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Les fleurs qui perdent leurs odeurs, c’est grave chercheur ?

Par Agathe Perrier, le 23 septembre 2022

Journaliste

Le thym fait partie des espèces qui produisent moins de nectar en situation de sécheresse. Cela induit des conséquences en chaîne sur toute la chaîne alimentaire © Photo d'illustration, Pixabay

Une étude d’un laboratoire marseillais montre que la sécheresse modifie l’odeur des plantes et des fleurs. Entre autres conséquences, certains insectes pollinisateurs s’en désintéressent et ne les aident plus à se reproduire. Puis manquent de nectar et de pollen pour se nourrir. Sans parler de potentiels impacts économiques sur la filière apicole. Les recherches se poursuivent pour tenter de trouver comment atténuer les effets néfastes liés à cette pénurie d’eau.

 

Après un été particulièrement chaud, marqué par des vagues de chaleur, voilà une étude qui tombe à pic. Elle n’a pourtant pas été réalisée sous ces chaudes températures mais en 2018. « Notre but était de voir si une modification de la pluviométrie pouvait entraîner un changement sur l’odeur des fleurs, la production de nectar et les interactions avec les pollinisateurs », résume Benoît Geslin, chercheur et maître de conférences à l’IMBE (Institut méditerranéen de la biodiversité et d’écologie marine et continentale). Pour tester cette hypothèse, l’équipe a investi le massif de l’Étoile, au nord de Marseille. Là se trouve depuis 2014 la plateforme Climed, qui simule le régime de précipitations attendu en 2050. -30% de pluie en théorie, -15% dans les faits (bonus). Une sécheresse modérée donc, qui a toutefois surpris le scientifique. « On ne s’attendait pas à avoir un résultat aussi fort », reconnaît-il.

 

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Benoît Geslin, maître de conférences à l’IMBE, chercheur passionné et pleinement dévoué à la cause des abeilles © Agathe Perrier

Moins d’odeurs, moins de visites


Cette faible diminution des précipitations modifie déjà toute l’odeur de la garrigue. Dans leur ensemble, les espèces florales étudiées ont en effet émis plus de composés volatiles marqueurs de stress. Autre constat : ces plantes ont ensuite été moins visitées par certains insectes pollinisateurs. « Ce ne sont plus les mêmes communautés qui viennent. Les abeilles domestiques choisissent les fleurs qui ne manquent pas d’eau », note Benoît Geslin. Plutôt débrouillardes, les ouvrières. « Elles savent trouver les ressources abondantes et c’est une bonne nouvelle. Mais, dans le futur, la sécheresse sera généralisée et pas limitée à une parcelle d’expérimentation », souligne le chercheur.

Ces changements dans les habitudes de visite des pollinisateurs pourraient également s’expliquer par une modification des ressources florales. Là encore, à cause de la sécheresse : en manque d’eau, certaines espèces arrêteraient de produire du nectar. Cela n’a toutefois été détecté que chez le thym, avec tout de même une réduction par quatre de la quantité de nectar produite. « Les conséquences touchent ensuite toute la chaîne alimentaire car les insectes ne peuvent plus se nourrir, ni alimenter leurs larves. Ce sont aussi de potentiels rendements de miel en baisse et donc l’activité humaine qui serait impactée ». Et, le pire, c’est qu’il s’agit d’un scénario « optimiste ».

 

 

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Les structures métalliques de la plateforme Climed interceptent en théorie 30% des précipitations pour simuler la sécheresse prévue en 2050 en Provence © DR

Des trous dans la raquette

Les chercheurs de l’IMBE se sont concentrés uniquement sur la baisse des précipitations. Or, qui dit sécheresse, dit aussi augmentation de la température. « C’est certain que si l’on croise les deux effets, les conséquences sur la garrigue deviennent encore plus problématiques. On n’a pas non plus testé les pollutions atmosphériques qui peuvent aussi modifier les odeurs des fleurs. On est donc seulement sur les prémisses de ce que le réchauffement climatique peut avoir comme impacts », glisse Benoît Geslin.

Le travail continue, en collaboration avec d’autres équipes scientifiques françaises, notamment une à Orléans. Ensemble, les chercheurs vont cartographier les ressources florales les plus potentiellement vulnérables à la sécheresse. Et lier ces données à celles de l’activité apicole afin d’anticiper comment le réchauffement climatique va affecter la production de miel à l’échelle du pays. Ils vont également tenter d’identifier des leviers d’atténuation de ces effets néfastes, témoins de l’embrasement climatique.

 

Focus sur les abeilles marseillaises

Au sujet du miel et des abeilles, c’est l’occasion de faire un point sur les hôtels à insectes. Petit retour en arrière : en 2016, des dizaines de ces boîtes en bois remplies de bambous et bûchettes ont pris place dans les parcs marseillais. Avec pour rôle de servir d’abri aux abeilles sauvages. Un an plus tard, seulement cinq espèces d’abeilles avaient niché à l’intérieur alors qu’entre 100 et 300 gravitent à Marseille et ses alentours. Et sur les 889 individus retrouvés dedans, environ 350 appartenaient à l’espèce exotique Megachile sculpturalis. Aussi connue sous le nom d’abeille résineuse géante, elle est plutôt agressive avec ses congénères (bonus).

Le dernier comptage réalisé en 2020 a été perturbé par la pandémie de Covid-19. Si les résultats ne sont pas publiables, ils permettent toutefois de confirmer les constats précédents. Il y a toujours uniquement cinq espèces identifiées dans les hôtels. Et Megachile sculpturalis y est omniprésente et même en progression, avec 1 200 individus répertoriés. De quoi interroger sur l’efficacité des caissons pour protéger les ouvrières ou améliorer la pollinisation des fleurs à proximité.

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L’expérimentation menée dans les hôtels à insectes a grandement aidé à la recherche notamment sur Megachile sculpturalis © DR

 

Un bilan néanmoins positif

Les hôtels à insectes ont aujourd’hui disparu des jardins municipaux, la convention entre l’IMBE et la Ville étant arrivée à son terme. « Une étude montre toutefois leurs vertus pédagogiques. Les hôtels à insectes sont un bon outil pour impliquer les jeunes enfants dans la protection de la biodiversité », expose Benoît Geslin.

Grâce à ce travail sur les hôtels à insectes, l’IMBE a fait avancer les connaissances sur Megachile sculpturalis. Notamment sur la biologie de l’espèce, sa dynamique de population, les modifications de son comportement… Les chercheurs marseillais font partie d’un consortium international qui étudie comment cette abeille géante se répand dans toute l’Europe. Et, grâce à cette expérimentation désormais terminée, ils sont reconnus comme « l’équipe la plus active sur la description de cette espèce ». Rien que ça !

 

 

Bonus

  • Des chercheurs marseillais appuyés par des Anglais. Outre Benoît Geslin, plusieurs chercheurs ont contribué à l’étude sur l’impact de la sécheresse sur la garrigue méditerranéenne. Si les Marseillais se sont entièrement chargés des analyses, des collègues de Cambridge et Oxford sont venus en renfort pour élaborer le rapport.  L’étude est parue dans la revue scientifique Journal of ecology en juillet dernier.
  • La garrigue du futur simulée dans la colline de Marseille – Le programme Climed permet d’étudier la réaction de la garrigue face à l’aridification liée aux changements climatiques à venir. Des structures métalliques ont été installées au-dessus d’espèces végétales pour empêcher la pluie de les arroser. Elles interceptent en théorie 30% des précipitations – 15% dans la réalité – ce qui simule l’aridification prévue pour le climat méditerranéen. Les chercheurs testent la réaction des espèces à la sécheresse, leur capacité à se maintenir et se reproduire, les liens qu’elles entretiennent entre elles… Plus d’infos ici.
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Les signes distinctifs de Megachile sculpturalis : un thorax roux, un abdomen noir et des ailes fumées (qui ne sont pas totalement transparentes) © P.Bayle
  • Quelques informations sur Megachile sculpturalis Il s’agit de la deuxième plus grosse abeille de la faune française. Les plus grandes peuvent mesurer 2,5 cm. Elle vient pourtant d’Asie. Sa première apparition en Europe occidentale remonte à 2008, à Allauch. Les scientifiques ne savent pas précisément comment elle est arrivée ici, probablement par bateau en nichant dans du bois mort. Elle ne participe principalement qu’à la pollinisation d’une seule plante, elle aussi exotique, le sophora du Japon. Pour la repérer, c’est « facile » : c’est la seule espèce dans tout le pays à avoir un thorax roux, un abdomen noir et des ailes fumées (qui ne sont pas totalement transparentes).

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