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Collaborer avec la nature : une expérience camarguaise

Par Maëva Gardet Pizzo, le 3 septembre 2021

Journaliste

Apprendre à collaborer avec la nature plutôt qu'à l'affronter : un changement de paradigme radical pour un territoire considérablement transformé par la main de l'Homme. @DR

IUCN #4 – Depuis une douzaine d’années en Camargue, d’anciens salins font l’objet d’une expérimentation : laisser faire la nature pour mieux résister au changement climatique. À ce jour, les résultats sont encourageants tant en termes de biodiversité que de protection du littoral. Mais dans une région où l’activité humaine est particulièrement menacée par les dérèglements climatiques, cette approche suscite une certaine méfiance.

Au sud-est de l’étang du Vaccarès se trouve un vaste espace naturel aux allures de bout du monde. Des dunes, des étangs, des marais qui font le lit d’une biodiversité comme on en observe peu ailleurs en France. Environ 200 espèces d’oiseaux dont d’élégantes sternes, des avocettes, l’incontournable flamant rose. Mais aussi des tortues, criquets et autres anguilles. Un paysage qui semble immuable. Qui a pourtant beaucoup changé en quelques années seulement.

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La sansouïre, végétation typique de la Camargue. @shadowgate

Jusqu’en 2008, ces terres appartiennent à la Compagnie des Salins du Midi. Mise à mal par la perte d’un client majeur et par l’entretien de plus en plus coûteux de ses digues – les terres étaient protégées par une digue d’enrochement qui subissait des dommages à chaque tempête-, la compagnie accepte, sur fond de crise sociale, de céder 6,5 hectares au Conservatoire du littoral. La gestion du site revient à trois acteurs locaux. A savoir le Parc régional de Camargue, la Tour du Valat, et la Société nationale de protection de la nature.

L’ambition est de reconnecter la mer et les étangs centraux, dont celui du Vaccarès, afin de favoriser la biodiversité et de faire de la zone un amortisseur naturel contre les tempêtes. Plusieurs aménagements sont alors réalisés pour effacer les traces de l’activité passée des salins, laissant l’eau tracer librement son sillon.

 

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Benjamin Bricault, chargé de mission pour la Société nationale de protection de la nature @SNPN
Une biodiversité plus riche mais plus d’incertitudes


Une douzaine d’années plus tard, le paysage s’est considérablement transformé. La sansouïre, cette végétation typique composée de salicornes et en déclin sur l’ensemble du delta, a ainsi reconquis 300 hectares du site. « Or, ce type de végétation est un site de repos pour des passereaux et des insectes », souligne Benjamin Bricault, chargé de mission pour la Société nationale de protection de la nature.

 

 

Par ailleurs, la reconnexion entre la mer et les étangs centraux favorise la circulation et le développement de poissons. « On observe une plus grande population de soles, daurades, anguilles, loups ».
« Avant, toutes les larves de poissons étaient pompées, explique Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat. Avec ce système qui reconnecte la mer et les étangs intérieurs, on voit apparaître une diversité exceptionnelle ». Et notamment le retour de daurades et de loups qui ont « une valeur commerciale évidente. Des gens viennent les pêcher ».

L’expérience permet aussi une augmentation des effectifs de laro-limicoles coloniaux nicheurs, terme générique qui regroupe un ensemble d’espèces d’oiseaux protégés.

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« On tente de travailler avec la spontanéité de la nature » @DR

« Mais dans ce genre d’expérimentation, ce n’est jamais tout noir ou tout blanc », tient à souligner Laure Bou, directrice adjointe du Parc régional. Les flamants roses, par exemple, étaient très adeptes des salins. La nouvelle gestion a donc eu un impact plutôt négatif sur eux. « Nous n’en sommes qu’à onze ans de gestion. Il faudra voir comment tout ceci évolue sur le long terme ». D’autant que la faune et la flore sont très tributaires de la saisonnalité dans ce delta où tout change en permanence. « On tente de travailler avec la spontanéité de la nature ».

 

Trouver le juste équilibre entre nature et activité humaine

Une spontanéité pas toujours en adéquation avec les activités humaines, bien que celles-ci soient au cœur du projet des Étangs et marais des salins de Camargue. « Nous avons maintenu les usages et conventions d’usages déjà présents sur le site », assure Laure Bou. Pourtant, beaucoup d’acteurs locaux se plaignent de ne plus pouvoir exercer leur activité comme ils le faisaient auparavant. C’est le cas de certains chasseurs, manadiers et pêcheurs qui estiment que le projet a déstabilisé les équilibres en place, faisant fuir certaines espèces.

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En laissant la nature s’exprimer plus librement, on permet un plus grand aléa, pas toujours du goût des acteurs locaux. @DR

Les nouvelles contraintes imposées pour permettre le respect de la biodiversité ont aussi parfois du mal à passer, notamment les réglementations concernant les véhicules motorisés. Elles sont pourtant, de l’avis des co-gestionnaires, indispensables pour la biodiversité et pour le développement d’une nouvelle activité sur le site : l’éco-tourisme. Cette activité de plus en plus plébiscitée vise à allier préservation de l’environnement, reconnexion de l’humain à la nature, et création de richesse économique.
« Nous avons essayé de créer des activités de découverte mais le terrain est peu praticable. Il est difficile pour les acteurs économiques de s’y projeter, constate Laure Bou. Nous avons passé un premier cycle d’observation. Il est maintenant temps de s’interroger sur les nouvelles façons d’accompagner les acteurs économiques sur ce site ».

 

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Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat @Tour du Valat
Amortisseur climatique

Car l’ambition est bien de prouver que la préservation de la nature est compatible avec l’activité humaine. Mieux, qu’elle en est la condition. Car les étangs et marais ont aussi vocation à servir d’amortisseur naturel face à d’éventuelles tempêtes. Et, déjà, on relève certains signes encourageants.

« Le site joue vraiment le rôle de zone-tampon. En cas de gros coups de mer, l’eau se dilue dans l’ensemble des étangs reconnectés », se réjouit Benjamin Bricault de la SNPN. En outre, en amont d’une digue frontale qui servait à protéger les salins et qui n’est plus entretenue, on observe la formation d’un banc sableux. « L’enjeu est d’en faire une vraie défense contre les tempêtes, envisage Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat. Il faut maintenant imaginer plusieurs mécanismes pour que le sable érige des barrières naturelles et joue le rôle d’amortisseur climatique ».

Il s’agit en fait de coopérer avec la nature plutôt que de l’affronter. « Soit on construit plus de digues, plus hautes, plus résistantes, au risque d’assister à d’immenses catastrophes en cas de rupture. Soit on admet que la nature est plus forte que l’homme et plutôt que de la combattre, on tente de travailler avec elle ». Mais certains acteurs locaux se montrent perplexes.

 

L’acceptation sociale : un enjeu majeur

Michel Simiacos est secrétaire général de l’Association de protection des salins de Camargue. Bien conscient de l’irrémédiabilité du changement climatique, il s’inquiète. « La digue de protection des biens et des personnes, qui est sous la responsabilité du Symadrem [un opérateur chargé de la gestion de ce type d’ouvrages, ndlr], est à certains endroits trop fragile et à d’autres, elle n’existe même plus ! On a dépensé plusieurs dizaines de millions d’euros – dont de l’argent public- pour les anciens salins mais rien n’est investi pour la digue de protection des personnes ».

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François Fouchier, délégué régional du Conservatoire du littoral @FF

En cause : un flou concernant les compétences de chacun. Ainsi que la nécessité de régler des urgences à d’autres points du Rhône. « Aujourd’hui, il n’y a pas de risque de submersion marine au niveau de cette digue même si elle n’est pas toujours entretenue sur toutes ses sections », assure François Fouchier, délégué régional du Conservatoire du littoral. « Mais si rien n’est fait, effectivement, on peut s’en inquiéter pour les années à venir étant donné la montée du niveau de la mer ». Il se veut néanmoins rassurant, expliquant que des projets d’investissements lourds sont prévus. Il regrette que « la population n’ait pas reçu d’assurances claires de la part des organismes responsables des ouvrages ».

 

 

Un nouveau plan de gestion pour mieux entendre les acteurs locaux

Un sentiment d’abandon partagé par beaucoup qui ont de surcroît l’impression de ne pas avoir été consultés. « On n’est pas suffisamment allé vers les locaux », reconnaît Benjamin Bricault. D’autant que le changement de paradigme est radical. « On a protégé la Camargue depuis deux siècles. Depuis qu’elle a été endiguée en 1856, de grands équilibres se sont mis en place. Là on détruit tout pour la laisser s’ensauvager », s’étonne Bertrand Mazel, président du syndicat des riziculteurs.

Un nouveau plan de gestion s’apprête à voir le jour. Les porteurs du projet souhaitent qu’il permette de donner plus de place aux différents acteurs qui font vivre la Camargue. Ils entendent intégrer aux discussions les responsables des digues et les pouvoirs publics. « Nous avons besoin qu’ils interviennent sur le partage des connaissances. Car nous sommes affublés de l’étiquette d’écologistes et cela est source de clivages, regrette Jean Jalbert. Pourtant la montée des eaux est inéluctable. Si on ne se prépare pas, ce sera très douloureux. Il est temps de tourner la page de la maîtrise de l’homme sur la nature qui a atteint ses limites et d’en écrire une nouvelle. Une histoire d’adaptation et de résilience ». ♦

 

Bonus
  • La Tour du Valat – Créée en 1954, cette fondation à but non lucratif a pour vocation de « mieux comprendre les zones humides pour mieux les gérer ». Une gestion qui doit passer par une meilleure harmonisation entre activités humaines et nature. Car les deux sont interdépendantes. Les résultats de ses recherches sont censés nourrir les politiques publiques liées à la gestion de ces milieux. En Camargue comme ailleurs.
    Pour mener ses recherches, l’institut dispose d’un domaine de près de 3 000 hectares. On y retrouve les divers habitats naturels du delta du Rhône. Une bonne part de ce site est classé en Réserve naturelle régionale. Il s’appuie par ailleurs sur une équipe de 80 salariés qui interviennent dans toute la Méditerranée.
  • Le Conservatoire du littoral – Créé en 1975 par l’État, cet établissement public a pour mission d’acquérir des parcelles du littoral menacées par l’urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés et accueillants dans le respect des équilibres naturels.
  • La société de protection de la nature – Fondée en 1854 et reconnue d’utilité publique depuis 1855, la Société nationale de protection de la nature (SNPN) est la doyenne des associations de protection de la nature de France. Sa mission : protéger les espaces et des espèces sauvages, en s’appuyant sur les sciences. Une mission qui trouve une application concrète sur le terrain, notamment à travers notamment la gestion de deux Réserves naturelles nationales dont une en Camargue.
  • Financement du projet – Le projet bénéficie du concours financier de divers acteurs parmi lesquels la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, le Conseil départementale des Bouches-du-Rhône, l’Union européenne, le Ministère de la transition écologique et solidaire, l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse et enfin, l’ONG WWF.
  • Plus en savoir plus sur le projet – divers documents et informations sont à retrouver sur le site de la Tour du Valat.

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