des quartiers prioritaires ?

Par Agathe Perrier, le 9 novembre 2020

Journaliste

De gauche à droite : Zidane, Hugo et Hamza, en pré-apprentissage à la fabrique numérique du Clos, et Fatera, responsable du FabLab © Agathe Perrier

Des FabLabs en plein cœur des quartiers Nord de Marseille : incroyable, mais vrai ! Comme dans les cités des Flamants et du Clos, ces tiers-lieux dédiés à l’éducation populaire, au numérique et à la formation professionnelle offrent des pistes aux jeunes un peu perdus. Impliquée dans ce projet, l’association « Avec Nous » m’a ouvert les portes de l’une de ses fabriques numériques.

Machine à découpe laser, thermoformeuse, imprimante laser, presse à chaud… C’est un attirail de pro que je découvre au FabLab du Clos (13e arrondissement). Ce ne sont pourtant pas des artisans qui s’affairent devant les postes de travail, mais des jeunes en formation. Ou plutôt en « pré-apprentissage sur les machines numériques », précise Fatima Mostefaoui, déléguée générale d’ « Avec Nous ».

Cette association, créée il y a quatre ans sous le nom « Pas sans nous 13 » (bonus), anime depuis octobre 2019 ce type de formation à la cité des Flamants (14e arrondissement). Et depuis mars dernier, au Clos. Avec une quinzaine de jeunes par session de trois mois. « Ils apprennent la 2D, la 3D, le flocage, le codage, la découpe laser… Et en parallèle, travaillent sur un projet professionnel », détaille Fatima Mostefaoui. L’objectif pour chaque participant est de signer un contrat d’apprentissage, de poursuivre une formation ou de trouver un emploi durable ensuite. Parfois dans les métiers du numérique. Dans d’autres cas, les nouvelles technologies sont juste un prétexte pour se frayer un nouveau chemin.

 

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Découverte de la brodeuse numérique © AP
Le numérique presque comme prétexte

C’est le cas de Zidane et Hamza. Après avoir arrêté l’école en troisième, le premier a enchaîné des formations et des missions d’intérim. Le second a lui travaillé en tant que livreur. À respectivement 20 et 21 ans, ils ont eu envie de « faire quelque chose » dans leur vie – des mots de Zidane – et se sont inscrits à la fabrique numérique. Ce dernier se voit évoluer dans le domaine de la carrosserie. Hamza dans la livraison ou la mécanique. Loin du numérique donc, mais le parcours leur sert malgré tout à différents niveaux. « J’apprends de nouvelles compétences », glisse Hamza. Et Zidane d’ajouter : « Je découvre des choses que je ne connaissais pas. Ici, c’est pas l’école, c’est pas stressant ».

Le jour de ma venue, c’est initiation à la brodeuse numérique. Les jeunes doivent d’abord réaliser sur ordinateur un dessin que la machine réalisera toute seule. Un atelier parmi tant d’autres, chapeauté par Fatera, la responsable du FabLab. « Le but est de les former aux machines numériques, mais cela sert aussi à les accompagner dans leur projet professionnel », explique Sahra, chargée d’accompagnement professionnel au sein de l’association. « Avec Nous » aide ainsi Zidane dans sa recherche d’entreprise afin d’entrer en CAP au CFA automobile de Bonneveine. Pour Hamza, l’objectif est de décrocher une nouvelle formation.

Chez d’autres, comme Hugo, la session de trois mois fait office de déclic. Lorsqu’il est arrivé début octobre, le jeune homme de 17 ans ne se projetait dans aucun métier. Il y voit un peu plus clair désormais. « Les nouvelles technologies m’intéressent. J’ai envie de continuer dans le design 3D », confie-t-il. Il n’obtiendra pas de diplôme à la fin de son passage, seulement une attestation. Cette expérience pourra cependant l’aider à intégrer une formation aux métiers du numérique par exemple. Car ce parcours est labellisé Grande École du Numérique, une certification reconnue qui apporte de la crédibilité aux CV des participants. Et peut leur servir de tremplin pour la suite.

[L’article dessinant le portrait de Fatima Mostefaoui peut vous intéresser – paru le 6 mai 1919]

 

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Zidane s’entraîne avec la machine à découpe laser © AP
Aller chercher les jeunes dans la rue

L’une des spécificités des Fabriques Numériques d’ « Avec Nous » réside dans la façon de « recruter » les apprenants. Si quelques-uns ont été fléchés par Pôle Emploi ou des Missions Locales – à l’image d’Hugo notamment – la très grande majorité est démarchée directement dans les cités. Cela fait en effet partie des missions de Sahra, la chargée d’accompagnement professionnel. « On n’attend pas que les jeunes viennent vers nous, c’est nous qui allons à eux », indique Fatima Mostefaoui.

Sahra se rend physiquement dans les cités des quartiers prioritaires. Elle y colle des affiches, distribue des flyers – c’est comme cela que Zidane a découvert « Avec Nous ». La jeune femme ne se cantonne pas à de l’affichage. Elle engage le dialogue avec les jeunes qu’elle croise, se fait connaître, parle de l’association. N’hésite pas à revenir quelques jours après, car il faut plusieurs échanges pour que certains finissent par franchir le pas. Et fassent passer le mot à leurs amis. C’est justement par le bouche-à-oreille qu’Hamza a connu puis intégré la session. Une façon de faire bien différente et qui porte ses fruits : en deux à trois semaines, Sahra a toujours réussi à remplir l’intégralité des places.

 

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Zidane et Hugo © AP
Quartiers prioritaires mais pas seulement

Initialement, Fatima Mostefaoui ne souhaitait ouvrir les parcours qu’à des habitants de quartiers prioritaires. La venue d’un jeune homme du 7e arrondissement lui a fait changer son fusil d’épaule. « Il était renfermé, avait des problèmes de posture. Au bout des trois mois, il parlait plus facilement et était plus à l’aise », se rappelle-t-elle. De quoi lui faire prendre conscience que ses Fabriques Numériques peuvent aider des jeunes de tous horizons. Cela permet en plus de mixer les profils, avec des caractères et situations de vie très hétérogènes, qui ne se seraient jamais rencontrés. Aussi bien des garçons que des filles car ces dernières sont de plus en plus nombreuses à intégrer les sessions. Tordant le cou aux préjugés qui voudraient nous faire croire que le numérique est affaire d’hommes.

Au bout des trois mois, les chemins des apprenants et de l’association ne se séparent pas immédiatement. L’équipe d’ « Avec Nous » poursuit l’accompagnement pendant un an. Les taux de sortie positive – parcours qui débouche sur un emploi ou une formation– varient d’une session à l’autre, de 20% à 90%. Quelle que soit l’issue, tous les jeunes repartent avec des billes pour leur projet professionnel. Assorties d’un message en toile de fond : ce n’est pas parce qu’ils viennent d’un quartier défavorisé qu’ils sont voués à l’échec. Bien au contraire. ♦

 

Bonus
  • Plus d’infos sur le parcours de la Fabrique Numérique – D’une durée de treize semaines, il est composé de 11 semaines de découverte des métiers du numérique au sein de la fabrique numérique et de deux semaines de stage en entreprise. À raison de 20 heures par semaine, les participants se familiarisent avec la conception 2D, la modélisation 3D, la fabrication 2D/3D, le web marketing, la programmation et l’électronique. La formation propose une pédagogie basée sur le « faire », notamment à travers la méthode d’apprentissage axée projet. Tout au long du parcours, un chargé d’accompagnement socioprofessionnel soutient chacun dans la construction de son projet professionnel et la recherche du stage de deux semaines qui clôture la formation. L’objectif pour chaque participant est de signer un contrat d’apprentissage, de poursuivre une formation, de trouver un emploi durable. Plus d’infos sur le site de l’association en cliquant ici.

 

  • Les autres actions d’Avec Nous – L’association développe depuis 2017 les Tables de quartiers. Le but est de mobiliser et de former les habitants notamment sur la question du renouvellement urbain. Il s’agit également d’encourager les habitants à investir les espaces participatifs dont les conseils citoyens.

 

  • De Pas sans nous 13 à Avec Nous – Les 5 et 6 septembre 2014, près de 200 représentants associatifs réunis à Nantes, venant de quartiers populaires de toute la France, ont constitué la coordination nationale « Pas sans nous » pour jouer le rôle de syndicat des quartiers. La branche locale, Pas sans nous 13 a été créée en 2016. Elle est devenue en janvier 2020 Avec Nous, la fabrique des quartiers populaires avec la volonté de renforcer ses missions en termes d’éducation populaire et de développement de projets d’économie solidaire.

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