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« La Réserve des Arts », première ressourcerie culturelle en France

Par Marie Le Marois, le 8 juillet 2021

Journaliste

Les entreprises du secteur culturel payent pour se débarrasser des matériaux dont ils n’ont pas ou plus besoin (chutes de tissu, décors…) tandis qu’étudiants et professionnels du même secteur en ont l’utilité. Créée en 2008 à Paris, la Réserve des arts met en relation ces deux publics, qui ont tout à gagner l’un de l’autre. Cette association se déploie pour la première fois en région, à Marseille.

 

Entouré d’immeubles en construction, bercé par le ballet des grues, le bâtiment qui abrite La Réserve des arts-La Grande Halle semble être le vestige d’un passé révolu. Celui d’un quartier industriel en pleine ébullition. Mais l’antenne ouverte en septembre 2020 à Marseille est bien ancrée dans l’avenir. Sa mission de réemploi est en effet au cœur d’une économie circulaire en pleine croissance.

Réserve des Arts Sud
@Marcelle. Paul et Louisane de La Réserve des arts Sud

L’adresse semble être prédestinée, avec sa consonance déchets. « Impasse des Pétroles, quartier des Crottes », sourit Louisane Roy, la fondatrice de l’antenne Sud de la Réserve des Arts.

L’occupation est transitoire – trois ans. Elle fait partie des sites MOVE mis à disposition par l’établissement public d’aménagement Euroméditerranée avant démolition. Une aubaine pour cette jeune femme de 29 ans, qui ambitionne de réduire l’impact écologique du secteur culturel et de la création. Le loyer est en effet décoté et le hangar immense. « Le stockage est l’enjeu du réemploi », martèle cette experte.

 

840 m2 de matériaux réemployables
@Marcelle

Dans cet entrepôt de 840 m2, qui fut « un call center puis une lingerie et enfin un détaillant en bijoux », se succèdent rouleaux de tissu, mannequins, chutes de bois et cuir, peaux entières, éléments de décoration et de scénographie, décors de tournages, rubans, passementeries, fournitures bijoux…

« Tout ce qu’on voit ici est normalement enfoui ou incinéré », souligne cette passionnée avant de nous inviter dans la seconde salle. Les matériaux sont ici magistraux – plaques de verre, tuiles, tuyaux et autres objets insolites tels que podium ou présentoir. On trouve de tout et le turn-over des matériaux est important. « Le seul problème de la Réserve des arts est qu’il faut revenir souvent ! », plaisante la pétillante jeune femme.

Pour en bénéficier, il faut être professionnel du secteur de la culture, de la création et de l’artisanat et/ou étudiant.

 

  • En France, toute entreprise paye l’évacuation de ses déchets. « C’est normal : on produit, on paye  ». Louisane Roy, responsable de l’antenne sud de la Réserve des arts.

 

Vingt entreprises partenaires
La Grande Halle
@Marcelle

En Île-de-France, les entreprises collectées sont essentiellement issues du secteur du luxe et du textile. Ici, « nous récupérons davantage des matériaux de tournage et de décor », détaille, volubile, cette designer de formation.

C’est d’ailleurs pour cette raison que le Sud a été choisi comme première antenne. En effet, outre le fait que la région soit la deuxième de France, elle est « plébiscitée par le monde de l’audiovisuel, il y a beaucoup de tournages ». Et donc de potentiels déchets.

L’antenne étant à ses débuts, il arrive à Louisane Roy de collecter dans des entreprises qui ne sont pas issues du secteur culturel ou de la création. Mais l’objectif est bien à terme de se concentrer sur l’économie circulaire, comme à Paris.

 

Anonymat des entreprises

Cette native de Hyères tait les noms. L’association a en effet signé un contrat de confidentialité avec ses partenaires, pour préserver « leur image de marque » et toute tentation pour les adhérents d’acquérir un nom. Une chute de tissu provenant de telle maison de haute couture ou un bout de décor de tel film, par exemple.

On sait juste qu’il en existe vingt pour l’instant, que la collecte s’effectue de Montpellier à Cannes et remonte jusqu’à Avignon.

 

 

Des déchets pesés et répertoriés
@Marcelle

Les entreprises et structures payent la Réserve des arts pour l’évacuation de leurs déchets collectés par des « équipes de valoristes« . Ce sont des professionnels du secteur culturel qui viennent en renfort sur la collecte et la valorisation. De jour comme de nuit, week-ends et jours fériés, notamment pour des fins de tournage ou de festival.

Le rythme fluctue, « tout dépend de l’actualité culturelle et industrielle du territoire. L’été, par exemple, nous avons de gros arrivages avec les festivals ».

Les adhérents peuvent aussi déposer leurs déchets, maximum 200 kilos et 3 m3. Au-delà, ils donnent bénévolement un certain nombre d’heures qui dépend des matériaux déposés … Ou une participation financière, « s’ils ne peuvent s’engager avec nous ».

 

Les déchets, des ressources précieuses

Le principe est le même que pour les entreprises :« sensibiliser au temps de travail et au fait que les ressources sont précieuses ».

Les déchets sont ensuite triés, pesés, classés par typologie, parfois retravaillés. Un atelier est dédié à la recoupe, principalement du bois, « pour que ce soit plus propre ». Ces matériaux – appelés dans le jargon ‘’secondaires’’, – sont ensuite revendus un tiers du prix neuf aux adhérents qui achètent juste ce dont ils ont besoin. Essentiel pour limiter le gaspillage.

 

  • 41 tonnes de matériaux ont été collectées entre avril 2019 et décembre 2020. Et 7 tonnes réemployées entre septembre 2020 (date d’ouverture du lieu) et décembre 2020.

 

Des rebuts de qualité
Les Compagnons Bâtisseurs
@Marcelle. Les Compagnons Bâtisseurs.

Ce jour-là, trois jeunes femmes de l’association les Compagnons Bâtisseurs de Provence viennent pour la première fois à la Réserve des arts. Le matériel qu’elles recherchent est disponible, de bonne qualité et à prix réduit. « En plus, le réemploi rentre dans l’ADN de notre association », confie l’une d’elles, Flore, qui récupère avec ses acolytes une dizaine de plaques en bois.

« Ce sont sans doute des éléments de scénographie », observe Paul, le régisseur du lieu qui gère les flux des matériaux et des adhérents. Ces panneaux sont destinés à la rénovation d’une cabane à outils sur un chantier collaboratif de jardinage à Aix.

 

 

326 bénéficiaires en PACA
Déchets bijoux
@Marcelle

326 acteurs de la culture, de l’artisanat et de la création profitent des avantages de la Réserve des arts. Louisane Roy distingue trois catégories : la première « convaincue par le réemploi », la deuxième attiré par le prix avantageux des matériaux. La troisième est le croisement des deux.

Certains utilisent la matière comme élément de fabrication, pour des marionnettes par exemple. D’autres pour créer une œuvre artistique « pure et dure ».

Un même rebut peut devenir partie d’une scénographie d’une compagnie théâtrale et d’une maquette pour un étudiant.

 

La moitié sont des étudiants

Les étudiants représentent la moitié des adhérents. Une évidence quand on apprend que concevoir une maquette de design ou d’archi peut facilement coûter 300 euros avec des matériaux neufs.

Pour les accompagner à s’approprier le réemploi des matériaux et les bonnes pratiques de l’économie circulaire, l’association lance le Club des écoles. Elles sont nombreuses sur le territoire, entre art, arts appliqués, design, et architecture.

 

Atelier et formation
formes culturelles
@Marcelle

L’avantage pour les adhérents est qu’ils peuvent également fabriquer sur place dans l’un des trois espaces de résidence mis à disposition à titre gracieux. C’est une opportunité pour eux de s’essayer à d’autres techniques en réemployant des matériaux secondaires.

« Une personne qui veut créer une scénographie, par exemple, vient ici les mains dans les poches », illustre celle qui trouve encore un peu de temps pour designer, « pas mal à la Réserve ». Et surtout s’adonner à la poterie « pour me libérer l’esprit ».

L’association proposera dès le mois d’août des formations. La prochaine étant ‘’Écoconception et fabrication numérique’’ réservée aux demandeurs d’emploi, en partenariat avec ICI Marseille, manufacture collaborative située à quelques encablures. Une personne qui souhaiterait par exemple créer « une gamme de bijoux recyclés ».

Ancrée dans son quartier, l’association entend également développer des ateliers avec les habitants pour rénover l’habitat, créer un petit meuble ou un bel objet.

 

 

Agir en amont
La Réserve des arts à Marseille
@Marcelle

Si valoriser les déchets est nécessaire, agir en amont l’est tout autant. Ainsi, Louisiane Roy, débordante d’énergie, accompagne les entreprises à mieux écoconcevoir – comprendre utiliser des produits respectant les principes du développement durable et de l’environnement.

Elle analyse par exemple le processus de fabrication de la scénographie des Rencontres d’Arles. « Dans le milieu culturel, il y a trop de gaspillage, les ressources s’épuisent, coûtent de plus en plus cher – actuellement le prix du bois a quadruplé ».

La jeune femme aimerait à terme que la Réserve des arts disparaisse. Cela signifierait que toutes les entreprises ont intégré l’écoconception comme une donnée incontournable. ♦

(1) Article écrit avec le concours de Félicité Lugagne, stagiaire.
(2) Sortie de résidence le samedi 4 septembre avec exposition des œuvres et visite de la Réserve des arts – La Grande Hall.

 

 

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Bio express de Lousiane Roy – Chiffres clé de la Réserve des arts en Île-de-France – Financement de l’antenne du sud – Résidences d’artistes – Les voisins de la réserve des Arts –

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