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La scientifique qui sauve l’environnement avec les femmes

Par Marie Le Marois, le 11 juin 2021

Journaliste

Deborah Pardo est à la tête d’un programme unique en France : Earthship Sisters – un accélérateur en leadership environnemental pour les femmes. Il leur permet de mener à bien leur projet professionnel et, à travers elles, de changer la société. Le succès est tel que le concept attire des ‘’Sisters’’ étrangères et sera bientôt dupliqué aux USA, Maroc, Mexique et sans doute Grèce.

 

Heureuse. Deborah Pardo est heureuse et me reçoit tout sourire, petite fleur dans les cheveux, plongée dans un pouf au fond de la salle de réunion « et de sieste ». Sur l’étagère, des livrets Earthship Sisters. Et un albatros en peluche, animal chouchou de cette Docteure en écologie des populations (voir bonus). Son bureau est situé au troisième étage du QG, l’immeuble marseillais dédié aux éco-acteurs de la ville avec lesquels elle ne manque pas de collaborer (voir bonus). Toujours engagée, elle sera ainsi de l’aventure Village de la Mer, début septembre, en marge du Congrès mondial de la nature.

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Problématiques communes à tous les pays

La consultante scientifique internationale est heureuse parce que son programme fonctionne bien – 17 femmes y participent cette année.
Parce qu’il attire des Sisters d’ailleurs et que l’étranger lui fait les yeux doux pour dupliquer son concept. Sans qu’elle ne bouge un seul petit doigt, « les problématiques de leadership, femmes et environnement sont communes à tous les pays », se défend-elle. Elle est heureuse parce que trois ans après la création de l’association, tout est « quasiment en place ». La trentenaire solaire peut enfin se poser, prendre du recul, profiter de ses enfants de six et trois ans. Et nager en mer.

 

Programme de douze mois
Earthship Sisters deborah pardo
@Earthship Sisters. Deborah Pardo, au centre avec la fleur dans les cheveux

En fait, c’est quoi Earthship Sisters ? Un programme de formation en leadership et d’accompagnement de projet. L’objet est de révéler le potentiel de femmes désireuses d’entreprendre dans le domaine de l’environnement et les aider à concrétiser leur dessein.

Ces ‘’Sisters’’ bénéficient pendant un an de week-ends « pour se connecter à soi, aux autres et à la nature », de formation en ligne, de coachings individuels, d’exercices d’intelligence collective, de mentorat, de régates en mer. Et d’une expédition de 15 jours à la voile en Méditerranée, pilotée ensemble. Le fil rouge ? « Révéler, agir, connecter ». Au-delà de l’accompagnement, la fondatrice est animée par le désir de protéger la planète. Et de confier aux femmes le pouvoir de changer son futur.

 

Naissance du projet

Deborah Pardo s’est inspirée de Homeward Bound. Cette formation d’élite internationale promeut les femmes scientifiques en leadership pour changer le monde. La Doctorante en écologie des populations a été la première Française à suivre ce programme qui a culminé avec la plus grande expédition féminine de l’histoire en Antarctique fin 2016. Ce qui l’animait ? La reprise en main de sa carrière après un congé maternité de onze mois. Elle était bien décidée à faire mentir les statistiques qui indiquaient que les femmes décrochaient de leur carrière scientifique après leur premier poste de chercheur et la naissance de leur premier enfant. « Les causes sont diverses : difficultés de concilier boulot/famille, manque de confiance en soi… ».

L’expérience Homeward Bound a été très positive mais pas du tout dans la direction prévue. Après une ultime expédition en Antarctique, la jeune femme a quitté la recherche. « En travaillant sur mes valeurs, j’ai compris que je n’étais plus du tout alignée. La recherche n’allait pas assez vite, n’était pas assez concrète et cassait mes valeurs-clés que sont l’enthousiasme et la créativité ».

 

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Sa rencontre avec Nathalie Ille
Eartship Sisters Deborah
@Eartship Sisters. Sensibilisation avec Deborah Depardo

La Marseillaise trouve son nouveau cap grâce à Nathalie Ille, skippeuse-organisatrice d’expéditions avec des équipages scientifiques féminins. Ensemble, ces audacieuses montent en 2018 Earthship Sisters – qui signifie ‘’tous embarqués pour la planète et prendre soin d’elle’’, « ship désigne en plus le bateau », ajoute Deborah Pardo.

Leur objet ? Aider d’autres femmes à exprimer, comme elles, leur potentiel, mais aussi agir. En effet, en plus de la formation en leadership et navigation qu’a connue Déborah Pardo avec Homeward Bound, elles ajoutent la partie entreprendre.

 

Se révéler, entreprendre, sensibiliser

Se révéler et se réaliser forment ainsi la clé de voûte des Earthship Sisters. « Ces femmes peuvent entreprendre parce qu’elles ont effectué en amont un travail en profondeur sur elles-mêmes ». L’autre atout de ce programme est l’énergie collective « de dingue » déployée par les Sisters, qui booste chacune et rejaillit sur l’extérieur. Lors des quinze jours de navigation, les futures entrepreneuses deviennent des leviers de changement. En partageant leurs projets et leur enthousiasme avec des scolaires, des femmes éloignées de l’emploi… « Il faut voir ce groupe de femmes débarquer par la mer, l’impact est fort ! »

 

« Un mouvement prometteur »
Eartship Sisters prop 1
@Eartship Sisters. Promo#1

La première promo en 2019 est une vraie réussite, mais le duo Earthship Sisters prend fin quelques mois plus tard. Nathalie Ile quitte l’aventure en décembre. Deborah Pardo l’apprend alors qu’elle navigue depuis trois semaines à bord du Ponant en Antarctique, comme guide naturaliste. Cette femme touchante confie alors son désarroi, elle est « dans une période fragile », loin de ses deux enfants.

Que faire ? Continuer ou tout arrêter ? Cette combative décide de relancer le mouvement car « il est très prometteur », provoque « une vraie métamorphose » chez les femmes, est « un moteur de changement de société ».

La période du premier confinement lui laisse le temps de faire le deuil de son associée, de prendre du temps pour elle et d’envisager l’avenir. Elle recrée une association qui porte le nom du programme, avance 30 000 euros en argent personnel et se lance.

 

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Des parrains et des mentors d’exception

L’entrepreneuse redémarre avec une équipe solide, des parrains illustres – appelés ‘’GodMothers’’ et ‘’GodFathers (voir bonus). Et enrichit son programme avec le double d’heures de formation, un journal de bord numérique et la création d’un mentorat : des chefs d’entreprises accompagnent chacune des Sisters dans leur projet pour la partie R&D (recherche et développement). Et l’incroyable est qu’ils payent pour choisir une Sister. Citons le directeur régional d’Engie ou celui d’un centre d’affaire du Crédit Agricole. « L’association commence à être prise au sérieux, devient attractive ».

 

Promo#2 avec 17 Sisters
Earthship Sisters environnement
@Earthship Sisters. Promo#2 des Sisters

En novembre 2020, l’association ouvre le recrutement aux candidates qui… ne se bousculent pas. Notamment à cause de l’engagement financier mis à mal par la crise sanitaire. Les participantes doivent en effet débourser 6 000 euros, « mais on les aide à lever des fonds » – pour les communiqués de presse, dossiers de recherche des fonds, pitch, storytelling… « Au moins, elles rentrent dans le dur en direct », explique celle qui avait réussi à collecter 20 000 dollars pour sa formation Homeward Bound.

Après quelques semaines d’attente, des Sisters s’inscrivent. « C’était chaud, mais finalement nous avons réussi à réunir 17 femmes de 24 à 64 ans de quatre pays différents, France, Espagne, Suisse et Belgique, avec la moitié du sud ? ».

 

« Avoir un impact positif sur l’environnement et les gens »
Eartship Sisters Sensibilisation
@Eartship Sisters. Sensibilisation sur l’environnement auprès des enfants.

Parmi les 17 Sisters, citons Aurélie, expert marketing pour les pharmaciens, qui lance un tiers-lieu. Claire, responsable développement d’une friche culturelle (Friche Belle de Mai), qui veut connecter l’écosystème de la mer pour accélérer sa protection. Florence, journaliste solaire désireuse de raconter l’histoire des acteurs du changement en vidéo. Marie-Pascale, qui lance un projet artistique pour la transition et qui a d’ailleurs créé un podcast Sisters, le OFF. Alima, webmarketeuse, bientôt à la tête d’une plateforme de créatrices de produits de cosmétique naturels pour peaux noires et métissées.

Leurs points communs ? « Envie d’aligner leur vie perso et leurs aspirations profondes. Envie d’avoir un impact positif sur l’environnement et les gens ». Le programme, démarré en janvier, se termine en décembre. Les prochaines dates ? Une réunion digitale pour parler ‘’modèle économique’’. Puis un week-end dans les Gorges du Verdon avec la participation des Sisters de la première promotion – ‘’la Sisterhood’’.

 

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Prestation collective des Sisters

Deborah Pardo fourmille de projets, le prochain étant de grande envergure. Elle va créer Earthship Consulting pour vendre les prestations des Sisters « en synergie », dans le cadre d’appels d’offres. Cette femme accomplie est convaincue qu’en révélant le potentiel des femmes, celles-ci vont passer à l’action, sauver l’environnement. Et changer la société en agissant autour d’elles.

Au fait, pourquoi mettre toute son énergie au profit des femmes ? « Déjà, elles sont sous-représentées et des études montrent qu’elles auraient un leadership plus collaboratif, plus tourné sur le long terme et peut-être plus à l’écoute...» des autres, de la nature, de leurs émotions. Elles apportent des solutions complémentaires aux hommes ». La duplication des Earthship Sisters à l’étranger, sous forme de franchise sociale, réjouit d’autant plus Déborah que l’action se déroule désormais à grande échelle. ♦

 

Bonus

 

  • Déborah Pardo a installé ses bureaux au QG car « c’était une belle opportunité de se connecter aux gens qui ont la même vision ». Simon Bernard de Plastic Odyssée est l’un des parrains du programme. Synchronocity est l’un de ses partenaires avec Marseille Capitale de la Mer pour créer le Village de la Mer du 3 au 11 septembre au Mucem, en marge du Congrès mondial de la nature (UICN)qui se déroulera au Parc Chanot à Marseille. « Tous les métiers de la mer seront côte à côte », explique Deborah Pardo. Elle s’occupe de la communication green de Ferry Boât. Et réfléchit pour installer un capteur d’AirCarto sur un des voiliers pour tester la qualité de l’air.

 

  • Pourquoi les albatros ? Déborah Pardo a travaillé pendant cinq ans pour l’Institut polaire à Cambridge sur les albatros, notamment en Antarctique. « C’est une espèce emblématique et magnifique : 3m50 d’envergure, une espérance de vie jusqu’à 60 ans, la famille d’oiseaux la plus en danger au monde, très impactée par la pèche industrielle. Les palangriers blessent et tuent des millions d’oiseaux (ils s’accrochent aux hameçons en volant les appâts sur les câbles). S’ajoute le changement climatique ».

Étudier cette espèce est facile. Car ils viennent se reproduire au même endroit, avec le même partenaire, et sont bagués depuis 50 ans. Déborah réalisait des modèles mathématiques qui mettaient en parallèle la démographie des Albatros, les données climatiques et de pêche. Elle remettait ensuite conclusions et projections aux organismes de conservation des espèces et aux commissions de pêche. « Il est prouvé que par des mesures simples, on peut sauvegarder cette espèce sans réduire le rendement : installer des drapeaux sur les lignes pour éviter que les oiseaux s’accrochent ou interdire la pêche pendant la reproduction, par exemple. Mais malheureusement, elles sont difficiles à faire appliquer ».

 

  • Programme Earthship Sisters en quatre phases.
@Earthship Sisters. Sensibilisation.

– (se)Connecter « à soi, aux autres et l’environnement » avec des week-ends pleine nature– Frioul, Luberon, Verdon- « pour créer des synergies et trouver ensemble des solutions aux problématiques de chacune ». Les Sisters évoquent leur position dans la société, de sujets plus intimes comme la maternité.

– Révéler son leadership sur terre mais aussi sur mer à travers des régates. Les Sisters tiennent par exemple la barre les yeux fermés. Cette étape leur permet de développer leur potentiel de leader qu’elles sous-estiment. « À partir du moment où elles l’assument, elles peuvent devenir des leaders visibles et accroître leur force grâce à un coaching individuel ».

– Agir en développant son projet personnel avec des coachs individuels et son projet professionnel avec des mentors.

– Naviguer pour incarner le leadership et sensibiliser à l’environnement. Quinze jours en mer avec trois voiliers et trois barreuses extraordinaires  (Flavia Faggiana, Emmanuelle Roy et Cécile Poujol) des escales à Port-Saint-Louis, Saint-Florent, Marseille et La Ciotat avec, à chaque fois, embarquement à bord et présentation des Sisters de leur projet. Le public est varié : scolaires, femmes éloignées de l’emploi à Port-Saint-Louis, businesswomen en Corse, réseaux de femmes à Marseille (Potentielles, Entrepreneuri’Elles, Les Premières, Femmes 3000…). Enfin, un rassemblement d’experts de l’environnement autour d’une problématique. En 2019, des experts corses se sont réunis autour des ‘’Ports Propres’’ et sont repartis avec des projets collectifs.

 

  • L’équipe de Deborah Pardo, c’est 15 personnes dont deux salariées, huit prestataires  « des femmes entrepreneures », quatre services civiques et un Erasmus Young Entrepreneur. Également huit coachs certifiées et de quinze parrains, – des ‘’GodMothers’’ et ‘’GodFathers » divers. Citons Simon Bernard, fondateur de Plastic Odyssée, l’acteur Charles Berling, Patricia Ricard, présidente de l’Institut Paul Ricard et l’apnéiste Morgan Bourch’his. La promotion#1 des Earthship Sisters – ‘’la Sisterhood’’ – reste présente et participe aux week-ends et régates.

 

  • Partenaires de Earthship Sisters : Capgemini Engineering pour le mécénat de compétence et Human Synergistics pour des tests de leadership… Mais aussi Région Sud, villes de Port-Saint-Louis et Marseille, Agence de l’eau, Office de l’Environnement Corse, et plusieurs partenaires privés.

 

  • Le budget est de 450 000 euros par an. Il provient un quart des Sisters, un quart de subventions publiques, un quart de partenaires privées et un quart en nature (prêt des voiliers par exemple).

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