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Cuisine solaire : parler aux ventres pour éveiller à la transition écologique

Par Agathe Perrier, le 15 juin 2020

Journaliste

Cuisiner sans électricité ni gaz, mais avec la seule chaleur du soleil, c’est possible ! Et c’est bon pour les papilles et la planète. L’association marseillaise Les festins photoniques s’est donné pour mission de le prouver, à grand renfort d’animations et dégustations. Son credo : conquérir les ventres pour ouvrir les esprits à la transition écologique.

 

Lorsque je contacte l’association Les festins photoniques pour en savoir plus sur la cuisine solaire, c’est tout naturellement que Richard Loyen, l’un de ses membres actifs, m’invite à déjeuner. En compagnie de Pierre-André Aubert, chef du futur restaurant solaire de Marseille – le premier de France ! –, rendez-vous est fixé au vendredi 5 juin, censé être ensoleillé d’après la météo. Le matin du jour J, le ciel alterne entre éclaircies et nuages. Pas de quoi poser problème : lorsque j’arrive, le repas cuit doucement dans un four au design atypique.

 

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Pierre-André Aubert et son biscuit crumble cuit dans un four solaire d’une capacité d’un litre © AP
La cuisine solaire été comme hiver

Oubliez l’image du four traditionnel. Il s’agit ici d’un tube en verre sous vide orné de deux réflecteurs paraboliques. « À partir du moment où il y a de l’ensoleillement, même si le ciel est voilé, on peut cuisiner », souligne mon hôte. Et ce, quelle que soit la température extérieure. Car les réflecteurs capturent la lumière directe mais également diffuse. Le tube l’absorbe et agit comme un isolant. L’ensemble fonctionne sur le principe de l’étuve, rendant possible la cuisson dans n’importe quelles conditions, y compris le froid et le vent, été comme hiver.

L’installation convertit près de 80% de toute la lumière du soleil arrivant sur les réflecteurs en chaleur utilisable. Le four peut alors grimper jusqu’à 280 degrés. La chaleur est maintenue grâce à l’isolation du tube sous vide, ce qui permet de cuire ou réchauffer. Des cuissons que Richard Loyen maîtrise à la perfection. Car tout est surtout question d’adaptation. « La météo indiquait que ce serait nuageux entre 10h et midi. J’ai donc mis le four au soleil dès 9h pour qu’il monte en température. Même s’il n’y avait pas de soleil à 11h30, il était déjà à 120 degrés et les ingrédients ont pu commencer à cuire doucement ». Le repas s’annonce bien.

 

« Rien n’est incompatible avec la cuisine solaire »
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Richard Loyen et Pierre-André Aubert, membres actifs des Festins photoniques © AP

Au menu de ce déjeuner : champignons farcis au morbier, poêlée de lentillons, carotte, oignon et haricots frais, biscuit crumble accompagné de fraises et chantilly. Le résultat se résume en un mot : délicieux. Mais ni plus, ni moins qu’en cuisine traditionnelle. L’avantage ne réside pas dans le goût – qui dépend évidemment de la qualité des produits et de la patte du cuisinier – mais dans son impact nul pour la planète. « C’est ce que l’on veut démontrer, qu’il est possible de cuire des aliments avec des technologies low-tech. Et pour toucher les gens, on utilise le vecteur de l’alimentation. Notre credo c’est « Parler aux ventres pour éveiller les esprits à la transition écologique » », met en avant Richard Loyen.

Reste que si les fours solaires actuels peuvent atteindre de fortes températures, toutes les cuissons n’y sont pas réalisables. Notamment le grill, qui demande beaucoup d’énergie. Porter de l’eau à ébullition n’est pas non plus une mince affaire. Mais de façon générale, « rien n’est incompatible avec la cuisine solaire. Il faut simplement s’adapter et se faire à l’idée que l’on cuisine différemment qu’avec des plaques de cuisson », glisse Pierre-André Aubert. L’association prépare d’ailleurs un livre de recettes spécial cuisine solaire qu’elle espère sortir l’année prochaine. Avec des recettes de base pour mettre en confiance les apprentis cuisiniers. Et donner envie aux personnes qui hésitent encore à se lancer.

 

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Un four solaire d’une capacité de 4 litres © AP
Un four solaire dans les cartons

Si la cuisine solaire a de quoi séduire avec son caractère respectueux de l’environnement, reste un frein à son développement : son coût. Comptez de l’ordre de 250 euros pour un four tube d’une capacité de 1,2 litre (soit environ deux personnes), 550 euros celui de 4 litres ou près de 900 euros pour 5 litres. D’autres cuiseurs sont plus accessibles (moins de 100 euros) mais imposent de se cantonner à des cuissons basses températures (150 degrés maximum).

C’est pourquoi Richard Loyen et un de ses collègues des Festins photoniques veulent concevoir leur propre four solaire. « Un modèle le plus simple possible, mais suffisamment performant pour réaliser tous types de plat. En format familial, mais moins cher que ce qui existe actuellement ». Entendez par là : un grand modèle au prix d’un petit, autour de 300 euros. Il sera vendu sous forme de kit à assembler soi-même. L’association espère le sortir dès l’année prochaine.

 

Le premier resto solaire de France à Marseille ?

L’association compte dans ses rangs une trentaine de membres, dont une dizaine d’actifs. Des passionnés du monde de la cuisine et de l’énergie solaire ainsi que des chefs professionnels. Pierre-André Aubert en fait partie. Ingénieur de formation, il s’est reconverti en cuisinier il y a dix ans. Il porte depuis plus de cinq ans un projet de restaurant solaire. Déjà baptisé Le Présage, il devrait voir le jour d’ici 2022 sur la ZAC du technopôle de Château-Gombert, dans le 13e arrondissement de Marseille. S’il n’est pas pris de vitesse, il s’agira du premier restaurant solaire de France ! Un concept que le chef a pu tester quelques mois entre 2016 et 2017 à Aubagne. « L’idée était alors de créer de l’engouement et de montrer qu’on pouvait atteindre un équilibre économique avec ce projet », confie Pierre-André Aubert. Pari réussi, à concrétiser de façon pérenne.

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Le futur restaurant solaire Le Présage s’installera à Château-Gombert (13e arrondissement) © Architectes Solari et Associés

Son projet ne mise pas sur la seule cuisson solaire. Respectueux de la planète de A à Z, avec des panneaux solaires pour alimenter en électricité le futur bâtiment – qui sera le moins énergivore possible –, il englobe un potager irrigué par les eaux usées traitées par phytoépuration (épuration par les plantes), et la méthanisation des déchets pour créer du biogaz qui servira comme source d’énergie les jours de mauvais temps… La promesse de vente du terrain de 2 700 m², propriété de la métropole Aix-Marseille-Provence, a été signée. « Il ne reste plus qu’à trouver les sous et on peut démarrer », s’enthousiasme Pierre-André Aubert.

 

Une guinguette solaire dès juillet

En attendant d’intégrer son restaurant, le chef va ouvrir dès la fin du mois de juillet sa guinguette à l’énergie solaire. Un conteneur qui sera d’abord installé dans la cour d’Ici Marseille, la manufacture des artisans située rue de Lyon (16e arrondissement). « L’idée est qu’elle tourne ensuite ailleurs dans la ville et qu’elle fonctionne l’année complète. Voire la dupliquer si ça fonctionne bien. On aimerait en tout cas développer ce concept en parallèle de la construction du Présage et après son ouverture ». Rien de mieux pour promouvoir la cuisine solaire et faire des adeptes. Richard Loyen et Pierre-André Aubert ont déjà gagné une convertie : moi-même. À la suite de ce déjeuner, j’ai commandé un cuiseur solaire basse température. Affaire à suivre… ♦

 

Bonus
  • L’association Les festins photoniques se finance sur fonds propres et grâce aux animations qu’elle organise. Elle est pour le moment unique en France. « Si quelqu’un veut monter une antenne ailleurs c’est possible en respectant notre philosophie : du solaire pour cuisiner des produits locaux, de saison et bio si possible », lance Richard Loyen.

 

  • Retrouvez l’actualité du restaurant Le Présage, notamment l’ouverture prochaine de la guinguette solaire, sur les réseaux sociaux en cliquant ici.

 

  • L’utilisation de la concentration solaire ne date pas d’hier. En 1860, Augustin Mouchot, licencié es sciences physiques, construit un cuiseur solaire en prolongeant les travaux d’Horace-Bénédict de Saussure et de Claude Pouillet. Son idée directrice était de trouver une source d’énergie alternative au charbon dont il prévoyait l’épuisement des mines. En 1900, Manuel António Gomes (dit Père Himalaya) construit le plus grand four solaire de l’époque, de plus de 7 mètres de diamètre. Il participe même à l’Exposition universelle de Saint-Louis aux États-Unis en 1904. Il y présente un four solaire « révolutionnaire » qui permet d’atteindre une température de plus de 4 000 °C.

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