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Inceste #2 : comment protéger les enfants ?

Par Marie Le Marois, le 19 novembre 2020

Journaliste

À la suite de mon article consacré au tabou de l’inceste, j’ai reçu de nombreux témoignages de victimes. Mais aussi une supplique : comment protéger nos enfants ? Pour y répondre, j’ai sollicité Isabelle Aubry, elle-même abusée dans ses jeunes années et présidente de Face à l’Inceste, association de prévention de l’inceste et de la pédocriminalité. Ce fléau est d’autant plus urgent à traiter qu’un nouveau chiffre vient de tomber : 6,7 millions de victimes, un Français sur dix.

 

Stop l’inceste#2 1Faut-il répéter indéfiniment à nos enfants que leur corps leur appartient et que personne n’a le droit d’y toucher ?

La prévention reste hyper importante. Dès que l’enfant est en âge de comprendre, de faire sa toilette seul, vers 4 ou 5 ans, le parent peut lui dire : « C’est ton corps, il t’appartient, personne n’a le droit d’y toucher, même pas moi ». Mais il est indispensable de le dire naturellement, c’est-à-dire que si l’adulte est stressé par le sujet, l’enfant va avoir du mal à l’entendre. Or ce sujet n’a aucune raison d’être tabou. D’ailleurs, à chaque fois qu’on fait de la prévention avec les enfants, ils en parlent librement.

Si aborder l’inceste est trop problématique pour le parent, il peut utiliser des outils de médiation comme le livre ‘’La princesse sans bouche’’. Il vient de sortir et peut être lu à partir de 5 ans.

On ne peut pas empêcher l’inceste à tous les coups, mais il faut mettre toutes les chances de son côté.

 

Faut-il aussi apprendre à nos enfants à désobéir à l’adulte quand il n’est pas respectable ? 

Oui, mais cela implique d’expliquer à l’enfant ce qui n’est pas respectable. Or, on oublie trop souvent de dire que l’endroit le plus insécurisant pour un enfant… est sa famille. 78% des violences sexuelles sur les enfants sont en effet intrafamiliales.

 

Doit-on prendre au sérieux un enfant qui refuse de voir un membre de sa famille ou fait des colères avant sa visite ?

Il faut toujours être attentif. Les enfants s’expriment par des mots et des maux. Tout changement brutal de comportement chez un enfant doit alerter l’adulte, au même titre que la maltraitance ou le harcèlement. Il faut alors le questionner. Mais il arrive parfois que l’enfant soit asymptomatique : rien ne montre qu’il vit l’horreur.

En 2010, pour notre congrès ‘’Briser le silence de l’inceste’’, nous avons fait venir des Canadiens qui, contrairement aux Français, engagent des recherches sur le sujet. Ils nous expliquaient qu’il y a très peu de certitudes, hormis une : plus l’enfant se sent en confiance et aimé, plus il révélera rapidement les faits. Mais il faut aussi qu’il sente qu’il a la possibilité d’être entendu…

 

Les victimes rejoignent leur agresseur sans qu’il les force physiquement car elles sont sous emprise. Vous dites d’ailleurs qu’elles ne peuvent pas faire autrement qu’« y aller ». Pouvez-vous nous expliquer ?

Quel enfant ose s’opposer à un adulte de sa famille ? Déjà en temps normal, c’est compliqué mais quand l’adule franchit les limites, cela devient impossible. Surtout que, la plupart du temps, l’agresseur utilise plusieurs stratagèmes pour s’assurer du silence de sa victime : « c’est normal qu’un papa fasse des câlins », « si tu le dis, ta mère va en mourir »…

Ces paroles font porter la culpabilité de l’acte à l’enfant et garantissent son silence. L’autre problème est l’incapacité de l’enfant à comprendre ce qui lui est arrivé. Il n’est pas en mesure de distinguer ce qui est normal ou pas.

 

Pourquoi les victimes protègent-elles souvent leur agresseur, certaines refusant même de parler, encore moins de l’accabler ?

Les victimes ne veulent pas faire de mal, il y a souvent de l’amour entre elles et leur agresseur. Et l’enfant n’est pas bête, il perçoit que, s’il parle, ça va être une catastrophe. Il est alors important que l’enfant sente que l’adulte est prêt à le protéger. Or, dans 88 % des cas, la famille demande à l’enfant de se taire, de mettre un mouchoir sur son traumatisme au profit de la cohésion familiale. Victime au sens étymologique signifie ‘’qui est donné en sacrifice’’. Il n’y a rien de plus vrai. L’enfant est alors face à un dilemme terrible : perdre sa famille ou… perdre sa famille. Ce lien d’amour est la différence entre l’inceste et la pédophilie, raison pour laquelle on appelle l’inceste un « crime de lien ».

Personne n’a envie de perdre sa famille. Mon père a fait de la prison pour m’avoir violée et prostituée. Malgré cette horreur, j’ai eu envie de lui donner une seconde chance. Même si, non, ça n’a pas été possible. Finalement, comme beaucoup de survivant.es, ma famille est celle que je me suis créée.

 

Stop l’inceste#2 3Quelles mesures doivent prendre les parents pour éviter que les violences sexuelles se reproduisent ?

Le seul recours est la loi. L’inceste ne se règle pas en famille. Sinon, il se reproduit. Le livre de Laurent de Villiers, que j’ai préfacé, raconte une réunion de famille où on lui a dit « tais-toi et pardonne », titre de son livre. Alors oui, pour les parents, il est terrible de saisir la justice. Mais à l’égard des enfants victimes, il est pire de ne pas le faire. Ils doivent parfois côtoyer leur agresseur au quotidien.

Le problème est que 9% seulement des familles préviendront les autorités, selon notre étude de 2014. Autre chiffre : sur les 125 000 messages du forum de notre site, seuls 5% concernent le dépôt de plainte !

 

Faut-il emmener son enfant chez le psy, même s’il ne le souhaite pas/ne veut pas parler ?

Il est bon de procurer de l’aide à l’enfant, pour ne pas le laisser seul avec ce traumatisme. Mais il faut aussi lui en expliquer le sens, les raisons pour lesquelles c’est bien pour lui de parler. Sinon, pourquoi se confierait-il ? Je conseille aux parents de se faire eux-mêmes accompagner par un professionnel. Tous ceux qui nous appellent sont dévastés par la situation.

 

Pourquoi peut-on affirmer qu’un enfant n’est jamais consentant ? Pourquoi doit-il le prouver devant les juges ?

Comment voulez-vous qu’un enfant consente à un acte sexuel ? Il ne faut pas confondre la sexualité de l’adulte et la sexualité de l’enfant, qui n’a rien de sexuel. Le consentement est une notion d’adulte. Dans le cadre de l’inceste, le statut même de l’agresseur, la confiance qu’il a en lui, l’autorité qu’il exerce sur lui, suffisent à obtenir la complète obéissance de l’enfant. Et pourquoi l’enfant se défendrait-il d’actes dont il n’évalue pas la nature ?

Dans la loi française, un enfant qui porte plainte pour viol ou agression sexuelle de nature incestueuse doit prouver que l’acte a été commis avec menace, violence, contrainte ou surprise, autrement dit qu’il n’était pas « consentant ». Pour un enfant survivant de violences sexuelles et qui a déjà le courage de dénoncer ce qu’il subit, s’entendre poser la question de son « consentement » par les autorités judiciaires est d’une violence extrême. Cette question sonne comme une remise en question de sa parole, ou pire, induit qu’il est responsable de la situation, qu’il a bien cherché ce qui lui est arrivé.

Moi-même, j’avais 14 ans quand le juge m’a demandé : « Est-ce que vous avez dit non ? ». Je n’ai pas dit non parce que c’était mon père. J’ai eu tellement peur qu’il soit acquitté, qu’il sorte de prison et qu’il me tue que j’ai choisi la correctionnelle avec un jugement insupportable qui mentionnait clairement que j’étais sa complice car j’étais « consentante ». Il a pris six ans, il en a fait quatre. Nous nous battons depuis 20 ans pour changer cette aberration. Grâce à l’affaire de Pontoise, avec cette fillette de 11 ans considérée comme consentante à un acte sexuel avec un homme de 28 ans, le public commence à prendre connaissance de ce problème.

 

Vers qui un enfant peut-il se tourner si le parent est l’agresseur ou s’il nie ?

Un adulte de confiance, s’il en a un dans son entourage. Pour moi, ma voisine a été attentive. Je ne voulais pas parler, elle m’a promis de ne rien dire et, quand le moment a été opportun, elle a parlé pour moi. Cette personne de confiance peut être une infirmière scolaire, un médecin, souvent un copain, une copine. Dans ce cas, il leur revient d’alerter immédiatement les autorités, en composant le 119. Et ne pas se demander s’il y a des preuves ou pas.

 

J’ai entendu à plusieurs reprises des phrases choquantes du type ‘’il y a toujours eu des gestes déplacés dans les familles, ce n’est pas bien grave’’. Pensez-vous qu’il y a une culture de l’inceste comme il y a une culture du viol ?

Oui et c’est toujours le cas. Mais ce n’est pas uniquement dans les familles qu’on minimise et banalise les faits. La justice, les pouvoirs publics et la société en général le font aussi.

 

Votre dernier sondage réalisé par Ipsos révèle 6,7 millions de victimes en France, soit 2,7 millions de plus qu’en 2015. Cela signifie-t-il que #Metoo a permis à la parole de se libérer, voire même de faire ressurgir des traumatismes oubliés ?

Oui la parole se libère et nos chiffres commencent petit à petit à refléter une réalité qui existe depuis longtemps. Mais nous déplorons que, pendant la vague #MeToo, l’inceste n’ait pas émergé dans les médias. On a parlé de la pédocriminalité dans le cinéma, le sport, l’Église… mais pas dans les familles. Encore une fois, 78% des violences sexuelles sur les enfants se déroulent au sein de la famille.

 

Parmi les 29 propositions du gouvernement pour ‘’prévenir, détecter et réduire les conséquences’’, quelles sont les plus importantes ?

Réaliser des campagnes d’information dans les écoles mais aussi à la télé – la dernière remonte à 2002 et était axée sur la pédophilie. Rendre obligatoire la formation des professionnels de santé en contact avec les enfants, pour qu’ils sachent détecter les incestes. Il faudrait d’ailleurs un dépistage systématique par les professionnels de santé. Plus un enfant est dépisté tôt, mieux il se rétablira si l’on met les moyens pour le soigner. Créer un dispositif d’aide pour guider et accompagner les victimes et leurs parents protecteurs dans tout leur parcours (soins médicaux, parcours judiciaire, connaissance de leurs droits, aides sociales…).

Nous demandons en vain depuis 20 ans le même plan que celui sur les violences faites aux femmes, avec un budget, une vision stratégique et une volonté politique. Ce plan, nous l’appelons ‘’Inceste et Pédocriminalité’’ car si on parvient à éradiquer à l’inceste, on arrivera d’autant plus à éradiquer la pédocriminalité. ♦

 

Bonus –

  • L’Association Internationale des Victimes de l’Inceste devient « Face à l’inceste ». 20 ans après sa création, elle est la plus grande association de lutte contre l’inceste en Europe. Pour autant, malgré la vague #MeToo et la mise en lumière du problème du «consentement» suite à l’affaire de Pontoise et au livre « Le consentement » de Vanessa Springora, l’inceste n’est toujours pas pris en compte par les politiques publiques. La société est encore dans le déni. Pour faire bouger les lignes, cette association au départ constituée de victimes s’est muée en association militante pour changer les lois et obtenir un plan de prévention gouvernemental. L’antenne Face à l’inceste Marseille est très active.

 

  • Leurs victoires en bref

2004 : contribution au rallongement du délai de prescription de 10 ans portant ce délai de 28 ans, âge de la victime, à 38 ans.

2004 : le Premier ministre nomme la première mission parlementaire en vue d’insérer l’inceste dans le Code Pénal.

2009 : premier chiffre de l’inceste en France : 2 millions de victimes (Ipsos).

2010 : premier sondage comparant la santé des français à celle des victimes d’inceste.

2010 : deuxième mission parlementaire sur l’inceste. Des centaines de victimes membres de l’association témoignent officiellement.

2010 : première loi pour insertion de l’inceste dans le code pénal (loi abrogée en 2011).

2010 : vote de l’article 222-22-1 du code pénal dans le but d’éviter la recherche du consentement de l’enfant en cas d’inceste.

2011 : publication des recommandations de la Haute Autorité de Santé sur le dépistage et la protection des mineurs victimes d’inceste.

2015 : deuxième et unique sondage sur le nombre de victimes en France : 4 millions (Harris Interactive).

2016 : deuxième loi pour l’insertion de l’inceste dans le code pénal.

2018 : participation au rallongement de la prescription de 10 ans portant ce délai de 38 ans âge de la victime à 48 ans.

 

  • Un enfant est-il en capacité de « consentir » ? « Selon Anne Revah-Levy (professeur de pédopsychiatrie, chef de service à l’hôpital d’Argenteuil, attachée à une unité de recherche à l’hôpital Saint-Louis), compte tenu des étapes du développement de l’enfant, ce n’est pas parce que dernier acquiert une potentialité et une curiosité sexuelle vers 13 ou 14 ans que quelque chose de l’ordre de la sexualité est advenu. L’adulte doit garder une distance pour que l’adolescent poursuive sa quête dans un environnement qui lui correspond avec des adolescents de son âge. Le corps érotique appartient aux adultes qui ont terminé leur construction. Pour attribuer un sens à un acte, il faut avoir une représentation de ce qu’est la réalité. Pour l’enfant, la réalité est très longtemps sa réalité intérieure, jusqu’à 7 ou 8 ans. Les adultes vont l’aider à faire la différence entre imaginaire et réalités partagées. Quand survient l’effervescence pubertaire, dans un monde hyper sexualisé, la responsabilité organisationnelle du monde adulte est déterminante pour lui faire comprendre qu’il y a un travail qui n’est pas terminé. En fait, la sexualité consentie est à 17 ans et demi » – (Source AIVI/Thyma : colloque CPLE Panthéon Assas : Comment incriminer les infractions sexuelles sur les mineurs).

Le 20 novembre, Face à l’inceste lance une campagne à la télévision et sur les réseaux sociaux afin d’appeler le grand public à voter pour changer cette aberration législative. Cette campagne intitulée « Il y a deux cauchemars dans mon histoire » a été pensée par Publicis Conseil, réalisée par Vincent Gibaud et soutenue par la Fondation Kering.

 

  • Pour lutter contre le fléau de l’inceste, il faut aussi aider les agresseurs : un numéro de téléphone national a été mis en place à destination des personnes attirées par les enfants pour éviter tout passage à l’acte : 0 806 23 10 63.
  • L’inceste doit être traité comme un sujet de santé publique. Il faut traiter les violences interpersonnelles, non pas comme un problème de criminalité, mais comme un sujet de santé publique. Les conséquences sur la santé de la victime sont en effet nombreuses.

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