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S’habiller « comme une cagole » : un acte politique ?

Par Marc Rosmini, le 6 mai 2022

Agrégé de philosophie

« Devant le Taxi Bar » , pastel , 1997 Jean-Jacques Surian © JJS

Entre le 23 et le 27 mars 2022, Nicole Ferroni a proposé aux Marseillaises et Marseillais une jubilatoire virée dans les bars autour du projet « C’est ma tournée, je vous offre un vers », organisée par Les Théâtres. Souvent avec humour, parfois avec émotion, elle y a déclamé ses poèmes consacrés à la cité phocéenne, et plus précisément aux divers clichés qui lui sont associés. Ces textes soulèvent un certain nombre de questions qui peuvent intéresser la philosophie. Je voudrais ici m’attarder sur celui que Nicole Ferroni dédie à la « cagole ». Pour tenter d’établir si, oui ou non, la cagole fait de la politique

 

À partir d’observations empiriques croisées avec la définition du dictionnaire Robert, pour qui ce terme désigne une « jeune fille, jeune femme qui affiche une féminité provocante et vulgaire », elle défend l’idée selon laquelle parler et s’habiller « comme une cagole » constituerait une forme d’engagement féministe. En refusant la discrétion qu’une certaine idéologie voudrait imposer aux femmes, dans l’espace privé mais aussi dans l’espace public, la cagole lutterait contre divers phénomènes de domination. Selon Nicole Ferroni, elle exercerait une fonction éducative envers les hommes – en tous cas les hommes irrespectueux, machistes et dominateurs. Et pour les femmes, du moins pour celles qui auraient intériorisé une posture de soumission au regard et au jugement masculin, elle aurait valeur d’exemple : son indépendance et son intrépidité seraient source d’inspiration. À ce titre, toujours selon Nicole Ferroni, la cagole mériterait d’être officiellement honorée, à l’instar d’autres grandes figures qui ont mené « la lutte », telle Simone de Beauvoir ou Olympe de Gouges.

 

Entre politique, éthique et esthétique : des frontières incertaines

Je voudrais ici tenter d’établir si, oui ou non, la cagole fait de la politique. Formulée ainsi, la question est toutefois difficile à traiter puisqu’elle tend – comme le fait Nicole Ferroni dans son texte – à essentialiser la figure de la cagole. Or, bien sûr, dans les rues de Marseille, nous ne croisons jamais « la cagole » en tant que catégorie abstraite. Au contraire, les femmes que nous rencontrons et que nous avons tendance (à tort ou à raison) à percevoir comme des cagoles ne sont pas abstraites. Elles sont singulières, incarnées et, de par leur visibilité ostentatoire, particulièrement concrètes. Il existe ainsi une typologie presque infinie des différentes façons d’être (plus ou moins) une cagole, qui descend jusqu’à l’individuel. On pourrait donc reformuler la question de cette manière :

En s’habillant et en parlant comme elles le font, les cagoles agissent-elles politiquement et, par ailleurs, ont-elles conscience de le faire ? À la fin de cette chronique, je reviendrai sur cette question, qui en soulève une autre, plus générale : peut-on faire de la politique sans le savoir ?

 

Ambiguïté entre goût et jugement moral

Ce questionnement implique de nous pencher sur les limites du concept de « politique ». Or, ce qui est passionnant chez les cagoles (je fais le choix d’utiliser le pluriel) et dans ce que Nicole Ferroni en dit, c’est qu’elles sont l’occasion de prendre conscience de l’imprécision des limites entre le politique, l’éthique, et l’esthétique. Repartons de la définition du Robert : « jeune fille, jeune femme qui affiche une féminité provocante et vulgaire ». La notion de « vulgarité » semble renvoyer avant tout à des critères de goût, et donc au champ esthétique. Toutefois, en associant les termes « provocante » et « vulgaire », le dictionnaire cultive l’ambiguïté entre le jugement de goût (qui implique par exemple les catégories de l’élégance, du laid, du kitsch, du grotesque, etc.) et le jugement moral (qui mobilise les catégories de la décence, de la dignité, de la pudeur, du respect de soi, etc.). L’idée de « provocation » suppose en effet qu’il ne s’agirait pas simplement de bousculer des normes stylistiques (par exemple en termes de maquillage ou de vêtement) mais aussi les mœurs, les traditions, les conventions morales.

 

Une certaine conception de la liberté

En revendiquant le droit d’être « sexy », les cagoles défendraient non seulement une esthétique particulière, mais aussi une certaine conception de la liberté et de la « vie bonne ». La question est alors de savoir à partir de quand ce positionnement éthique touche à des enjeux politiques. En effet, il n’est pas évident de fixer la frontière entre ces deux champs. À partir du moment où la discussion sur les normes devient publique, et où elle peut même concerner ce qui est légal ou illégal, on glisse vers le champ politique.  Et il suffit de penser à la longue interdiction faite aux femmes de porter un pantalon, ou bien aux débats actuels sur le hidjab, pour comprendre que la façon dont les femmes doivent ou non s’habiller est parfois au cœur du débat politique. Ces controverses, qui traversent toute la société, existent également à l’intérieur même du mouvement féministe.

 

Polysémie des vêtements et différentes versions du féminisme

S'habiller « comme une cagole » : un acte politique ? 1
Nicole Ferroni au restaurant Le République, à Marseille, en mars 2022 ©DR

Le propos de Nicole Ferroni, qui considère l’ethos cagolesque comme un acte militant féministe, est séduisant. Mais il convient de le problématiser. En effet, les cagoles surjouent la « féminité », et plus précisément une féminité définie par un certain nombre d’attributs (maquillage, bijoux, vêtements, etc.) associés à l’idée de séduction et fortement sexualisés. Or le mouvement féministe est très divisé sur ces sujets. Tout d’abord, l’existence ou non d’une « essence » de la féminité fait partie des thèmes les plus disputés au sein de ce mouvement très hétérogène et disparate. Certain.e.s féministes considèrent qu’on ne peut pas lutter contre la domination masculine sans défendre l’existence d’un certain nombre de spécificités féminines « naturelles », alors que d’autres jugent au contraire que l’ « éternel féminin » (de même que l’ « éternel masculin ») sont des constructions culturelles, historiques et relatives, qu’il faut déconstruire pour faire avancer l’égalité des droits.

 

La cagole, éloignée de la féministe ?

En « surjouant » la femme, les cagoles semblent a priori très loin de ce mouvement de lutte contre les stéréotypes de genre, d’autant plus que ce n’est pas n’importe quelle figure de la femme qu’elles incarnent. Rouge à lèvres voyant, talons hauts, mini-jupes, décolletés plongeants : avec ces quelques exemples, nous touchons à une ligne de clivage très sensible dans le mouvement féministe. Si Nicole Ferroni, par exemple, considère que manières de se vêtir et de se mettre en scène relèvent de la revendication de la liberté et de l’indépendance, beaucoup de militant.e.s féministes jugent au contraire que ce type d’attributs (maquillage, bijoux, habits sexy, etc.) sont des symboles de la domination masculine, et qu’ils condamnent les femmes à être des objets de désirs masculins stéréotypés.

 

Voile islamique ou mini-jupe léopard ont-ils forcément une signification ?

Savoir si les « vêtements de cagoles » constituent des symboles de liberté ou de soumission est donc un problème complexe à résoudre. En effet, à l’inverse des signes mathématiques ou des panneaux routiers, les vêtements constituent des symboles polysémiques, qui peuvent avoir des significations différentes, voire opposées, selon le contexte, à l’intention de celle ou celui qui les porte, et au système de valeurs et d’interprétation de celui qui les interprète. Là encore, il me semble qu’on peut établir une analogie avec le hidjab, dont le sens varie beaucoup, non seulement selon les motivations de celle qui le porte, mais aussi selon les grilles herméneutiques de ceux qui le perçoivent. Ainsi, qu’il s’agisse du voile islamique ou de la mini-jupe léopard, il est très imprudent de juger qu’un vêtement à une signification politique précise avant d’avoir fait un minimum de recherches, et d’avoir par exemple dialogué avec celle qui le porte.

 

Qu’est-ce qu’une parole « politique » ?

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« Judith » ( se préparant pour le R.V avec Holopherne), 1994, technique mixte sur toile, collection privée. Jean-Jacques Surian l© JJ Surian

Ainsi nous en revenons à cette question : les cagoles, notamment par leur manière de s’habiller et de parler, font-elles de la politique ? Et savent-elles ou pas qu’elles en font ? Et donc : peut-on faire de la politique sans le savoir ?

Dans son spectacle, Nicole Ferroni dit apprécier la langue « peu soumise » de la cagole lorsque, à des hommes irrespectueux et harceleurs, elle répond par exemple « La con de tes morts ! Lève les mains, je vais te crever ! Tu crois que tu me fais peur ? De ta tête je fais un kebab ! » Nicole Ferroni considère que la cagole, en faisant un tel usage du langage, contribue à parfaire l’éducation des garçons. Peut-on alors aller jusqu’à dire que de tels propos sont « politiques » ? Dans Le Gorgias, de Platon, Calliclès reproche à Socrate de perdre son temps à philosopher plutôt que de faire de la politique – c’est-à-dire, selon Calliclès, chercher à conquérir et exercer le pouvoir. Socrate lui répond alors qu’au contraire, il est peut-être l’un des rares Athéniens à faire vraiment de la politique, dans la mesure où il tente, au jour le jour, d’améliorer ses concitoyens. En ayant un effet sur les autres (notamment sur ceux qui parmi les hommes agissent irrespectueusement envers les femmes) et donc plus globalement sur la « polis », les cagoles feraient donc « de la politique ».

 

Se défendre soi, est-ce défendre les femmes ?

Toutefois, il convient de nuancer cette affirmation. Tout d’abord, lorsque Socrate ou une cagole parlent, c’est en leur nom propre qu’ils le font, et non (ou du moins très rarement) au nom d’une catégorie de personnes qui auraient des intérêts communs. En rabrouant un dragueur insistant, la cagole se défend. Mais peut-on dire que, en agissant ainsi, elle défend « les femmes », ou « les droits des femmes », ou encore « le droit des êtres humains à ne subir aucune violence, même verbale » ? Autrement dit, on peut se demander à partir de quand une parole est ou non politique. Le critère selon lequel elle ne l’est qu’à condition de défendre les droits d’une catégorie de la population, voire les droits de l’ensemble des êtres humains, mérite d’être examiné.

Un autre critère peut concerner le degré de conscience, d’explicitation et de théorisation. La parole de Socrate est toujours réflexive, argumentée, analytique. Celle des cagoles l’est plus rarement, même si là encore il ne faut pas généraliser excessivement ni niveler la diversité des individus sous un discours trop globalisant. Les propos énergiques que Nicole Ferroni rapporte, et que je viens de citer, ont le mérite de rééquilibrer voire d’inverser un rapport de force, et éventuellement de faire taire et fuir le mâle agressif. Ils peuvent être efficaces dans le contexte précis et concret dans lequel ils s’inscrivent. Mais il n’est pas certain qu’ils contribuent à aiguiser, ni pour celle qui les profère ni pour celui à qui ils sont adressés, la conscience des processus de domination et la nécessité de les déconstruire.

 

Un acte « quasi » politique

Ainsi, on peut dire que s’habiller et parler « comme une cagole » constitue peut-être un acte quasi-politique, voire protopolitique, mais pas complètement un acte politique. Pour qu’il le devienne, il faut qu’il soit prolongé par une parole spécifique, à la fois collective, dialectique et argumentée. Pour cela, il est nécessaire qu’existent des institutions (au sens large) dans lesquelles ce type de parole puisse se déployer.

En effet, on pourrait a priori croire qu’une question comme « Comment vais-je m’habiller pour sortir aujourd’hui ? » est purement personnelle et privée. Mais, en échangeant avec nos concitoyen.ne.s, on peut prendre conscience qu’elle implique en réalité des enjeux collectifs, normatifs, politiques. La possibilité pour chacun.e de se vêtir comme il ou elle le souhaite ne concerne pas que son propre corps. John Dewey a bien montré qu’un des problèmes majeurs de la société est justement celui-ci : comment faire en sorte que des individus isolés et croyant faire face à des questions purement personnelles prennent conscience qu’il s’agit en fait de problématiques publiques nécessitant un traitement politique. À cette fin, il est nécessaire qu’existent des « corps intermédiaires » entre le niveau purement individuel, qui est potentiellement dépolitisant, et le niveau où les lois sont votées, souvent perçu comme trop lointain, voire abstrait.

 

Poursuivre le débat

Afin de prolonger l’intuition de Nicole Ferroni, il faudrait donc imaginer des structures collectives au sein lesquelles des cagoles pourraient dialoguer entre elles autour de sujets touchant les droits des femmes et leur place dans la Cité, avant par exemple d’en parler avec des féministes de divers courants, puis de porter plus globalement des questions et propositions dans le débat public. Ce projet se heurte toutefois à des difficultés que je n’ai pas abordées jusqu’ici, mais qui sont pourtant essentielles : qu’est-ce qu’une « cagole » ? Qui est habilité à dire quelle femme est ou non une cagole ? Cette catégorie relève-t-elle plutôt de l’assignation identitaire par des tiers, ou bien de l’auto-définition, voire de la revendication ? Et, enfin : peut-on, sur un sujet comme celui-ci, échapper totalement à l’écueil du mépris de classe ?

Le débat est ouvert. Je serais heureux de pouvoir le poursuivre de vive voix avec toutes celles et tous ceux que cela pourrait intéresser, qu’elles ou ils affichent ou non une « féminité provocante ». ♦

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