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Profession : globe-docteur hexagonal

Par Raphaëlle Duchemin, le 2 septembre 2021

Journaliste

Le dr Martial Jardel devant le camping-car à bord duquel il a effectué son tour de France des remplacements @RD

10 : c’est le nombre de départements que Martial Jardel a sillonnés cet été, au gré de ses remplacements. Après ses études de médecine le jeune praticien a fait le choix de ne pas poser ses valises. Pas tout de suite. Épris de liberté, il s’est lancé dans un tour de France pour prendre le pouls des déserts médicaux. Un périple en camping-car au gré des besoins de remplacements et de sa curiosité naturelle. Portrait d’un baroudeur en blouse blanche.

 

Il aurait pu finir son internat et décider de rejoindre sa Haute-Vienne natale. Le Dorat – 1 700 habitants – où son père, généraliste, a pris sa retraite il y a tout juste un mois. Dans ce coin du Limousin (comme dans beaucoup d’autres), la blouse blanche est synonyme d’emploi. Mais non. Martial Jardel, 30 ans, a choisi de mettre son stéthoscope dans un sac à dos et de partir à l’aventure.

« Les études sont tellement longues que tu oublies qu’il y a une fin », dit-il. Alors après les urgences pédiatriques de l’hôpital Robert Debré où il était interne de mai à novembre 2020 le jeune docteur n’a pas voulu s’imposer de nouvelles contraintes. « J’ai réalisé que je devenais libre pour la première fois, libre de mes choix. »

 

Road trip médical
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« Je n’imaginais pas aller à l’hôtel » @DR

Alors Martial a déplié une carte routière et a mis des points sur l’hexagone. L’Alsace, le Jura, le Vaucluse, la Corse : « Je me suis dit que ce serait une bonne occasion de découvrir la France ». Pour remplir son agenda et mettre de la cohérence dans son voyage, il a ensuite choisi ce qu’il appelle des « départements trait-d’union », comme la Creuse par exemple. Une fois l’emploi du temps établi, restaient les questions de transport et de logement à régler. « J’ai trouvé une concession à Poitiers qui a accepté d’être partenaire de mon projet. J’ai loué un camping-car 800 euros par mois. Le côté baroudeur me faisait rire ; et puis, je n’imaginais pas aller à l’hôtel », avoue-t-il. Avantages supplémentaires et non négligeables : une place pour sa moto et un semblant de chez soi le soir quand les consultations s’achèvent.

Déserts médicaux : miroir de la France

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Martial Jardel avec le Dr Perrine Molinié, qu’il a remplacée à La Tour d’Aigues (Vaucluse)

À l’heure du bilan, Martial Jardel rembobine le film de son aventure. Le globe-docteur est presque lyrique quand il évoque le Cher : « Quand tu es médecin, toute la population vient te voir et quand les habitants te parlent d’eux ils racontent aussi leur territoire. Ouvriers viticoles ou vignerons de Sancerre, fromagers ou bergers de Chavignol… Tu es depuis ton cabinet de généraliste à un poste d’observation privilégié. »

Au fil du voyage Le jeune praticien a aussi pris quelques claques. « La Manche -s’exclame-t-il. Quelle surprise ! Je m’attendais à quelque chose de sinistre en arrivant dans le Cotentin mais au contraire. Au Pieux juste à côté de Flamanville j’ai découvert un pôle de santé qui cartonne. 30 professionnels et de jeunes médecins qui viennent s’installer, alors qu’à seulement 15 km de là ils n’arrivent pas à recruter. »

 

Créer du lien et de l’attachement

Une prise de conscience pour Martial. « Avant, il suffisait de partir à la retraite pour trouver un successeur, pointe-t-il. Aujourd’hui, il faut être proactif… comme l‘a fait mon père ». Et de raconter comment, depuis qu’il est petit, il a vu chaque mardi soir des étudiants venir dîner à la table familiale pour créer du lien et de l’attachement. « Le cœur de notre métier c’est la relation à l’autre. Si tu n’aimes pas l’échange humain il ne te reste pas grand-chose. » Car ce n’est pas le salaire qui fait la différence : en remplacement, le jeune médecin touche 80% des consultations qu’il effectue. Une fois les charges et autres taxes prélevées, la paie est assez maigre.

Alors quand il aura rendu son camping-car dans quelques jours, Martial a bien l’intention de révolutionner le système…

Son choix est fait :  malgré un coup de cœur pour Sainte Lucie de Porto-Vecchio et des propositions qui lui parviennent des quatre coins de France, c’est finalement en Haute-Vienne qu’il posera ses valises. « Ailleurs c’est magnifique, mais ce n’est pas chez moi », avoue-t-il.

 

 

Une association en devenir
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Martial Jardel a sillonné 10 départements cet été @DR

Si sa radioscopie grandeur nature des déserts médicaux l’a convaincu de s’installer là où sont ses racines, ce sera à mi-temps seulement. Le reste du temps, Martial Jardel veut le consacrer à la création d’un réseau : pour que d’autres comme lui aillent se frotter d’abord à la réalité avant d’apposer leur plaque. Il est déjà en contact avec des associations comme Bouge ton Coq et imagine pouvoir proposer aux étudiants qui finiront médecine un nouveau produit. « Quand un village te fait un pont d’or pour reprendre le cabinet local avec logement et compagnie c’est tentant mais certains déchantent au bout de trois mois. Le système est défaillant. » Il n’y a qu’à regarder les chiffres pour s’en convaincre : 218 000 généralistes et seulement 6 000 remplaçants : le manque est criant.

Il va donc prochainement coucher son projet sur le papier. Puis ira taper aux portes des présidents de régions et de départements pour obtenir des financements. Sa nouvelle mission : faire renaître des vocations de médecin dans nos campagnes. Un challenge alors que d’ici 2024 le nombre de généralistes va continuer de baisser. ♦

 

Bonus
  • Les chiffres des déserts médicaux. Une étude menée par le Ministère de la Santé et de la Solidarité et parue en février 2020 souligne l’aggravation des déserts médicaux en France. La direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) pointe en particulier. 1) Un éloignement de plus en plus important entre les médecins généralistes et les français. 2) Un nombre croissant de français rencontrant des difficultés d’accès aux soins pour ceux qui vivent dans un désert médical.

Ainsi près de 3,8 millions de français vivaient dans une zone sous dotée en médecins généralistes en 2018, contre 2,5 millions quatre ans plus tôt.

Autre enseignement très inquiétant de l’étude : les zones sous-dotées le deviennent encore plus avec le temps. Et par ailleurs, la tendance s’inverse difficilement. 150 « zones demeurant sous-dotées » en 2015 le sont toujours en 2018. Ces territoires sont principalement concentrés dans le centre de la France et dans certains départements d’outre-mer.

Les résultats de cette étude vont dans le même sens que l’enquête BVA sur l’accès aux soins. En effet selon celle-ci, près de 2 français sur 3 ont déjà dû reporter ou renoncer à des soins, pour raisons financières ou faute de médecins disponibles.

 

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