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Les grottes ornées, premières écritures de l’humanité ?

Par Paul Molga, le 18 juillet 2022

Journaliste

Dans la plupart des 350 grottes découvertes en Europe du sud, les mêmes techniques dominent le trait ©Paul Molga

Les neurosciences confirment que la réalisation des œuvres pariétales active les mêmes zones cérébrales que celles connues pour le traitement du langage écrit. Elles pourraient avoir été peintes par les premières « dynasties aristocratiques ». La preuve avec Cosquer ?

Pourquoi les hommes préhistoriques peignaient-ils les parois obscures des cavernes ? Avec l’ouverture au public de la réplique de la grotte Cosquer, la même inlassable question reprend de la vigueur.

 

Chevaux, aurochs, bisons, cervidés et… pingouins !

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L’étonnant pingouin de la grotte Cosquer ©Paul Molga

La cavité a été découverte en 1985 dans une des calanques de la côte phocéenne par le plongeur professionnel qui lui a donné son nom. Authentifiée six ans plus tard, elle a révélé un incroyable bestiaire : des chevaux, aurochs, bisons, cervidés, mais aussi des animaux marins jamais vus tels que pingouins et phoques, des représentations humaines rares, des symboles sexuels, des empreintes de mains négatives, et des signes figuratifs – rectangles, points et autres traces en zigzags. Au total, 513 figures gravées ou peintes réalisées entre -33 000 ans et -19 000 ans.

« La lumière de ma torche a d’abord effleuré une forme étrange ressemblant à une main peinte. J’ai cru qu’un autre plongeur était parvenu avant moi dans cette grotte avant de découvrir que ses roches et draperies étaient tapissées d’une faune surgie des âges profonds », se souvient Henri Cosquer dont la mémoire est imprégnée de la dizaine de plongées réalisées dans cette cavité engloutie depuis la fin de la dernière glaciation, à une époque où la côte se situait 14 kilomètres plus loin.

 

Les mêmes dessins à des milliers de kilomètres

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Bison dans la grotte Cosquer ©Paul Molga

Étonnamment, la majorité des figures recensées à ce jour ressemblent à s’y méprendre à d’autres que l’on trouve dans des cavités distantes de milliers de kilomètres et de milliers d’années. Comment l’expliquer ? Après s’être livré à la comparaison picturale de dizaines de grottes ornées, l’historien de l’art Emmanuel Guy a émis une hypothèse qui bouscule le petit monde de la préhistoire. « Les artistes de ces temps ont appris des manières spécifiques de dessiner les animaux comme s’ils apprenaient un langage. Ils se sont transmis la mémoire de ces gestes et des formes géométriques nécessaires à leur exécution », détaille-t-il dans les actes d’une table-ronde qu’il a organisée au Musée national de Préhistoire des Eyzies, près de Lascaux.

Un exemple : Chauvet et Coliboaia. Les deux cavités ont été décorées par des Aurignaciens, du nom de la première culture du paléolithique supérieur, il y a 29 000 à 40 000 ans. L’une se situe en Ardèche, l’autre, plus récente, en Transylvanie dans le massif du Bihor, à 1500 km de là. Elle renferme une dizaine de dessins au charbon : un bison, un cheval, deux têtes d’ours, un possible mammouth et deux têtes de rhinocéros. « Ces œuvres ne possèdent ni les effets de modelé, ni la virtuosité de Chauvet, mais le style général est bien là. On y retrouve en particulier le même dessin arqué de l’encolure et du garrot qui donne aux animaux cet aspect ramassé très caractéristique », analyse l’expert.

 

♦ (re)lire aussi : Frederika Van Ingen, la passionaria des peuples racines

 

Un savoir artistique qui se transmettait entre élites

Ces similitudes ne sont pas les seules qu’il ait trouvées. Dans quasiment toutes les cavités ornées découvertes en Europe (350 grottes situées principalement en France, en Espagne et dans le sud de l’Italie, dans les culs-de-sac continentaux), les mêmes techniques dominent le trait. Dans la vallée de Foz Côa qui a fourni au nord du Portugal plus de 5000 gravures datées de 20 000 à 25 000 ans, les mêmes bases ont ainsi servi aux peintures de Lascaux… 3000 à 4000 ans plus tard. La ligne cervico-dorsale des animaux qui part de la crinière à la queue y est par exemple représentée par une triple courbure formant un S aplati, comme dans la cavité de Dordogne.

De même, une courbe et une contre-courbe figurent le ventre et la patte antérieure des chevaux. « La stabilité et le niveau de rigueur de la répétition stylistique à travers les âges suggère que le savoir artistique se transmettait entre élites dans des clans hiérarchisés », spécule l’historien.

 

Un besoin impérieux de transmettre des messages symboliques

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Une main négative ©Paul Molga

Comment expliquer cette « instrumentalisation de la pratique artistique » à des âges si reculés ? « Des sociétés quasiment sédentaires ont pu se développer quand les ressources locales étaient suffisantes, comme sur le littoral où a été découverte la grotte Cosquer. En haut de l’échelle hiérarchique de ces peuplades primitives figurait sans doute une forme d’aristocratie héritée d’un savoir-faire particulier pour stocker les denrées », avance Emmanuel Guy.

Le langage particulier des représentations pariétales pouvait donc affirmer cette supériorité, comme plus tard les blasons ornant les châteaux du Moyen-Âge. « L’art des grottes, disposé hors du temps et du quotidien des hommes, était probablement dicté par un besoin impérieux de communiquer, de transmettre des messages symboliques et des idées intelligibles par la société qui les concevait », esquisse quant à lui Patrick Paillet, préhistorien au Musée de l’homme.

 

Le recours à l’imagerie par résonance magnétique

C’est ce que suggère une récente étude publiée dans Royal Society Open Science par des archéologues et chercheurs en neuroimagerie cognitive du CNRS, de l’université de Bordeaux et du CEA. Ils ont voulu savoir si ces représentations étaient le fruit du hasard, d’une volonté d’imiter la nature ou dotées d’une signification. Ils ont comparé les activations cérébrales déclenchées par la perception de motifs gravés datant de 540 000 à 30 000 ans avec celles provoquées par la perception de scènes, d’objets, de caractères symboliques et d’écrits. « L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle a déterminé que la perception des gravures activait bilatéralement des régions le long de la voie ventrale selon un schéma similaire à celui activé par la perception d’objets. Cela suggère que ces productions graphiques sont traitées comme des représentations visuelles organisées dans le cerveau », explique le principal auteur de la publication, Emmanuel Mellet du groupe d’Imagerie Neurofonctionnelle de l’Université de Bordeaux.

En clair : les motifs abstraits préhistoriques sont analysés par les mêmes zones du cerveau que celles qui reconnaissent les objets et activent une région de l’hémisphère gauche bien connue dans le traitement du langage écrit. « Nos résultats renforcent l’hypothèse que nos ancêtres ont très tôt attribué une signification à leurs tracés, peut-être même symbolique », argumente le chercheur. ♦

 

Bonus

Les grottes avaient-elles un pouvoir hallucinogène ?

Les artistes du Paléolithique peignaient peut-être leurs œuvres sous l’effet de l’hypoxie (manque d’apport en oxygène). C’est la thèse qu’avance une équipe de scientifiques israéliens après avoir analysé les espaces les plus étroits des grottes dans lesquels ils se sont aventurés pour y déposer leurs pigments. Pour gagner ces passages totalement obscurs, ils n’auraient eu d’autres choix que d’utiliser des torches qui auraient consommé l’oxygène environnant.

Pour valider leur théorie parue dans la revue « Time & Mind : The Journal of Archaeology, Consciousness and Culture », ils ont simulé l’impact de tels éclairages sur des concentrations d’oxygène dans des structures similaires mal ventilées. Ont alors constaté que le peu d’air disponible s’y raréfiait suffisamment vite pour induire un état second.

« L’hypoxie augmente la libération de dopamine dans le cerveau, entraînant des hallucinations et des expériences extra-corporelles », explique dans le journal Haaretz Yafit Kedar, chercheuse à l’université de Tel-Aviv et première auteure de l’étude. Selon elle, cet état aurait pu être recherché volontairement. « Il s’agissait d’un choix conscient, motivé par une compréhension de la nature transformatrice d’un espace souterrain appauvri en oxygène », avance-t-elle. On aurait donc choisi es grottes où peindre pour leur capacité à produire de tels effets.

Et de suggérer encore : « Ils pensaient qu’elles renfermaient quelque chose de spirituel, tels que des esprits tapis dans leurs murs ».

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