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Sortir de la rue les migrantes exploitées sexuellement

Par Zoé Charef, le 13 décembre 2022

Journaliste

Les 40 salariées Solenciel travaillent à l’entretien d’appartements en Airbnb, d’hôtels, d’écoles, de copropriétés et de bureaux © Solenciel

Permettre aux femmes migrantes abîmées par la prostitution de se reconstruire grâce à un travail digne et pérenne, c’est la vocation de Solenciel. Œuvrant à Grenoble depuis 2017, l’association a choisi le management libéré, dans un souci d’insertion et d’apprentissage.

 

« Super ce que vous faites, mais vous ne servez à rien », ont lâché sept jeunes prostituées à Rodolphe Baron, en 2017. « Vous venez nous voir, mais quand vous repartez, on est de nouveau dans la même situation. » C’est lors des maraudes qu’il organise pour l’association Magdalena à Grenoble que Rodolphe Baron rencontre ces femmes contraintes de se prostituer pour rembourser les dettes de leur migration à leurs passeurs. 

 

La naissance de Magdalena à Grenoble

À l’origine il y a donc Magdalena, une association parisienne créée par le père Jean-Philippe Chauveau en 2008 à Paris. Ce dernier, qui officiait près du bois de Boulogne, s’est « rendu compte qu’il y avait énormément de personnes en situation de prostitution. Et qu’elles étaient seules, invisibilisées, stigmatisées », dépeint Pauline Loriot, la trentaine, ancienne directrice de Solenciel et actuelle facilitatrice de l’intelligence collective (1). Dès lors, l’association va s’évertuer à aller à la rencontre de ces personnes pour les soutenir, leur proposer un café, une oreille attentive. « En les regardant comme des humains. Le père appelait ça les rencontres gratuites. »

« Un jour de 2016, Rodolphe découvre cette association, poursuit Pauline, et crée la branche grenobloise. » Des maraudes sont organisées trois nuits par semaine dans les rues de Grenoble et de plus en plus de bénévoles s’y investissent. Des liens se tissent entre les femmes de la rue et les aidants.

L’étape suivante : Solenciel

Solenciel
Les cours de français ont lieu dans les nouveaux locaux de Solenciel. © Zoé Charef

Les maraudes sont des moments de joie, « on met de la musique, on chante, on discute, on rigole », relate Pauline. Lors d’une maraude en 2017 donc, un groupe de femmes nigérianes interpelle Rodolphe. Il connaît leurs histoires, « il sait le rite vaudou (lire bonus), il sait la dette. »
Prisonnières de réseaux de traite, elles n’ont d’autre choix que de se prostituer pour rembourser leur passage en Europe, de l’ordre de 50 000 euros pour la majorité. Mais elles ont une idée pour se sortir de là : « Vous pouvez nous aider à trouver un travail, donc un salaire », toujours dans le but de rembourser leur gage. Après concertation, elles proposent de faire du ménage, facilement accessible, sans besoin de longue formation ou maîtrise du français. « C’est concret », soulignent-elles.

Pour matérialiser leur idée, Rodolphe fonde Solenciel, une association-entreprise qui embauche ces femmes sans papiers et exploitées. Cela est possible grâce à la DREETS  – la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités – l’antenne du ministère du Travail qui gère la main-d’œuvre étrangère. Elle donnera un accord local d’embauche, notamment parce que le ménage est un domaine en tension.

Cela permet par la même occasion aux femmes-victimes de bénéficier d’un accompagnement dans leur apprentissage du français et dans les démarches administratives d’abord grâce aux bénévoles, puis aux travailleurs sociaux.

 

♦ Lire aussi : L’Auberge marseillaise pour les femmes en détresse

 

Un management différent  

Solenciel cours
Un management différent… © Solenciel

En démarrant les ménages grâce au réseau de Rodolphe et aux bénévoles de Magdalena, la toute nouvelle association commence sa vie et « elle grandit très vite, souligne Pauline. Fin 2019, on décide de changer de méthode de management. Il faut sortir des jeux de pouvoir que les femmes ont trop subis. On se lance donc dans un management innovant. On laisse derrière nous la méthode classique – donc pyramidale – dans laquelle je distribue le travail et décide qui fait quoi, sans vraiment prendre en considération ce que veulent les femmes. »

Ce mode « entreprise libérée » est le management Opale. Il repose sur trois piliers, comme l’explique Pauline : « D’abord, la raison de l’entreprise doit toujours être centrale. Pour nous, c’est aider un maximum de personnes à quitter la rue. Ensuite, l’auto-gouvernance : les femmes peuvent choisir leur fonctionnement, leurs heures de travail, comment gérer leur budget, leurs absences, leurs congés… Et enfin la plénitude, que les femmes soient pleinement elles-mêmes au travail. » Pauline concède que cela demande beaucoup de pédagogie. « Il y a de fortes disparités entre elles », mais le travail paye dans les différents groupes. Si quelques aidées étaient réticentes au début de peur que l’égoïsme prime, Solenciel a maintenant totalement intégré ce management. 

 

D’un travail digne à l’obtention d’un titre de séjour

Solenciel ménage
Lors d’un ménage chez l’un des clients de Solenciel. © Solenciel

Une telle méthode de management apporte un sentiment de fierté aux femmes, comme en témoigne Charity. Elle a quitté le Nigéria à peine majeure pour fuir les violences physiques et sexuelles qu’elle subissait dans sa famille. Mais, aujourd’hui, elle raconte avec le sourire aux lèvres, que son nouveau travail lui a « donné confiance, rendue fière ! » 

L’association est pensée comme un sas entre leur passé et leur futur en France – jusqu’à ce qu’elles obtiennent leur titre de séjour. Mais plusieurs femmes continuent d’être salariées chez Solenciel une fois régularisées. « Certaines ont besoin de ce sas plus longtemps que d’autres, justifie simplement Pauline. Et d’autres ont besoin qu’on leur montre qu’elles peuvent rêver plus grand. » Avec l’aide de Maëlys, chargée d’insertion professionnelle qui a intégré l’association en début d’année, les femmes « remarquent que des portes peuvent s’ouvrir pour elles », exprime-t-elle. Elles ont la possibilité de suivre un CAP petite enfance, vente, esthétique ou aide à la personne. Certaines choisissent aussi de (re)prendre des études de ressources humaines ou d’intégrer un chantier d’insertion. Charity souhaite par exemple devenir assistante maternelle.

 

« Un impact très fort à Grenoble »

On dénombre actuellement 40 salariées Solenciel à Grenoble, dix à Lyon et une à Toulouse. Toutes travaillent à l’entretien d’appartements en Airbnb, d’hôtels, d’écoles, de copropriétés et de bureaux. « Au total, une centaine de femmes sont passées par Solenciel depuis 2017. Et elles sont reparties avec des projets de vie stables. Mais c’est parfois compliqué parce qu’elles restent en contact avec des personnes encore impliquées dans les réseaux de traite. Parmi nos anciennes salariées, deux ont été rattrapées par leurs anciennes vies », relate Pauline, le cœur lourd. Avant de positiver : « Mais l’impact de Solenciel contre la prostitution reste très fort à Grenoble. »

De fait, cette activité a baissé de moitié dans les rues de Grenoble. Cela est dû à l’association, au bouche-à-oreille et à l’investissement de ces femmes porte-parole. « Mais, effet sournois du Covid, la prostitution s’est aussi déplacée dans les appartements. Malgré tout, on note un vrai recul de la prostitution nigériane (4) à Grenoble, clarifie Pauline. On sent que nos salariées font ça pour elles, mais aussi pour celles toujours dans la rue qui ont besoin d’aide. »

 

♦ Lire aussi : L’entreprise libérée rend-elle les salariés plus heureux ?

 

La fin du rite et le début de la liberté

Solenciel lauréat la France s'engage
Lors de la remise des prix des lauréats de la fondation La France s’engage, avec François Hollande. © Solenciel

Une fois chez Solenciel, les femmes ne remboursent plus leurs dettes : « On leur dit que l’argent qu’elles gagnent servira désormais à payer le logement, les habits, leurs besoins. Au départ, elles sont méfiantes, mais elles voient bien que les réseaux nous assimilent à la police et renoncent à les poursuivre », confie Pauline. Nombreuses sont celles qui continuent cependant à entretenir leurs familles au pays ; « mais elles se libèrent du rite vaudou, se réjouit Pauline, une étape vraiment très importante pour leur reconstruction. »

Dans ce cheminement vers leur nouvelle vie, elles sont également accueillies dans des familles bénévoles où elles réapprennent à dormir la nuit et vivre le jour, à retrouver une vie de famille, créer du lien social. En plus des cours de français proposés par cette association, des activités culturelles (découverte de la vie, sortie au cinéma) sont organisées par les bénévoles. Il y a aussi des cours de vélo, de zumba et de l’art-thérapie ; une réussite auprès de certaines femmes. Tous ces éléments leur permettent de s’extirper des réseaux de prostitution et de tenter d’obtenir le statut de réfugiées. Cela leur permet d’obtenir des papiers pour rester dix ans en France et travailler où elles le souhaitent.

 

« On aimerait ne plus avoir besoin d’exister »

Après avoir embauché Sarah, travailleuse sociale, en septembre grâce à des aides de fondations privées. L’équipe vient également d’accueillir Noah, 20 ans, chargée de communication en alternance. Venue s’occuper des réseaux sociaux de l’association et de la communication institutionnelle, elle est ravie : « C’est très gratifiant de travailler ici parce que je sens que je sers à quelque chose. Je travaille pour aider des personnes que je côtoie tous les jours ! », conclut-elle.

Solenciel vient d’emménager dans de nouveaux bureaux, plus grands et plus adéquats. Et les comptes sont à l’équilibre. L’objectif désormais est d’être officiellement reconnue comme entreprise d’insertion. Cela faciliterait les financements et permettrait à Solenciel de se développer dans d’autres villes. « Mais pour l’instant, on sécurise et on temporise. Bien sûr, à terme, on aimerait ne plus avoir besoin d’exister. Que plus personne n’ait besoin de nous… », avoue Pauline. ♦

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

Bonus

[pour les abonnés] – la fonction de facilitateur de l’intelligence collective – le rite vaudou Juju – les financements de Solenciel – des Nigérianes surtout –

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  • Facilitateur de l’intelligence collective. Ce métier assez récent compte une centaine de certifiés en France et est en cours de reconnaissance par l’État. « J’ai fait une formation pendant un an, avec pour objectif de permettre aux équipes d’être en autogouvernement avec des boîtes à outils, des moments d’inclusion dans les réunions, des exercices pour se mettre en lien, se faire confiance », éclaircit Pauline. Elle ne fait pas partie de l’équipe à part entière, mais a une fonction support « pour leur permettre de vivre la coopération au sein de leur équipe et de prendre des décisions. »
  • Rite vaudou juju. Les femmes passent un rite vaudou avant de partir du Nigéria, le juju. Elles doivent y jurer fidélité au réseau et, si elles le dénoncent ou le quittent, elles seront maudites avec toute leur famille et les générations futures.
  • Les financements. La France s’engage est une fondation créée par François Hollande pendant son mandat présidentiel et dont Solenciel a été lauréate en 2021. Sur trois ans, la fondation soutiendra financièrement Solenciel à hauteur de 100 000 euros par an. Cet apport a permis à Solenciel d’embaucher des travailleurs sociaux et de s’installer dans de nouveaux bureaux, plus adaptés.
  • Surtout des femmes nigérianes. « Ce n’est pas une volonté de base, souligne Pauline. C’est plutôt que les Françaises ont d’autres moyens de sortir de la prostitution. Et les femmes des pays de l’Est font face à une prostitution familiale, la pression étant si forte que nous ne parvenons pas à les extirper des réseaux. »
    D’autres associations grenobloises œuvrent à faire baisser le nombre de victimes sexuelles à Grenoble, comme L’amicale du nid et L’appart.

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