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Souvenirs du passé et réalité virtuelle pour freiner Alzheimer

Par Agathe Perrier, le 17 novembre 2020

Journaliste

Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer perdent la mémoire, mais aussi le goût de la vie. Dépression, anxiété, apathie les touchent rapidement de plein fouet après le diagnostic. Si le déclin est irrémédiable, des solutions existent pour leur permettre d’apprécier malgré tout leur quotidien. Le centre hospitalier d’Allauch approfondit ainsi des recherches recourant à la réalité virtuelle.

Première cause de démence chez les seniors, Alzheimer concerne près d’un quart de la population après 80 ans (23%). On le sait, ce mal incurable entraîne la perte progressive et irréversible des fonctions cognitives. « Notamment la mémoire épisodique, c’est-à-dire celle des événements récents, atteinte dès le début de la maladie. Les personnes peuvent se rappeler de leur enfance, mais pas de ce qu’elles ont fait la veille », schématise Aurore Di Costanzo, psychologue dans le service de soins de suite et de réadaptation au centre hospitalier d’Allauch. Un dysfonctionnement des souvenirs qui joue sur l’humeur des malades. 60% d’entre eux présentent en effet de l’anxiété et 53% une dépression, selon l’experte. Des troubles que la réalité virtuelle pourrait éviter ou du moins réduire.

 

Faire ressurgir les émotions du passé

Pour améliorer l’humeur des personnes atteintes d’Alzheimer, l’idée d’Aurore Di Costanzo est plutôt simple : stimuler leur mémoire autobiographique – la plus ancienne – via des casques de réalité virtuelle les replongeant dans des univers rappelant leur passé.

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Grâce à l’ordinateur, les psychologues voient les mêmes images que la personne immergée © DR

« Cela fera remonter des souvenirs qui généreront des émotions positives immédiates. Ces dernières apporteront du bien-être aux patients et réduiront leurs troubles – anxiété et dépression », explique la psychologue. Une hypothèse qu’elle compte bien prouver. Elle a pour cela établi un protocole de recherche avec son confrère Jean-Daniel Aillaud, psychologue-gérontologue à l’unité long séjour de l’hôpital d’Allauch, qu’ils espèrent démarrer en janvier 2021.

20 patients seront intégrés à l’étude. La moitié dans un groupe contrôle, qui sera immergé grâce aux casques de réalité virtuelle dans des environnements génériques (paysages de montagne ou de mer par exemple). L’autre moitié dans un groupe expérimental, stimulé par les fameux univers liés à leur passé. « Pour les recréer, on va se baser sur des éléments recueillis auprès d’eux et de leur famille. On va récolter des histoires de vie, des bons souvenirs, des traits de caractère, des goûts… », précise Aurore Di Costanzo. Les médecins s’attendent à davantage de réactions émotionnelles dans le groupe expérimental et donc à une amélioration plus importante de l’humeur de ces patients par rapport aux autres.

L’étude devrait s’étaler sur plusieurs semaines. En amont et en aval du protocole, les patients seront évalués afin de pouvoir comparer leur niveau d’humeur (bonus). L’équipe du centre hospitalier d’Allauch travaille depuis plus d’un an sur ce projet. Il s’agissait à l’origine d’une étude multicentrique menée avec le CHU de Nice. Les deux établissements ont finalement continué séparément avec deux protocoles différents.

 

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Thierry Gricourt, président de SocialDream, et Aurore Di Costanzo, psychologue au centre hospitalier d’Allauch © AP
Vision à 360°

Si le protocole est plutôt simple sur le papier, il l’est moins sur le plan technique. Surtout pour le groupe expérimental puisque les univers propres à chaque patient doivent être montés de toutes pièces. À force de recherche, Aurore Di Costanzo a trouvé l’entreprise idéale pour les concevoir : SocialDream. Basée dans la Drôme, cette société s’est spécialisée dans « l’utilisation de la réalité virtuelle au service du mieux-être ». Créer des univers sur-mesure ne fait pas peur à son fondateur, Thierry Gricourt. « 80% des prestations qu’on réalise correspondent déjà à du sur-mesure », confie-t-il. Il dispose en parallèle d’une vidéothèque de plus de 250 films qui vous fait passer d’une ferme pédagogique à un marché alimentaire de Bali ou à une virée en voilier aux Seychelles en quelques secondes. L’immersion est totale, grâce au visuel et la vision 360°. L’audition est également sollicitée et le dépaysement – pour avoir pu tester – garanti.

Une question reste néanmoins en suspens : les seniors se prendront-ils au jeu ? Oui catégorique de Thierry Gricourt qui déploie déjà ses solutions auprès de personnes âgées. Idem du côté du centre hospitalier d’Allauch. Les premiers seniors qui ont essayé les casques en avant-première ont été séduits selon Aurore Di Costanzo, malgré un peu de réticence au départ. De quoi rassurer la psychologue, convaincue de l’intérêt de cet outil. Si les résultats de l’étude sont positifs, la réalité virtuelle sera alors intégrée aux approches non médicamenteuses déjà déployées par la structure allaudienne.

 

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Sur les 350 lits que compte l’hôpital d’Allauch, un tiers est dédié à l’activité gériatrique. Le traitement de la maladie d’Alzheimer y occupe une place prépondérante, notamment les approches non médicamenteuses. Comme la médiation par l’animal, la méthode Montessori, un jardin thérapeutique pensé de sorte à stimuler les cinq sens… Bientôt aussi la méditation et – peut-être – la réalité virtuelle.« Notre but est de multiplier les outils pour que chaque patient y trouve son compte. Car une seule méthode ne convient pas à tous. L’objectif derrière tout cela est d’arriver à stimuler leurs facultés cognitives restantes, voire celles que l’on croyait définitivement perdues »,met en avant Robert Sarrian, directeur du centre hospitalier.

L’équipe n’a évidemment pas abandonné l’usage des médicaments, ces derniers ayant un rôle avéré pour ralentir l’évolution de la maladie. « Mais pas la guérir. Le déclin est inéluctable », rappelle Aurore Di Costanzo. L’ensemble permet aux patients de regagner une certaine maîtrise de leur vie. Leurs relations sociales et personnelles, avec les soignants et leur famille, en ressortent également améliorées. D’après les chiffres, 900 000 personnes seraient atteintes d’Alzheimer en France. Soit 3 millions d’individus concernés en comptant les aidants. Un « problème de santé publique » auquel les deux psychologues de l’hôpital d’Allauch espèrent apporter une nouvelle réponse en attendant la découverte d’un véritable traitement. ♦

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Bonus – Le protocole de recherche – Le budget de l’étude –

  • Les conditions du protocole de recherche. Les 20 patients devront avoir au moins 65 ans et présenter des troubles cognitifs légers à modérés, sans troubles psychiatriques. Ils doivent bénéficier d’un accompagnement en accueil de jour, unité de long séjour ou Ehpad. L’étude devrait commencer en janvier 2021 par la phase d’évaluation. Première séance en mars, sur 12 au total. Réévaluation prévue en juin puis en septembre pour comparer les données.

 

  • Le budget de l’étude. En comptant la création des environnements par l’entreprise SocialDream et l’achat de matériel – à savoir deux casques et deux ordinateurs – le budget s’élève à un peu plus de 72 000 euros. La Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Lions Club d’Allauch ont déjà participé à son financement. Le reste devrait provenir d’appels à projet auxquels l’hôpital d’Allauch a répondu.

 

  • À (re)lire : notre reportage sur l’utilisation de la réalité virtuelle pour traiter les phobies en cliquant ici.

Quand la réalité virtuelle aide à guérir les phobies

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