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L’égalité des carrières hospitalières homme-femme n’est pas une option !

Par Nathania Cahen, le 4 mai 2022

Journaliste

Salaires, carrières, postes à responsabilité… le compte est loin d’être bon. Car si aujourd’hui les femmes sont aussi nombreuses que les hommes dans le corps médical hospitalier, sexisme et inégalités flagrantes perdurent. Mais ne sont plus tolérées : à coups de chiffres et de propositions, l’association Donner des ELLES à la Santé se bat pour changer la donne.

 

La féminisation du milieu hospitalier n’est plus un sujet. Le nombre de femmes médecins augmente régulièrement pour représenter aujourd’hui 52% de la profession. Plus de la moitié des internes (60%) sont des filles. Mais dès que l’on se penche sur les postes à responsabilité, la tendance s’inverse, de façon… abyssale ! 21% de femmes parmi les PU-PH (professeur des universités-praticien hospitalier), 13,5% au poste de doyenne de faculté et un petit 6% au poste de présidente d’une CME (commission médicale d’établissement).

 

En découdre avec les archaïsmes

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La Dr Géraldine Pignot, présidente de Donner des ELLES à la Santé ©DR

Rien de nouveau sous le soleil, penserez-vous. Si, en fait : une exaspération grandissante. C’est ainsi qu’en 2018, le collectif national Donner des ELLES à la Santé se monte autour de ces questions de discrimination et de chiffres inadmissibles. La réflexion s’engage tandis qu’ailleurs la parole se libère, et que s’impose la nécessité de se fédérer davantage. Deux ans plus tard, le collectif devient une association nationale et s’ancre dans le paysage de la lutte pour l’égalité femme-homme.

À la présidence de l’association, une chirurgienne urologue de 42 ans, Géraldine Pignot, exerçant à l’Institut Paoli Calmettes, le centre de lutte contre le cancer de Marseille. Sa spécialité compte 12% de femmes. « La chirurgie de manière générale a longtemps rebuté en raison de son côté carabin. Quant à l’urologie, beaucoup pensent que cela concerne essentiellement des pathologies masculines liées à la prostate. Il y a pourtant de nombreuses autres dimensions, l’infectiologie notamment. »

« On y trouve donc peu de rôles modèles, regrette-t-elle. Il n’est pas facile pour les jeunes de s’identifier, se projeter. J’ai pour ma part eu la chance de travailler au côté d’un urologue qui m’a fait découvrir une spécialisation très intéressante avec une équipe ouverte. Puis un stage à Cochin m’a permis de croiser d’autres médecins inspirants… »

 

 

Seule femme médecin d’un congrès d’urologie

Essentiellement constituée de médecins (des deux sexes), l’association est aussi parrainée et soutenue par le milieu de l’entreprise. Le laboratoire Janssen par exemple, dont la PDG Emmanuelle Quilès s’investit beaucoup en faveur de la disparité et contre les comportements sexistes. « Je l’ai rencontrée lors d’un congrès d’urologie, glisse Géraldine Pignot. Elle avait demandé à me rencontrer car j’y étais la seule femme… »

Minoritaires, les hommes sont néanmoins deux à siéger au bureau. « Ce qui est sûr, c’est que pour les femmes, c’est important que nous soyons là », observe Philippe Banyols. Le directeur général du CH de Béziers est aussi un vice-président engagé : « Je travaille ce sujet depuis dix ans. Depuis que j’ai accepté qu’en dépit de statuts qui protègent des inégalités dans la fonction publique, ce ne soit pas vrai dans les faits. Le reconnaître est une surprise, mais surtout un premier pas ». Son établissement organise chaque année une journée de l’égalité, avec des prises de parole et des témoignages publics.

Wissam El Hage, professeur de psychiatrie au CHRU de Tours estime lui que « le combat n’a pas de sens avec un seul sexe engagé. C’est une question sociale et sociétale, qui donc concerne autant les hommes que les femmes ». À Tours, hôpital et facultés de médecine et de pharmacie travaillent de concert sur le sujet et s’engagent.

 

Un baromètre qui mesure attentes et difficultés

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Le baromètre Ipsos 2022 de Donner des ELLES à la Santé

L’action de Donner des ELLES à la Santé est plurielle. Il s’agit d’abord se sensibiliser les personnels hospitaliers. Le principal outil ? Un baromètre Ipsos, actualisé chaque année, qui interroge quelque 500 médecins hospitaliers (autant de femmes que d’hommes) sur ce qui a trait aux discriminations, au comportement dans les services, aux attentes et à la satisfaction. Le premier, réalisé et publié en 2020 agit comme un électrochoc. « Du jamais vu », résume la médecin. Des chiffres incroyables : 80% des sondées se disent concernées, victimes de comportements sexistes – pouvant aller de petites phrases à priori anodines jusqu’à des gestes à connotation sexuelle ou des agressions. Chez les hommes, 75% assument le rôle de témoin.

Surtout, tous, unanimement, observent une évolution différenciée au sein de l’hôpital selon que l’on est homme ou femme : dans les activités de représentation, l’accès aux postes prestigieux, l’incidence des maternités sur le déroulement de la carrière…

  • Le baromètre 2022 n’est pas encore en ligne. Mais on peut consulter l’édition 2021.

 

Cette vieille omerta

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Aujourd’hui, seulement 21% de femmes sont PU-PH (professeur des universités-praticien hospitalier ©Pixabay

Tout frais, le baromètre 2022 cristallise ces constats. On y apprend que seulement 16% des femmes ayant subi un comportement inapproprié en ont parlé à un supérieur. « L’organisation des hôpitaux reste pyramidale, regrette le Dr Pignot. Il existe encore une forme d’omerta. Et le sexisme est facilement banalisé ». Elle-même a pu remarquer avoir été sollicitée pour des questions de parité ou d’esthétique plutôt que pour ses compétences. « Le syndrome de l’imposture rôde toujours », pointe-t-elle.

Les jeunes générations sont davantage sensibilisées donc préparées à ces situations délicates. Le changement est initié, il faut élargir la brèche.

 

Multiplier les « démarches égalité »

Donner des ELLES à la Santé mise aussi sur du concret. En 2018, un accord « Égalité professionnelle homme femme dans la fonction publique hospitalière donne obligation aux établissements de santé de mettre en place un plan d’action. L’association met tout en œuvre pour encourager et accompagner cette démarche : avec un modèle de charte impliquant toutes les instances parties prenantes (doyens, directeurs…, et un guide de recommandations. À ce jour, trois centres hospitaliers (Tours, Béziers et Metz-Thionville) ainsi que l’EPSM (Établissement public de santé mentale) du Morbihan ont signé la charte. Une trentaine d’autres établissements sont accompagnés dans la démarche avec le soutien de l’association. C’est parfois à l’échelle d’une région, comme en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, où les choses bougent à l’initiative d’une déléguée régionale de la Fédération Hospitalière de France très déterminée, Florence Arnoux.

Des ateliers digitaux en live sont par ailleurs organisés autour de thématiques comme « s’appuyer sur son réseau » ou « équilibre entre vie personnelle et professionnelle ». À chaque fois, des intervenants ressources encadrent l’atelier. Sur « l’autocensure », c’étaient par exemple la sociologie Régine Bercot et la chercheuse en psychologie du travail Virginie Althaus qui dispensaient conseils et recommandations.

 

Des ailes qui prennent de l’envergure

En 2022, le succès de l’association grandit encore. Revers de la médaille : des sollicitations plus nombreuses pour des communications devant les étudiants, lors de congrès – celui des du Syndicat des Manageurs publics de santé, celui des sages-femmes… Ou à l’invitation de sociétés savantes comme la SFAR, Société française d’anesthésie et réanimation (la moitié des anesthésistes-réanimateurs sont des femmes mais si peu d’entre elles occupent des postes élevés). Et jusqu’à l’Assemblée nationale pour une audition en mars dernier. Une requête de la députée LREM de l’Essonne et présidente de la Délégation aux Droits des femmes et à l’égalité des chances, Marie-Pierre Rixain, à propos l’amélioration de la médecine pour les femmes.

Quel idéal l’association poursuit-elle ? « 50% de femmes aux postes à responsabilité en 2025, assène Géraldine Pignot. Et 50% de femmes oratrices dans les congrès. Je n’aime pas les quotas, mais si on ne se montre pas proactif, on ne fait pas bouger les lignes ». Les 24 membres du conseil d’administration de l’Association française d’urologie, la société savante dont elle dépend, sont tous des hommes… Comme le disait si bien Françoise Giroux en 1983, dans une interview au Monde : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ». ♦

 

* L’AP-HM, Assistance publique des hôpitaux de Marseille, parraine la rubrique santé et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Le réseau 2GAP – Les plans d’actions en faveur de l’égalité professionnelle – Les rôles modèles –

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