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Apprendre le français, un parcours du combattant pour les migrants !

Par Lorraine Duval

Journaliste

Arrivés du Soudan, du Brésil, de Russie ou d’Algérie, ces migrants veulent maîtriser la langue française pour s’intégrer plus facilement et surtout trouver du travail. À Marseille, la demande est telle que les associations et organismes agréés (ou non) ont du mal à faire face. Ce reportage dans un centre socio-culturel qui dispense chaque semaine 36 heures de cours a eu lieu quelques jours avant le reconfinement.

C’est en 2011 que le centre social d’Endoume (7e) a mis en place des cours de français. Pas un simple atelier de conversation, non. Un enseignement en 5 niveaux dispensé lors d’ateliers de deux heures, pour un total de 36 heures hebdomadaires. Hors période de Covid, 75 adultes de toutes origines sont inscrits à l’année.

Beaucoup de 25-30 ans

Parler français, précieux sésame pour ceux qui choisissent de vivre ici ! 3Pour dispenser les cours, 32 bénévoles se sont portés volontaires, dont une grande majorité de retraités, quelques enseignants en poste et des personnes en transit sur la case chômage. Les étrangers « allophones » (dont la langue première n’est pas celle de ce territoire) qui s’inscrivent ont de 10 à 70 ans, « mais on a un gros bataillon de 25-30 ans », estime Nicole Paoli, coordinatrice de ces ateliers. Ils viennent du monde entier, même si une majorité africaine se détache. « Nous suivons la géopolitique mondiale avec les inscriptions, relève la responsable. Les changements de chefs d’état, les crises économiques, les catastrophes humanitaires… ».

L’accueil mis en place ici déborde du simple cadre de l’apprentissage de la langue : « Nous leur donnons un coup de pouce dans leurs démarches, recherche de logement, accès à l’université, problèmes de santé, et accès à notre vestiaire », indique Nicole Paoli.

 

« Pour le travail »

Le centre socio-culturel d’Endoume est un labyrinthe, avec des couloirs, des demi-niveaux, des coursives et des escaliers. Dans une salle qui surplombe le jardin d’enfants se tient un cours de niveau 2. Deux femmes assurent le cours pour une dizaine d’élèves car nous sommes déjà en mode une place sur deux et masque sur le nez. Anne est institutrice à la retraite et Céline, une ancienne chargée de communication, est en reconversion professionnelle, avec du temps libre. « Cela me fait travailler le cerveau et humainement m’apporte beaucoup », témoigne la première. « J’apprends au contact d’Anne. Ce métier de contact et de transmission, à destination de ce public, m’intéresse beaucoup », assure Céline. La première se focalise plus sur la théorie. La seconde sur l’oral.

Parler français, précieux sésame pour ceux qui choisissent de vivre ici ! 1Parmi les élèves présents ce jour-là, il y a Luciana, brésilienne, femme de ménage depuis son arrivée en France en 2017. Elle confie que « c’est un peu difficile car je travaille beaucoup et je n’ai pas trop de temps pour pratiquer ». Alex, également brésilien, est coiffeur. « Je veux parler mieux pour le travail et pour le quotidien », explique-t-il. L’apprentissage est fastidieux pour Goodhope, un Nigérian en attente de son permis de séjour : « Il y a beaucoup de mots et la prononciation est difficile. Mais il faut parler français pour le travail et pour une habitation ». Gabriella, une malgache qui ne savait ni lire ni écrire ni parler français a d’abord appris avec ses enfants scolarisés : « Je travaille avec les personnes âgées. Et pour passer le concours d’aide-soignante, je dois me débrouiller. Je fais beaucoup d’efforts et je lis beaucoup à la maison ». Originaire du Venezuela, Maria Alexandrana, elle, est réfugiée politique. Dans son pays, elle faisait des études dans la publicité. Actuellement elle s’occupe de son bébé et espère reprendre un cursus après. Également réfugié politique, le russe Ivan espère obtenir une équivalence de son diplôme d’ingénieur, « pour apprendre plus vite, je regarde des films sur Amazon Prime et je lis des contes à mes enfants ».

Littérature, histoire et géographie

Parler français, précieux sésame pour ceux qui choisissent de vivre ici ! 2Un couloir et un escalier plus loin, c’est un cours de niveau 3 qui réunit Eva, professeur retraitée de lettres et de français langue étrangère, et six élèves ce jour-là. Le groupe compte des nationalités très diverses – Arménie, Ukraine, Iran, Grèce, Russie et États-Unis. La différence avec le niveau inférieur est indéniable et les phrases jaillissent avec bien plus de fluidité. La première heure du cours a été consacrée à la grammaire et celle qui a démarré est dévolue à la littérature avec l’étude d’une nouvelle de Maupassant. « Mais ce peut être de l’histoire ou de la géographie », précise Eva. Helena, russe, témoigne : « Je parle déjà beaucoup de langues, mais sans le français, je ne peux pas travailler comme hôtesse d’accueil ».

À quelques minutes de la fin du cours, Eva distribue une feuille avec trois propositions de sujets de rédaction : 1/ Qu’est-ce qui vous plaît et vous déplaît à Marseille ? 2/ Quel est le personnage d’hier ou d’aujourd’hui que vous aimeriez rencontrer et pourquoi ? 3/ Quel est le livre (ou la pièce de théâtre, le film, la chanson) qui vous a le plus marqué ? « C’est une proposition, précise l’intervenante. Je corrigerai tous les devoirs qu’on me rendra ! »

Tous ceux qui ont trouvé une place dans ce cycle d’apprentissage aussi efficace que bienveillant ont de la chance. Car à Marseille comme ailleurs les places sont chères et la demande ne cesse de gonfler. « On ne compte pas les jeunes migrants qui passent des mois voire des années sans apprendre le français, regrette Nicole Paoli. Les besoins sont prégnants, mais on manque de volontaires ».

La discrétion de chacun sur sa vie d’avant et son parcours, parfois terrible et même indicible, est respecté. Les confidences glissent parfois, à l’occasion d’un repas pris ensemble où chacun est invité à apporter et partager une spécialité de chez lui. ♦

*Tempo One, parrain de la rubrique « Solidarité », partage avec vous la lecture de cet article dans son intégralité *

 

Bonus

  • Le Réseau Hospitalité a établi une liste exhaustive des structures proposant des cours de français aux migrants. Une cartographie du répertoire (en versions française et anglaise) a même été réalisée par le Collectif Transbordeur, en collaboration avec le Collectif Soutien Migrants 13 El Manba.

Parler français, précieux sésame pour ceux qui veulent vivre ici !