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Innovation éducative : L’Épopée mise gros sur les talents

Par Nathania Cahen, le 24 février 2022

Journaliste

Laurent Choukroun :

C’est une enclave au cœur des quartiers nord, bien connue des Marseillais : les anciens locaux de l’entreprise Ricard. 12 000 m² aujourd’hui dévolus à un projet inédit en France : l’Épopée. Un tiers-lieu dont le moteur est l’innovation éducative. Visite commentée avec son cofondateur et Directeur général de Synergie Family, Laurent Choukroun.

 

C’est quoi cette Épopée ?
Laurent Choukroun :
L’Epopée n’en est à qu’à ses débuts mais devrait s’installer début 2021 dans les anciens locaux de Ricard à Sainte-Marthe.

L’Épopée, c’est trois choses à la fois. D’abord un lieu avec une histoire : celle de Paul Ricard et de sa première usine, installée au cœur des quartiers nord. Avec en toile de fond, le parcours et la réussite incroyables et inspirants d’un homme engagé, dont la petite officine est devenue une entreprise cotée au CAC 40.

Ensuite, une énergie au service de l’optimisme et du changement de regard. Un exhausteur de talents. Car, bien souvent, on braque l’objectif sur ce qui ne va pas au lieu de l’orienter vers ce qui fonctionne et pourtant constitue, souvent, un levier exceptionnel – la débrouille, la détermination, l’ingéniosité. Et montrer qu’une structure aussi jeune que la nôtre peut se trouver ici inspire de l’optimisme, non ?

Enfin, de l’innovation à tous les étages, dans tous les domaines – sport, culture, cuisine, digital… C’est un prétexte idéal pour se connecter à tous les publics, surtout les « invisibles ». Mais derrière, en embuscade, attendent des programmes plus profonds de formation et d’éducation.

 

Plusieurs bâtiments, un jardin, comme un petit village…

…où se rencontrer, écrire une histoire ensemble. Dès que quelqu’un vient, il se passe quelque chose !

Dans ce village de 52 habitants – c’est le nombre de structures hébergées à ce jour – il y a par exemple Dev-Id, start-up qui utilise les méthodes du compagnonnage pour développer des outils digitaux et qui parle avec de grands groupes du territoire comme Airbus. Ou MCES, le premier spot d’e-sport professionnel à Marseille, pratique qui touche désormais 10 millions de personnes en France et représente un super contexte pour se connecter avec les jeunes. De toute façon, dès qu’un gamin sort de chez lui pour venir ici, on a gagné !

Inco est le dernier arrivé. Mais d’ici quelques semaines, le traiteur engagé Meet my Mama arrive à son tour pour révéler les talents culinaires de Marseillaises du monde entier. Et ce sera quasiment tout rempli.

 

Parmi les 52 se trouve Synergie Family, la startup socio-éducative que vous avez co-créée en 2010…

En effet, tout est né dans le giron de Synergie Family (qui compte aujourd’hui plus de 550 collaborateurs et réalise un volume d’activité de 12 millions d’euros). Sa baseline était et reste « Le droit de rêver, le pouvoir de faire ». Ce lieu incarne notre esprit et nous permet de déployer notre ambition.

 

 

Reprendre le site Ricard a coûté 13 millions d’euros. Comment avez-vous fait ?

Nous étions tombés amoureux du site et de son histoire. Déterminés à ce qu’il continue à servir ce territoire et ses habitants. Convaincus d’en faire un village de l’innovation éducative. Nous avons donc commencé à chercher des personnes à même de nous rejoindre dans l’aventure et d’être autant inspirées que nous l’étions par ce projet fou.

Puis nous avons écrit l’histoire de ce que nous rêvions de faire de ce lieu : L’Épopée, un village optimiste, qui allait permettre de changer le regard sur les quartiers Nord, montrer qu’ici, à Marseille tout est possible. Un lieu où l’on pourra se rencontrer, apprendre, entreprendre, se former, et contribuer à écrire un avenir meilleur pour chacun.

Nous nous sommes donc mis en quête avec nos partenaires-cofondateurs (Make ICI, MCES, Archipel) d’investisseurs privés et publics pour nous accompagner dans ce projet. Et nous avons eu la chance de travailler avec des acteurs forts de l’investissement à impact : Amundi Finance et Solidarité, la Banque des Territoires, l’ANRU, NovESS. Je dois par ailleurs souligner que, dans cette aventure, le soutien des services de l’État a été considérable.

Nous sommes très fiers car nous avons levé en tout près de 17 millions d’euros pour l’ensemble de ce projet. Et prouvé que c’était tout sauf une utopie ! Beaucoup pensaient que c’était impossible, mais avec la passion, l’optimisme et les talents réunis autour de cette aventure, pas une seconde nous n’avons douté.

 

De quoi avez-vous rempli les 10 000 m² de bâtiments et bureaux ?
Innovation éducative : L'Épopée mise gros sur les talents
En 2022, plus de 30 000 personnes pourraient profiter des programmes de L’Épopée © L’Épopée

Nous avons lancé un appel à manifestation d’intérêt (AMI). Et 250 réponses nous sont parvenues, nous étions très surpris – d’autant plus surpris que la pandémie démarrait. À partir de là, la suite de l’histoire s’est écrite à distance.

 

Pourquoi avoir retenu le thème de l’innovation éducative et sociale ?

Toute l’énergie que nous déployons est au bénéfice du développement du potentiel humain, du potentiel d’épanouissement, individuel et collectif. Permettre aux singularités de s’exprimer, de trouver un parcours professionnel aligné avec ses talents, ses envies et ses capacités. Il n’y a pas ingénierie sociale sans ingénierie éducative ; cette dernière permet de gagner confiance en soi et de prendre conscience de ses propres talents !

Des talents incroyables en vidéo, en sport, en musique… viennent nous voir. Certains n’ont pas conscience qu’ils peuvent vivre de leurs talents.

 

 

Vous avez un exemple de talent extraordinaire croisé ici ?

Bien sûr, Sélim, qui vit aujourd’hui en partie de sa passion pour la vidéo, est emblématique. Il avait été accompagné par le dispositif Make the Choice et à cette occasion avait été le prix « coup de cœur » de la Cepac.

Allaoui Abdallah lui aidait depuis des années les jeunes de son quartier à trouver des jobs grâce à son réseau. Aujourd’hui sa boîte, Newman Project est installée ici. Il source les talents en perte de sens dans les grandes entreprises, et les aide à transformer doutes et difficultés en booster.

 

Vous mettez en avant l’innovation éducative. Il y a quoi derrière ?

La première innovation en éducation est de s’intéresser à l’intégralité du temps de l’enfant. Toute notre méthodologie consiste à créer des expériences qui partent des motivations de chacun. Construire des parcours à partir de situations ludiques motivantes, prétexte au développement de compétences cognitives et scolaires. Propices au renforcement de la confiance et de l’estime de soi.

Lorsque l’école ne remplit pas cette fonction, ou que nous sommes face à des cas de décrochage scolaire, ces méthodologies nous permettent de se remettre dans une dynamique éducative positive. L’enfant peut ainsi développer ailleurs qui il est, avec sa singularité, ses talents. Parfois cela permettra de raccrocher avec les compétences scolaires.

 

Un des projets de l’Épopée porte sur « les Héros discrets de l’éducation ». De quoi s’agit-il ?

Déjà le terme héros discret est un hommage aux héros commun. Les professeurs, les instituteurs, les familles.

Pour autant, de nombreuses personnes, (les animateurs en péri et extra-scolaire, les nounous, les personnels de la petite enfance, les ATSEM…) passent beaucoup de temps chaque jour avec nos enfants, et ne sont que peu considérées dans le cadre des politiques publiques éducatives. Ces temps étant souvent considérés, comme des temps de garde ou de loisirs. Pourtant, nous insistons sur le fait que chaque minute passée au côté d’un enfant lui permet de grandir, de se construire, de développer sa singularité.

Nous avons donc co-construit un programme pour valoriser la représentation et la perception de ces métiers et développer de nouveaux programmes de formation. En partenariat avec le Centre de Recherches Interdisciplinaires et Archipel&Co, nous voulons faire évoluer leurs outils. Nous sommes fiers d’annoncer que ce programme vient de démarrer en début 2022.

 

Quel est votre modèle économique ?

Notre modèle économique repose sur trois piliers. Un, la location d’espaces. Deux, de l’événementiel (ce peut être de la formation) pour des structures du territoire soucieuses de tendre des ponts entre le monde économique et les habitants des quartiers, les jeunes en particulier. Nous avons déjà reçu Veolia, Babilou, Marsatwork, Airbus, Boulanger et bien d’autres… Enfin trois, la réponse à des appels à manifestation d’intérêt ou des commandes publiques et privées, qui suppose une belle synergie entre les acteurs du lieu.

Pour 2022, nous tablons sur plus de 30 000 personnes, tous programmes confondus.

 

 

Votre parcours à vous, à quoi ressemble-t-il ?

Il s’est fait pas à pas, en concentrant mon temps et mon énergie à faire ce qui me passionnait le plus. L’école, ça n’était pas mon truc et j’ai décroché le bac pour cocher la case et répondre à l’attente de mes parents. Mais j’étais passionné de sport, de taekwondo. Je faisais des compétitions, là j’étais estimé, reconnu. Je suis devenu éducateur sportif. Il y a eu à ce moment-là un gros déclic : j’ai réalisé que j’étais payé pour faire ce que j’aimais. C’était comme si j’avais découvert le secret du bonheur.

 

D’autres tiers-lieux qui vous inspirent, ailleurs ?

Darwin à Bordeaux, la Cité Fertile à Paris, Le Cloître à Marseille qui sont des lieux incarnés. Mais finalement assez peu de tiers-lieux en France sont propriétaires de leurs locaux. L’avantage d’être maître du lieu, c’est que la menace d’un départ possible ne pèse pas. Qu’il est possible de le modifier à l’image du projet et de son ambition.

Une dernière chose : tout ici est en open source. Le modèle juridique, le montage financier… Inspirez-vous, copiez, le capot est grand ouvert ! ♦

 

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

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